Raymond Queneau

Raymond Queneau

1903–1976 · a vécu 73 ans FR FR

n. 1903-02-21, Le Havre · m. 1976-10-25, 13.º arrondissement de Paris

A d’autres

Puisque vous appréciez ces os dans la tempête
ces os brisés broyés brassés par les cailloux
ces os tapés de froid plus secs que des arêtes
puisque nous n’apprécions pas

puisque vous accordez la vermine infernale
et les démons surgis au-dessus des étangs
les masques cramoisis les danses sépulcrales
puisque nous n’accordons pas
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Poèmes

6

A d’autres

Puisque vous appréciez ces os dans la tempête
ces os brisés broyés brassés par les cailloux
ces os tapés de froid plus secs que des arêtes
puisque nous n’apprécions pas

puisque vous accordez la vermine infernale
et les démons surgis au-dessus des étangs
les masques cramoisis les danses sépulcrales
puisque nous n’accordons pas

Cris de Paris

On n’entend plus guère le repasseur de couteaux
le réparateur de porcelaines le rempailleur de chaises
on n’entend plus guère que les radios qui bafouillent
des tourne-disques des transistors et des télés
ou bien encore le faible aye ayc auye QUYe
QUe pousse un piéton écrasé.

Je crains pas ça tellment

Je crains pas ça tellment la mort de mes entrailles
et la mort de mon nez et celle de mes os
Je crains pas ça tellment moi cette moustiquaille
qu’on baptisa Raymond d’un père dit Queneau

Je crains pas ça tellment où va la bouquinaille
les quais les cabinets la poussière et l’ennui
Je crains pas ça tellment moi qui tant écrivaille
et distille la mort en quelques poésies

Je crains pas ça tellment La nuit se coule douce
entre les bords teigneux des paupières des morts
Elle est douce la nuit caresse d’une rousse
le miel des méridiens des pôles sud et nord

Je crains pas cette nuit Je crains pas le sommeil
absolu Ça doit être aussi lourd que le plomb
aussi sec que la lave aussi noir que le ciel
aussi sourd qu’un mendiant bélant au coin d’un pont

Je crains bien le malheur le deuil et la souffrance
et l’angoisse et la guigne et l’excès de l’absence
Je crains l’abîme obèse où gît la maladie
et le temps et l’espace et les torts de l’esprit

Mais je crains pas tellment ce lugubre.imbécile
qui viendra me cueillir au bout de son curdent
lorsque vaincu j’aurai d’un œil vague et placide
cédé tout mon courage aux rongeurs du présent

Un jour je chanterai Ulysse ou bien Achille
Enée ou bien Didon Quichotte ou bien Pansa
Un jour je chanterai le bonheur des tranquilles
les plaisirs de la pêche ou la paix des villas

L’explication des métaphores

Loin du temps, de l’espace, un homme est égaré,
Mince comme un cheveu, ample comme l’aurore,
Les naseaux écumants, les deux yeux révulsés,
Et les mains en avant pour tâter le décor
— D’ailleurs inexistant. Mais quelle est, dira-t-on,
La signification de cette métaphore:
‘Mince comme un cheveu, ample comme l’aurore’
Et pourquoi ces naseaux hors des trois dimensions?

Si je parle du temps, c’est qu’il n’est pas encore,
Si je parle d’un lieu, c’est qu’il a disparu,
Si je parle d’un homme, il sera bientdt mort,
Si je parle du temps, c’est qu’il n’est déja plus,

Si je parle d’espace, un dieu vient le déttuire,
Si je parle des ans, c’est pour anéantir,
Si j’entends le silence, un dieu vient y mugir
Et ses cris répétés ne peuvent que me nuire.

Car ces dieux sont démons; ils rampent dans l’espace
Minces comme un cheveu, amples comme l’aurore,
Les naseaux écumants, la bave sur la face,
Et les mains en avant pour saisir un décor

— D/ailleurs inexistant. Mais quelle est, dira-t-on,
La signification de cette métaphore
‘Minces comme un cheveu, amples comme l’aurore’
Et pourquoi cette face hors des trois dimensions?

Si je parle des dieux, c’est qu’ils couvrent la mer
De leur poids infini, de leur vol immortel,
Si je parle des dieux, c’est quils hantent les airs,
Si je parle des dieux, c’est qu’ils sont perpétuels,

Si je parle des dieux, c’est qu’ils vivent sous terre,
Insufflant dans le sol leur haleine vivace,
Si je parle des dieux, c’est qu ils couvent le fer,
Amassent le charbon, distillent le cinabre.
Sont-ils dieux ou démons? Ils emplissent le temps,
Minces comme un cheveu, amples comme l’aurore,
L’émail des yeux brisés, les naseaux écumants,
Et les mains en avant pour saisir un décor

— D’ailleurs inexistant. Mais quelle est, dira-t-on,
La signification de cette métaphore
‘Mince comme un cheveu, ample comme une aurore’
Et pourquoi ces deux mains hors des trois dimensions?

Oui, ce sont des démons. L’un descend, l’autre monte.
A chaque nuit son jour, à chaque mont son val,
A chaque jour sa nuit, à chaque arbre son ombre,
A chaque étre son Non, à chaque bien son mal,

Oui, ce sont des reflets, images négatives,
S’agitant à l’instar de l’immobilité,
Jetant dans le néant leur multitude active
Et composant un double à toute vérité.

Mais ni dieu ni démon homme s’est égaré,
Mince comme un cheveu, ample comme l’aurore,
Les naseaux écumants, les deux yeux révulsés,
Et les mains en avant pour tâter un décor

— D‘ailleurs inexistant. C’est qu’il est égaré;
Il n’est pas assez mince, il n’est pas assez ample:
Trop de muscles tordus, trop de salive usée.
Le calme reviendra lorsqu’il verra le Temple
De sa forme assurer sa propre éternité.

L’île

Miettes de vie discontinues sous l’âpre soleil de fructidor figues
sèches dattes historiques pruneaux d’âge ingrat petites journées
rus secs gués tristes soleil qui dort deux mois dans une Île déserte
à croire qu’on n’en reviendra pas et puis voilà les feuilles qui tom-
bent
avec les belles pluies d’automne
l’eau pétrit la poussière et l’année va renaître
continue continue pour qui n’est jamais seul

Les erreurs judiciaires

Le courrier de Lyon a son café rue du Bac
c’est d’une triste banalité
c’est le genre de chose que tout le monde sait
c’est aussi plat que de faire rimer pointe bic et tic-tac

Livres

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