Deuxième Ode: L’Esprit et l’Eau (extrait)
Où que je tourne la tête
J’envisage l’immense octave de la Création!
Le monde s’ouvre et, si large qu’en soit l’empan, mon regard le traverse d’un bout à l’autre.
J’ai pesé le soleil ainsi qu’un gros mouton que deux hommes forts suspendent à une perche entre leurs épaules.
J’ai recensé l’armée des Cieux et j’en ai dressé état,
Depuis les grandes Figures qui se penchent sur le vieillard Océan
Jusqu’au feu le plus rare englouti dans le plus profond abîme,
Ainsi que le Pacifique bleu-sombre où le baleinier épie l’évent d’un souffleur comme un duvet blanc.
Vous êtes pris et d’un bout du monde jusqu’à l’autre autour de Vous
J’ai tendu l’immense rets de ma connaissance.
Comme la phrase qui prend aux cuivres
Gagne les bois et progressivement envahit les profondeurs de l’orchestre,
Et comme les éruptions du soleil
Se répercutent sur la terre en crises d’eau et en raz de marée,
Ainsi du plus grand Ange qui vous voit jusqu’au caillou de la route et d’un bout de votre création jusqu’à l’autre,
Il ne cesse point continuité, non plus que de l’âme au corps;
Le mouvement ineffable des Séraphins se propage aux Neuf ordres des Esprits,
Et voici le vent qui se lève à son tour sur la terre, le Semeur, le Moissonneur!
Ainsi l’eau continue l’esprit, et le supporte, et l’alimente, Et entre
Toutes vos créatures jusqu’à vous il y a comme un lien liquide.
Je vous salue, ô monde libéral à mes yeux!
Je comprends par quoi vous êtes présent,
C’est que l’Eternel est avec vous, et qu’où est la Créature, le Créateur ne l’a point quittée.
Je suis en vous et vous êtes à moi et votre possession est la mienne.
Et maintenant en nous à la fin
Eclate le commencement,
Eclate le jour nouveau, éclate dans la possession de la source je ne sais quelle jeunesse angélique!
Mon cœur ne bat plus le temps, c’est l’instrument de ma perdurance,
Et l’impérissable esprit envisage les choses passantes.
Mais ai-je dit passantes? voici qu’elles recommencent.
Et mortelles? il n’y a plus de mort avec moi.
Tout être, comme il est un
Ouvrage de l’Eternité, c’est ainsi qu’il en est l’expression.
Elle est présente et toutes choses présentes se passent en elle.
Ce n’est point le texte nu de la lumière: voyez, tout est écrit d’un bout à l’autre:
On peut recourir au détail le plus drôle: pas une syllabe qui manque.
La terre, le ciel bleu, le fleuve avec ses bateaux et trois arbres soigneusement sur la rive,
La feuille et l’insecte sur la feuille, cette pierre que je soupèse dans ma main,
Le village avec tous ces gens à deux yeux à la fois qui parlent, tissent, marchandent, font du feu, portent des fardeaux, complet comme un orchestre qui joue,
Tout cela est l’éternité et la liberté de ne pas être lui est retirée,
Je les vois avec les yeux du corps, je les produis dans mon cœur!
Avec les yeux du corps, dans le paradis je ne me servirai pas d’autres yeux que ceux-ci mêmes!
Est-ce qu’on dit que la mer a péri parce que l’autre vague déjà, et la troisième, et la décumane, succède
A celle-ci qui se résout triomphalement dans l’écume?
Elle est contenue dans ses rivages et le
Monde dans ses limites, rien ne se perd en ce lieu qui est fermé,
Et la liberté est contenue dans l’amour,
Ebat
En toutes choses d’inventer l’approximation la plus exquise, toute beauté dans son insuffisance.
Je ne vous vois pas, mais je suis continu avec ces êtres qui vous voient.
On ne rend que ce que l’on a reçu.
Et comme toutes choses de vous
Ont reçu l’être, dans le temps elles restituent l’éternel.
Et moi aussi
J’ai une voix, et j’écoute, et j’entends le bruit qu’elle fait.
Et je fais l’eau avec ma voix, telle l’eau qui est l’eau pure, et parce qu’elle nourrit toutes choses, toutes choses se peignent en elle.
Ainsi la voix avec qui de vous je fais des mots éternels! je ne puis rien nommer que d’éternel.
La feuille jaunit et le fruit tombe, mais la feuille dans mes vers ne périt pas,
Ni le fruit mûr, ni la rose entre les roses!
Elle périt, mais son nom dans l’esprit qui est mon esprit ne périt plus. La voici qui échappe au temps.
Et moi qui fais les choses éternelles avec ma voix, faites que je sois tout entier
Cette voix, une parole totalement intelligible!
Libérez-moi de l’esclavage et du poids de cette matière inerte!
Clarifiez-moi donc! dépouillez-moi de ces ténèbres exécrables et faites que je sois enfin
Toute cette chose en moi obscurément désirée.
Vivifiez-moi, selon que l’air aspiré par notre machine fait briller notre intelligence comme une braise!
Dieu qui avez soufflé sur le chaos, séparant le sec de l’humide,
Sur la Mer Rouge, et elle s’est divisée devant Moïse et Aaron,
Sur la terre mouillée, et voici l’homme,
Vous commandez de même à mes eaux, vous avez mis dans mes narines le même esprit de création et de figure.
Ce n’est point l’impur qui fermente, c’est le pur qui est semence de la vie.
Qu’est-ce que l’eau que le besoin d’être liquide
Et parfaitement clair dans le soleil de Dieu comme une goutte translucide?
Que me parlez-vous de ce bleu de l’air que vous liquéfiez? O que l’âme humaine est un plus précieux élixir!
Si la rosée rutile dans le soleil,
Combien plus l’escarboucle humaine et l’âme substantielle dans le rayon intelligible!
Dieu qui avez baptisé avec votre esprit le chaos
Et qui la veille de Pâques exorcisez par la bouche de votre prêtre la font païenne avec la lettre psi,
Vous ensemencez avec l’eau baptismale notre eau humaine
Agile, glorieuse, impassible, impérissable!
L’eau qui est claire voit par notre œil et sonore entend par notre oreille et goûte
Par la bouche vermeille abreuvée de la sextuple source,
Et colore notre chair et façonne notre corps plastique.
Et comme la goutte séminale féconde la figure mathématique, départissant
L’amorce foisonnante des éléments de son théorème,
Ainsi le corps de gloire désire sous le corps de boue, et la nuit
D’être dissoute dans la visibilité!
Mon Dieu, ayez pitié de ces eaux désirantes!
Mon Dieu, vous voyez que je ne suis pas seulement esprit, mais eau! ayez pitié de ces eaux en moi qui meurent de soif!
Et l’esprit est désirant, mais l’eau est la chose désirée.
O mon Dieu, vous m’avez donné cette minute de lumière à voir,
Comme l’homme jeune pensant dans son jardin au mois d’août qui voit par intervalles tout le ciel et la terre d’un seul coup,
Le monde d’un seul coup tout rempli par un grand coup de foudre doré!
O fortes étoiles sublimes et quel fruit entr’aperçu dans le noir abîme! ô flexion sacrée du long rameau de la Petite-Ourse!
Je ne mourrai pas.
Je ne mourrai pas, mais je suis immortel!
Et tout meurt, mais je croîs comme une lumière plus pure!
Et, comme ils font mort de la mort, de son extermination je fais mon immortalité.
Que je cesse entièrement d’être obscur! Utilisez-moi!
Exprimez-moi dans votre main paternelle!
Sortez enfin
Tout le soleil qu’il y a en moi et capacité de votre lumière, que je vous voie
Non plus avec les yeux seulement, mais avec tout mon corps et ma substance et la somme de ma quantité resplendissante et sonore!
L’eau divisible qui fait la mesure de l’homme
Ne perd pas sa nature qui est d’être liquide
Et parfaitement pure par quoi toutes choses se reflètent en elle.
Comme ces eaux qui portèrent Dieu au commencement,
Ainsi ces eaux hypostatiques en nous
Ne cessent de le désirer, il n’est désir que de lui seul!
Mais ce qu’il y a en moi de désirable n’est pas mûr.
Que la nuit soit donc en attendant mon partage où lentement se compose de mon âme
La goutte prête à tomber dans sa plus grande lourdeur.
Laissez-moi vous faire une libation dans les ténèbres,
Comme la source montagnarde qui donne à boire à l’Océan avec sa petite coquille!
J’envisage l’immense octave de la Création!
Le monde s’ouvre et, si large qu’en soit l’empan, mon regard le traverse d’un bout à l’autre.
J’ai pesé le soleil ainsi qu’un gros mouton que deux hommes forts suspendent à une perche entre leurs épaules.
J’ai recensé l’armée des Cieux et j’en ai dressé état,
Depuis les grandes Figures qui se penchent sur le vieillard Océan
Jusqu’au feu le plus rare englouti dans le plus profond abîme,
Ainsi que le Pacifique bleu-sombre où le baleinier épie l’évent d’un souffleur comme un duvet blanc.
Vous êtes pris et d’un bout du monde jusqu’à l’autre autour de Vous
J’ai tendu l’immense rets de ma connaissance.
Comme la phrase qui prend aux cuivres
Gagne les bois et progressivement envahit les profondeurs de l’orchestre,
Et comme les éruptions du soleil
Se répercutent sur la terre en crises d’eau et en raz de marée,
Ainsi du plus grand Ange qui vous voit jusqu’au caillou de la route et d’un bout de votre création jusqu’à l’autre,
Il ne cesse point continuité, non plus que de l’âme au corps;
Le mouvement ineffable des Séraphins se propage aux Neuf ordres des Esprits,
Et voici le vent qui se lève à son tour sur la terre, le Semeur, le Moissonneur!
Ainsi l’eau continue l’esprit, et le supporte, et l’alimente, Et entre
Toutes vos créatures jusqu’à vous il y a comme un lien liquide.
Je vous salue, ô monde libéral à mes yeux!
Je comprends par quoi vous êtes présent,
C’est que l’Eternel est avec vous, et qu’où est la Créature, le Créateur ne l’a point quittée.
Je suis en vous et vous êtes à moi et votre possession est la mienne.
Et maintenant en nous à la fin
Eclate le commencement,
Eclate le jour nouveau, éclate dans la possession de la source je ne sais quelle jeunesse angélique!
Mon cœur ne bat plus le temps, c’est l’instrument de ma perdurance,
Et l’impérissable esprit envisage les choses passantes.
Mais ai-je dit passantes? voici qu’elles recommencent.
Et mortelles? il n’y a plus de mort avec moi.
Tout être, comme il est un
Ouvrage de l’Eternité, c’est ainsi qu’il en est l’expression.
Elle est présente et toutes choses présentes se passent en elle.
Ce n’est point le texte nu de la lumière: voyez, tout est écrit d’un bout à l’autre:
On peut recourir au détail le plus drôle: pas une syllabe qui manque.
La terre, le ciel bleu, le fleuve avec ses bateaux et trois arbres soigneusement sur la rive,
La feuille et l’insecte sur la feuille, cette pierre que je soupèse dans ma main,
Le village avec tous ces gens à deux yeux à la fois qui parlent, tissent, marchandent, font du feu, portent des fardeaux, complet comme un orchestre qui joue,
Tout cela est l’éternité et la liberté de ne pas être lui est retirée,
Je les vois avec les yeux du corps, je les produis dans mon cœur!
Avec les yeux du corps, dans le paradis je ne me servirai pas d’autres yeux que ceux-ci mêmes!
Est-ce qu’on dit que la mer a péri parce que l’autre vague déjà, et la troisième, et la décumane, succède
A celle-ci qui se résout triomphalement dans l’écume?
Elle est contenue dans ses rivages et le
Monde dans ses limites, rien ne se perd en ce lieu qui est fermé,
Et la liberté est contenue dans l’amour,
Ebat
En toutes choses d’inventer l’approximation la plus exquise, toute beauté dans son insuffisance.
Je ne vous vois pas, mais je suis continu avec ces êtres qui vous voient.
On ne rend que ce que l’on a reçu.
Et comme toutes choses de vous
Ont reçu l’être, dans le temps elles restituent l’éternel.
Et moi aussi
J’ai une voix, et j’écoute, et j’entends le bruit qu’elle fait.
Et je fais l’eau avec ma voix, telle l’eau qui est l’eau pure, et parce qu’elle nourrit toutes choses, toutes choses se peignent en elle.
Ainsi la voix avec qui de vous je fais des mots éternels! je ne puis rien nommer que d’éternel.
La feuille jaunit et le fruit tombe, mais la feuille dans mes vers ne périt pas,
Ni le fruit mûr, ni la rose entre les roses!
Elle périt, mais son nom dans l’esprit qui est mon esprit ne périt plus. La voici qui échappe au temps.
Et moi qui fais les choses éternelles avec ma voix, faites que je sois tout entier
Cette voix, une parole totalement intelligible!
Libérez-moi de l’esclavage et du poids de cette matière inerte!
Clarifiez-moi donc! dépouillez-moi de ces ténèbres exécrables et faites que je sois enfin
Toute cette chose en moi obscurément désirée.
Vivifiez-moi, selon que l’air aspiré par notre machine fait briller notre intelligence comme une braise!
Dieu qui avez soufflé sur le chaos, séparant le sec de l’humide,
Sur la Mer Rouge, et elle s’est divisée devant Moïse et Aaron,
Sur la terre mouillée, et voici l’homme,
Vous commandez de même à mes eaux, vous avez mis dans mes narines le même esprit de création et de figure.
Ce n’est point l’impur qui fermente, c’est le pur qui est semence de la vie.
Qu’est-ce que l’eau que le besoin d’être liquide
Et parfaitement clair dans le soleil de Dieu comme une goutte translucide?
Que me parlez-vous de ce bleu de l’air que vous liquéfiez? O que l’âme humaine est un plus précieux élixir!
Si la rosée rutile dans le soleil,
Combien plus l’escarboucle humaine et l’âme substantielle dans le rayon intelligible!
Dieu qui avez baptisé avec votre esprit le chaos
Et qui la veille de Pâques exorcisez par la bouche de votre prêtre la font païenne avec la lettre psi,
Vous ensemencez avec l’eau baptismale notre eau humaine
Agile, glorieuse, impassible, impérissable!
L’eau qui est claire voit par notre œil et sonore entend par notre oreille et goûte
Par la bouche vermeille abreuvée de la sextuple source,
Et colore notre chair et façonne notre corps plastique.
Et comme la goutte séminale féconde la figure mathématique, départissant
L’amorce foisonnante des éléments de son théorème,
Ainsi le corps de gloire désire sous le corps de boue, et la nuit
D’être dissoute dans la visibilité!
Mon Dieu, ayez pitié de ces eaux désirantes!
Mon Dieu, vous voyez que je ne suis pas seulement esprit, mais eau! ayez pitié de ces eaux en moi qui meurent de soif!
Et l’esprit est désirant, mais l’eau est la chose désirée.
O mon Dieu, vous m’avez donné cette minute de lumière à voir,
Comme l’homme jeune pensant dans son jardin au mois d’août qui voit par intervalles tout le ciel et la terre d’un seul coup,
Le monde d’un seul coup tout rempli par un grand coup de foudre doré!
O fortes étoiles sublimes et quel fruit entr’aperçu dans le noir abîme! ô flexion sacrée du long rameau de la Petite-Ourse!
Je ne mourrai pas.
Je ne mourrai pas, mais je suis immortel!
Et tout meurt, mais je croîs comme une lumière plus pure!
Et, comme ils font mort de la mort, de son extermination je fais mon immortalité.
Que je cesse entièrement d’être obscur! Utilisez-moi!
Exprimez-moi dans votre main paternelle!
Sortez enfin
Tout le soleil qu’il y a en moi et capacité de votre lumière, que je vous voie
Non plus avec les yeux seulement, mais avec tout mon corps et ma substance et la somme de ma quantité resplendissante et sonore!
L’eau divisible qui fait la mesure de l’homme
Ne perd pas sa nature qui est d’être liquide
Et parfaitement pure par quoi toutes choses se reflètent en elle.
Comme ces eaux qui portèrent Dieu au commencement,
Ainsi ces eaux hypostatiques en nous
Ne cessent de le désirer, il n’est désir que de lui seul!
Mais ce qu’il y a en moi de désirable n’est pas mûr.
Que la nuit soit donc en attendant mon partage où lentement se compose de mon âme
La goutte prête à tomber dans sa plus grande lourdeur.
Laissez-moi vous faire une libation dans les ténèbres,
Comme la source montagnarde qui donne à boire à l’Océan avec sa petite coquille!
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