Saint-John Perse

Saint-John Perse

1887–1975 · a vécu 88 ans FR FR

n. 1887-05-31, Pointe-à-Pitre · m. 1975-09-20, Hyères

A present laissez-moil...

A présent laissez-moi, je vais seul.
Je sortirai, car j’ai affaire : un insecte
m’attend pour traiter. Je me fais joie
du gros œil à facettes : anguleux,
imprévu, comme le fruit du cyprès.
Ou bien j’ai une alliance avec les pierres
veinées-bleu : et vous me laissez également,
assis, dans l’amitié de mes genoux.
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Poèmes

12

Vents

C’étaient de très grands vents sur toutes faces de ce monde,
De très grands vents en liesse par le monde, qui n’avaient d’aire ni de gîte,
Qui n’avaient garde ni mesure, et nous laissaient, hommes de paille,
En l’an de paille sur leur erre… Ah! oui, de très grands vents sur toutes faces de vivants!

Flairant la pourpre, le cilice, flairant l’ivoire et le tesson, flairant le monde entier des choses,
Et qui couraient à leur office sur nos plus grands versets d’athlètes, de poètes,
C’étaient de très grands vents en quête sur toutes pistes de ce monde,
Sur toutes choses périssables, sur toutes choses saisissables, parmi le monde entier des choses.

Et d’éventer l’usure et la sécheresse au cœur des hommes investis,
Voici qu’ils produisaient ce goût de paille et d’aromates, sur toutes places de nos villes,
Comme au soulèvement des grandes dalles publiques. Et le cœur nous levait
Aux bouches mortes des Offices. Et le dieu refluait des grands ouvrages de l’esprit.

Vents: Chant II, i

… Des Terres neuves, par là-bas, dans un très haut parfum d’humus et de feuillages,
Des terres neuves, par là-bas, sous l’allongement des ombres les plus vastes de ce monde,
Toute la terre aux arbres, par là-bas, sur fond de vignes noires, comme une Bible d’ombre et de fraîcheur dans le déroulement des plus beaux textes de ce monde.
Et c’est naissance encore de prodiges, fraîcheur et source de fraîcheur au front de l’homme mémorable.
Et c’est un goût de choses antérieures, comme aux grands Titres préalables l’évocation des sources et des gloses,
Comme aux grands Livres de Mécènes les grandes pages liminaires – la dédicace au Prince, et l’Avant-dire, et le Propos du Préfacier.
… Des terres neuves, par là-haut, comme un parfum puissant de grandes femmes mûrissantes,
Des terres neuves, par là-haut, sous la montée des hommes de tout âge, chantant l’insigne mésalliance,
Toute la terre aux arbres, par là-haut, dans le balancement de ses plus beaux ombrages, ouvrant sa tresse la plus noire et l’ornement grandiose de sa plume, comme un parfum de chair nubile et forte au lit des plus beaux êtres de ce monde.
Et c’est une fraîcheur d’eaux libres et d’ombrages, pour la montée des hommes de tout âge, chantant l’insigne mésalliance,
Et c’est une fraîcheur de terres en bas âge, comme un parfum des choses de toujours, de ce côté des choses de toujours,
Et comme un songe prénuptial où l’homme encore tient son rang, à la lisière d’un autre âge, interprétant la feuille noire et les arborescences du silence dans de plus vastes syllabaires.
Toute la terre nouvelle par là-haut, sous son blason d’orage, portant cimier de filles blondes et l’empennage du Sachem,
Toute la terre nubile et forte, au pas de l’Etranger, ouvrant sa fable de grandeur aux songes et fastes d’un autre âge,
Et la terre à longs traits, sur ses plus longues laisses, courant, de mer à mer, à de plus hautes écritures, dans le déroulement lointain des plus beaux textes de ce monde.
∗
Là nous allions, la face en Ouest, au grondement des eaux nouvelles. Et c’est naissance encore de prodiges sur la terre des hommes. Et ce n’est pas assez de toutes vos bêtes peintes, Audubon! qu’il ne m’y faille encore mêler quelques espèces disparues: le Ramier migrateur, le Courlis boréal et le Grand Auk…
Là nous allions, de houle en houle, sur les degrés de l’Ouest. Et la nuit embaumait les sels noirs de la terre, dès la sortie des Villes vers les pailles, parmi la chair tavelée des
Et nous vous dérobions, ô filles, à sortie des salles, ce mouvement encore du soir dans vos chevelures libres – tout ce parfum d’essence et de sécheresse, votre aura, comme une fulguration d’ailleurs… Et vos jambes étaient longues et telles qu’elles nous surprennent en songe, sur les sables, dans l’allongement des feux du soir… La nuit qui chante aux lamineries des Villes n’étire pas chiffre plus pur pour les ferronneries d’un très haut style.
Et qui donc a dormi cette nuit? Les grands rapides sont passés, courant aux fosses d’un autre âge avec leur provision de glace pour cinq jours. Ils s’en allaient contre le vent, bandés de métal blanc, comme des athlètes vieillissants. Et tant d’avions les prirent en chasse, sur leurs cris!…
Les fleuves croissent dans leurs crues! Et la fusée des routes vers l’amont nous tienne hors de souffle!… Les Villes à sens unique tirent leur charge à bout de rues. Et c’est ruée encore de filles neuves à l’An neuf, portant, sous le nylon, l’amande fraîche de leur sexe.
Et c’est messages sur tous fils, et c’est merveilles sur toutes ondes. Et c’est d’un même mouvement à tout ce mouvement lié, que mon poème encore dans le vent, de ville en ville et fleuve en fleuve, court aux plus vastes houles de la terre, épouses elles-mêmes et filles d’autres houles…

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