Poèmes de ce thème
Vie
Alfred de Musset
Chanson
J’ai dit à mon cœur, à mon faible cœur :
N’est-ce point assez d’aimer sa maîtresse ?
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,
C’est perdre en désirs le temps du bonheur ?
Il m’a répondu : Ce n’est point assez,
Ce n’est point assez d’aimer sa maîtresse ;
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse
Nous rend doux et chers les plaisirs passés ?
J’ai dit à mon cœur, à mon faible cœur :
N’est-ce point assez de tant de tristesse ?
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,
C’est à chaque pas trouver la douleur ?
Il m’a répondu : Ce n’est point assez,
Ce n’est point assez de tant de tristesse ;
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse
Nous rend doux et chers les chagrins passés ?
N’est-ce point assez d’aimer sa maîtresse ?
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,
C’est perdre en désirs le temps du bonheur ?
Il m’a répondu : Ce n’est point assez,
Ce n’est point assez d’aimer sa maîtresse ;
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse
Nous rend doux et chers les plaisirs passés ?
J’ai dit à mon cœur, à mon faible cœur :
N’est-ce point assez de tant de tristesse ?
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,
C’est à chaque pas trouver la douleur ?
Il m’a répondu : Ce n’est point assez,
Ce n’est point assez de tant de tristesse ;
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse
Nous rend doux et chers les chagrins passés ?
Alfred de Vigny
La maison du berger
Eva, qui donc es-tu ? Sais-tu bien ta nature ?
Sais-tu quel est ici ton but et ton devoir ?
Sais-tu que, pour punir l’homme, sa créature,
D’avoir porté la main sur l’arbre du savoir,
Dieu permit qu’avant tout, de l’amour de soi-même
En tout temps, à tout âge, il fît son bien suprême,
Tourmenté de s’aimer, tourmenté de se voir ?
Mais si Dieu près de lui t’a voulu mettre, ô femme !
Compagne délicate ! Eva ! sais-tu pourquoi ?
C’est pour qu’il se regarde au miroir d’une autre âme,
Qu’il entende ce chant qui ne vient que de toi :
— L’enthousiasme pur dans une voix suave,
C’est afin que tu sois son juge et son esclave
Et règnes sur sa vie en vivant sous sa loi.
Ta parole joyeuse a des mots despotiques,
Tes yeux sont si puissants, ton aspect est si fort,
Que les rois d’Orient ont dit dans leurs cantiques
Ton regard redoutable à l’égal de la mort ;
Chacun cherche à fléchir tes jugements rapides…
— Mais ton cœur, qui dément tes formes intrépides,
Cède sans coup férir aux rudesses du sort…
Eva, j’aimerai tout dans les choses créées,
Je les contemplerai dans ton regard rêveur
Qui partout répandra ses flammes colorées,
Son repos gracieux, sa magique saveur :
Sur mon cœur déchiré viens poser ta main pure,
Ne me laisse jamais seul avec la Nature,
Car je la connais trop pour n’en pas avoir peur.
Elle me dit : « Je suis l’impassible théâtre
Que ne peut remuer le pied de ses acteurs ;
Mes marches d’émeraude et mes parvis d’albâtre,
Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs.
Je n’entends ni vos cris ni vos soupirs ; à peine
Je sens passer sur moi la comédie humaine
Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.
« Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,
À côté des fourmis les populations ;
Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,
J’ignore en les portant les noms des nations.
On me dit une mère et je suis une tombe.
Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,
Mon printemps ne sent pas vos adorations.
« Avant vous, j’étais belle et toujours parfumée,
J’abandonnais au vent mes cheveux tout entiers,
Je suivais dans les cieux ma route accoutumée
Sur l’axe harmonieux des divins balanciers.
Après vous, traversant l’espace où tout s’élance,
J’irai seule et sereine, en un chaste silence
Je fendrai l’air du front et de mes seins altiers. »
C’est là ce que me dit sa voix triste et superbe,
Et dans mon cœur alors je la hais, et je vois
Notre sang dans son onde et nos morts sous son herbe
Nourrissant de leurs sucs la racine des bois.
Et je dis à mes yeux qui lui trouvaient des charmes :
« Ailleurs tous vos regards, ailleurs toutes vos larmes,
Aimez ce que jamais on ne verra deux fois. »
Oh ! qui verra deux fois ta grâce et ta tendresse,
Ange doux et plaintif qui parle en soupirant ?
Qui naîtra comme toi portant une caresse
Dans chaque éclair tombé de ton regard mourant,
Dans les balancements de ta tête penchée,
Dans ta taille dolente et mollement couchée
Et dans ton pur sourire amoureux et souffrant ?
Vivez, froide Nature, et revivez sans cesse
Sous nos pieds, sur nos fronts, puisque c’est votre loi ;
Vivez, et dédaignez, si vous êtes déesse,
L’Homme, humble passager, qui dut vous être un Roi ;
Plus que tout votre règne et que ses splendeurs vaines,
J’aime la majesté des souffrances humaines ;
Vous ne recevrez pas un cri d’amour de moi.
Mais toi, ne veux-tu pas, voyageuse indolente,
Rêver sur mon épaule, en y posant ton front ?
Viens du paisible seuil de la maison roulante
Voir ceux qui sont passés et ceux qui passeront.
Tous les tableaux humains qu’un Esprit pur m’apporte
S’animeront pour toi, quand devant notre porte,
Les grands pays muets longuement s’étendront.
Nous marcherons ainsi, ne laissant que notre ombre
Sur cette terre ingrate où les morts ont passé :
Nous nous parlerons d’eux à l’heure où tout est sombre,
Où tu te plais à suivre un chemin effacé,
À rêver, appuyée aux branches incertaines,
Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines,
Ton amour taciturne et toujours menacé.
Sais-tu quel est ici ton but et ton devoir ?
Sais-tu que, pour punir l’homme, sa créature,
D’avoir porté la main sur l’arbre du savoir,
Dieu permit qu’avant tout, de l’amour de soi-même
En tout temps, à tout âge, il fît son bien suprême,
Tourmenté de s’aimer, tourmenté de se voir ?
Mais si Dieu près de lui t’a voulu mettre, ô femme !
Compagne délicate ! Eva ! sais-tu pourquoi ?
C’est pour qu’il se regarde au miroir d’une autre âme,
Qu’il entende ce chant qui ne vient que de toi :
— L’enthousiasme pur dans une voix suave,
C’est afin que tu sois son juge et son esclave
Et règnes sur sa vie en vivant sous sa loi.
Ta parole joyeuse a des mots despotiques,
Tes yeux sont si puissants, ton aspect est si fort,
Que les rois d’Orient ont dit dans leurs cantiques
Ton regard redoutable à l’égal de la mort ;
Chacun cherche à fléchir tes jugements rapides…
— Mais ton cœur, qui dément tes formes intrépides,
Cède sans coup férir aux rudesses du sort…
Eva, j’aimerai tout dans les choses créées,
Je les contemplerai dans ton regard rêveur
Qui partout répandra ses flammes colorées,
Son repos gracieux, sa magique saveur :
Sur mon cœur déchiré viens poser ta main pure,
Ne me laisse jamais seul avec la Nature,
Car je la connais trop pour n’en pas avoir peur.
Elle me dit : « Je suis l’impassible théâtre
Que ne peut remuer le pied de ses acteurs ;
Mes marches d’émeraude et mes parvis d’albâtre,
Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs.
Je n’entends ni vos cris ni vos soupirs ; à peine
Je sens passer sur moi la comédie humaine
Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.
« Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,
À côté des fourmis les populations ;
Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,
J’ignore en les portant les noms des nations.
On me dit une mère et je suis une tombe.
Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,
Mon printemps ne sent pas vos adorations.
« Avant vous, j’étais belle et toujours parfumée,
J’abandonnais au vent mes cheveux tout entiers,
Je suivais dans les cieux ma route accoutumée
Sur l’axe harmonieux des divins balanciers.
Après vous, traversant l’espace où tout s’élance,
J’irai seule et sereine, en un chaste silence
Je fendrai l’air du front et de mes seins altiers. »
C’est là ce que me dit sa voix triste et superbe,
Et dans mon cœur alors je la hais, et je vois
Notre sang dans son onde et nos morts sous son herbe
Nourrissant de leurs sucs la racine des bois.
Et je dis à mes yeux qui lui trouvaient des charmes :
« Ailleurs tous vos regards, ailleurs toutes vos larmes,
Aimez ce que jamais on ne verra deux fois. »
Oh ! qui verra deux fois ta grâce et ta tendresse,
Ange doux et plaintif qui parle en soupirant ?
Qui naîtra comme toi portant une caresse
Dans chaque éclair tombé de ton regard mourant,
Dans les balancements de ta tête penchée,
Dans ta taille dolente et mollement couchée
Et dans ton pur sourire amoureux et souffrant ?
Vivez, froide Nature, et revivez sans cesse
Sous nos pieds, sur nos fronts, puisque c’est votre loi ;
Vivez, et dédaignez, si vous êtes déesse,
L’Homme, humble passager, qui dut vous être un Roi ;
Plus que tout votre règne et que ses splendeurs vaines,
J’aime la majesté des souffrances humaines ;
Vous ne recevrez pas un cri d’amour de moi.
Mais toi, ne veux-tu pas, voyageuse indolente,
Rêver sur mon épaule, en y posant ton front ?
Viens du paisible seuil de la maison roulante
Voir ceux qui sont passés et ceux qui passeront.
Tous les tableaux humains qu’un Esprit pur m’apporte
S’animeront pour toi, quand devant notre porte,
Les grands pays muets longuement s’étendront.
Nous marcherons ainsi, ne laissant que notre ombre
Sur cette terre ingrate où les morts ont passé :
Nous nous parlerons d’eux à l’heure où tout est sombre,
Où tu te plais à suivre un chemin effacé,
À rêver, appuyée aux branches incertaines,
Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines,
Ton amour taciturne et toujours menacé.
Alphonse de Lamartine
JOCELYN (8 août 1801)
. . . . . .
« L’aigle de la montagne un jour dit au soleil :
« Pourquoi luire plus bas que ce sommet vermeil ?
« A quoi sert d’éclairer ces prés, ces gorges sombres,
« De salir tes rayons sur l’herbe dans ces ombres ?
« La mousse imperceptible est indigne de toi !…
« — Oiseau, dit le soleil, viens et monte avec moi !… »
L’aigle, avec le rayon s’élevant dans la nue,
Vit la montagne fondre et baisser à sa vue ;
Et, quand il eut atteint son horizon nouveau,
A son œil confondu tout parut de niveau.
« Eh bien ! dit le soleil, tu vois, oiseau superbe,
« Si pour moi la montagne est plus haute que l’herbe ?
« Rien n’est grand ni petit devant mes yeux géants :
« La goutte d’eau me peint comme les océans ;
« De tout ce qui me voit je suis l’astre et la vie ;
« Comme le cèdre altier l’herbe me glorifie ;
« J’y chauffe la fourmi, des nuits j’y bois les pleurs,
« Mon rayon s’y parfume en traînant sur les fleurs ! »
« L’aigle de la montagne un jour dit au soleil :
« Pourquoi luire plus bas que ce sommet vermeil ?
« A quoi sert d’éclairer ces prés, ces gorges sombres,
« De salir tes rayons sur l’herbe dans ces ombres ?
« La mousse imperceptible est indigne de toi !…
« — Oiseau, dit le soleil, viens et monte avec moi !… »
L’aigle, avec le rayon s’élevant dans la nue,
Vit la montagne fondre et baisser à sa vue ;
Et, quand il eut atteint son horizon nouveau,
A son œil confondu tout parut de niveau.
« Eh bien ! dit le soleil, tu vois, oiseau superbe,
« Si pour moi la montagne est plus haute que l’herbe ?
« Rien n’est grand ni petit devant mes yeux géants :
« La goutte d’eau me peint comme les océans ;
« De tout ce qui me voit je suis l’astre et la vie ;
« Comme le cèdre altier l’herbe me glorifie ;
« J’y chauffe la fourmi, des nuits j’y bois les pleurs,
« Mon rayon s’y parfume en traînant sur les fleurs ! »
Alphonse de Lamartine
Le papillon
Naître avec le printemps, mourir avec les roses :
Sur l’aile du zéphyr nager dans un ciel pur ;
Balancé sur le sein des fleurs à peine écloses,
S’enivrer de parfums, de lumière et d’azur ;
Secouant, jeune encor, la poudre de ses ailes,
S’envoler comme un souffle aux voûtes éternelles :
Voilà du papillon le destin enchanté.
Il ressemble au désir, qui jamais ne se pose,
Et, sans se satisfaire, effleurant toute chose,
Retourne enfin au ciel chercher la volupté.
Sur l’aile du zéphyr nager dans un ciel pur ;
Balancé sur le sein des fleurs à peine écloses,
S’enivrer de parfums, de lumière et d’azur ;
Secouant, jeune encor, la poudre de ses ailes,
S’envoler comme un souffle aux voûtes éternelles :
Voilà du papillon le destin enchanté.
Il ressemble au désir, qui jamais ne se pose,
Et, sans se satisfaire, effleurant toute chose,
Retourne enfin au ciel chercher la volupté.
Alphonse de Lamartine
Pourquoi mon ame est-elle triste ?
Pourquoi gémis-tu sans cesse,
O mon âme ? réponds-moi.
D’où vient ce poids de tristesse
Qui pèse aujourd’hui sur toi ?
Au tombeau qui nous dévore,
Pleurant, tu n’as pas encore
Conduit tes derniers amis ;
L’astre serein de ta vie
S’élève encore ; et l’envie
Cherche pourquoi tu gémis.
. . . . . .
Et qu’est-ce que la terre ? Une prison flottante,
Une demeure étroite, un navire, une tente
Que son Dieu dans l’espace éleva pour un jour,
Et dont le vent du ciel en trois pas fait le tour ;
Des plaines, des vallons, des mers et des collines
Où tout sort de la poudre et retourne en ruines
Et dont la masse à peine est à l’immensité
Ce que l’heure qui sonne est à l’éternité :
Fange en palais pétrie, hélas ! mais toujours fange,
Où tout est monotone et cependant tout change !
Et qu’est-ce que la vie ? Un réveil d’un moment,
De naître et de mourir un court étonnement,
Un mot qu’avec mépris l’Être éternel prononce :
Labyrinthe sans clef, question sans réponse,
Songe qui s’évapore, étincelle qui fuit,
Éclair qui sort de l’ombre et rentre dans la nuit,
Minute que le temps prête et retire à l’homme,
Chose qui ne vaut pas le mot dont on la nomme !
Et qu’est-ce que la gloire ? Un vain son répété,
Une dérision de notre vanité,
Un nom qui retentit sur des lèvres mortelles,
Vain, trompeur, inconstant, périssable comme elles,
Et qui, tantôt croissant et tantôt affaibli,
Passe de bouche en bouche à l’éternel oubli :
Nectar empoisonné dont notre orgueil s’enivre,
Qui fait mourir deux fois ce qui veut toujours vivre !
Et qu’est-ce que l’amour ? Ah ! prêt à le nommer,
Ma bouche en le niant craindrait de blasphémer !
Lui seul est au-dessus de tout mot qui l’exprime,
Éclair brillant et pur du feu qui nous anime,
Étincelle ravie au grand foyer des cieux,
Char de feu qui, vivants, nous porte au rang des dieux,
Rayon, foudre des sens, inextinguible flamme
Qui fond deux cœurs mortels et n’en fait plus qu’une âme,
Il est… il serait tout, s’il ne devait finir,
Si le cœur d’un mortel le pouvait contenir,
Ou si, semblable au feu dont Dieu fit son emblème,
Sa flamme en s’exhalant ne l’étouffait lui-même !
Mais, quand ces biens que l’homme envie
Déborderaient dans un seul cœur,
La mort seule au bout de la vie
Fait un supplice du bonheur :
Le flot du temps qui nous entraîne
N’attend pas que la joie humaine
Fleurisse longtemps sur son cours.
Race éphémère et fugitive,
Que peux-tu semer sur la rive
De ce torrent qui fuit toujours ?
Il fuit, et ses rives fanées
M’annoncent déjà qu’il est tard ;
Il fuit, et mes vertes années
Disparaissent de mon regard !
Chaque projet, chaque espérance
Ressemble à ce liège qu’on lance
Sur la trace des matelots,
Qui ne s’éloigne et ne surnage
Que pour mesurer le sillage
Du navire qui fend les flots.
. . . . . .
Et pourtant, il faut vivre encore,
Dormir, s’éveiller tour à tour,
Et traîner d’aurore en aurore
Ce fardeau renaissant du jour ;
Quand on a bu jusqu’à la lie
La coupe écumante de vie,
Ah ! la briser serait un bien !
Espérer, attendre, c’est vivre !
Que sert de compter et de suivre
Des jours qui n’apportent plus rien ?
Voilà pourquoi mon âme est lasse
Du vide affreux qui la remplit,
Pourquoi mon cœur change de place
Comme un malade dans son lit ;
Pourquoi mon errante pensée,
Comme une colombe blessée,
Ne se repose en aucun lieu ;
Pourquoi j’ai détourné la vue
De cette terre ingrate et nue,
Et j’ai dit à la fin : « Mon Dieu ! »
Comme un souffle d’un vent d’orage
Soulevant l’humble passereau
L’emporte au-dessus du nuage,
Loin du toit qui fut son berceau ;
Sans même que son aile tremble,
L’aquilon le soutient, il semble
Bercé sur les vagues des airs :
Ainsi cette seule pensée
Emporta mon âme oppressée
Jusqu’à la source des éclairs.
. . . . . .
J’ai cherché le Dieu que j’adore
Partout où l’instinct m’a conduit,
Sous les voiles d’or de l’aurore,
Chez les étoiles de la nuit ;
Le firmament n’a point de voûtes,
Les feux, les vents n’ont point de routes
Où mon œil n’ait plongé cent fois ;
Toujours présent à ma mémoire,
Partout où se montrait sa gloire,
Il entendait monter ma voix.
. . . . . .
Et maintenant, dans ma misère,
Je n’en sais pas plus que l’enfant
Qui balbutie après sa mère
Ce nom sublime et triomphant ;
Je n’en sais pas plus que l’aurore
Qui de son regard vient d’éclore,
Et le cherche en vain en tout lieu ;
Pas plus que toute la nature
Qui le raconte et le murmure,
Et demande : « Où donc est mon Dieu ? »
Voilà pourquoi mon âme est triste,
Comme une mer brisant la nuit sur un écueil,
Comme la harpe du Psalmiste,
Quand il pleure au bord d’un cercueil,
Comme l’Horeb voilé sous un nuage sombre,
Comme un ciel sans étoile, ou comme un jour sans ombre,
Ou comme ce vieillard qu’on ne put consoler,
Qui, le cœur débordant d’une douleur farouche,
Ne pouvait plus tarir la plainte sur sa bouche,
Et disait : « Laissez-moi parler ! »
Mais que dis-je ? Est-ce toi, vérité, jour suprême,
Qui te caches sous ta splendeur ?
Ou n’est-ce pas mon œil qui s’est voilé lui-même
Sous les nuages de mon cœur ?
. . . . . .
O mon âme ? réponds-moi.
D’où vient ce poids de tristesse
Qui pèse aujourd’hui sur toi ?
Au tombeau qui nous dévore,
Pleurant, tu n’as pas encore
Conduit tes derniers amis ;
L’astre serein de ta vie
S’élève encore ; et l’envie
Cherche pourquoi tu gémis.
. . . . . .
Et qu’est-ce que la terre ? Une prison flottante,
Une demeure étroite, un navire, une tente
Que son Dieu dans l’espace éleva pour un jour,
Et dont le vent du ciel en trois pas fait le tour ;
Des plaines, des vallons, des mers et des collines
Où tout sort de la poudre et retourne en ruines
Et dont la masse à peine est à l’immensité
Ce que l’heure qui sonne est à l’éternité :
Fange en palais pétrie, hélas ! mais toujours fange,
Où tout est monotone et cependant tout change !
Et qu’est-ce que la vie ? Un réveil d’un moment,
De naître et de mourir un court étonnement,
Un mot qu’avec mépris l’Être éternel prononce :
Labyrinthe sans clef, question sans réponse,
Songe qui s’évapore, étincelle qui fuit,
Éclair qui sort de l’ombre et rentre dans la nuit,
Minute que le temps prête et retire à l’homme,
Chose qui ne vaut pas le mot dont on la nomme !
Et qu’est-ce que la gloire ? Un vain son répété,
Une dérision de notre vanité,
Un nom qui retentit sur des lèvres mortelles,
Vain, trompeur, inconstant, périssable comme elles,
Et qui, tantôt croissant et tantôt affaibli,
Passe de bouche en bouche à l’éternel oubli :
Nectar empoisonné dont notre orgueil s’enivre,
Qui fait mourir deux fois ce qui veut toujours vivre !
Et qu’est-ce que l’amour ? Ah ! prêt à le nommer,
Ma bouche en le niant craindrait de blasphémer !
Lui seul est au-dessus de tout mot qui l’exprime,
Éclair brillant et pur du feu qui nous anime,
Étincelle ravie au grand foyer des cieux,
Char de feu qui, vivants, nous porte au rang des dieux,
Rayon, foudre des sens, inextinguible flamme
Qui fond deux cœurs mortels et n’en fait plus qu’une âme,
Il est… il serait tout, s’il ne devait finir,
Si le cœur d’un mortel le pouvait contenir,
Ou si, semblable au feu dont Dieu fit son emblème,
Sa flamme en s’exhalant ne l’étouffait lui-même !
Mais, quand ces biens que l’homme envie
Déborderaient dans un seul cœur,
La mort seule au bout de la vie
Fait un supplice du bonheur :
Le flot du temps qui nous entraîne
N’attend pas que la joie humaine
Fleurisse longtemps sur son cours.
Race éphémère et fugitive,
Que peux-tu semer sur la rive
De ce torrent qui fuit toujours ?
Il fuit, et ses rives fanées
M’annoncent déjà qu’il est tard ;
Il fuit, et mes vertes années
Disparaissent de mon regard !
Chaque projet, chaque espérance
Ressemble à ce liège qu’on lance
Sur la trace des matelots,
Qui ne s’éloigne et ne surnage
Que pour mesurer le sillage
Du navire qui fend les flots.
. . . . . .
Et pourtant, il faut vivre encore,
Dormir, s’éveiller tour à tour,
Et traîner d’aurore en aurore
Ce fardeau renaissant du jour ;
Quand on a bu jusqu’à la lie
La coupe écumante de vie,
Ah ! la briser serait un bien !
Espérer, attendre, c’est vivre !
Que sert de compter et de suivre
Des jours qui n’apportent plus rien ?
Voilà pourquoi mon âme est lasse
Du vide affreux qui la remplit,
Pourquoi mon cœur change de place
Comme un malade dans son lit ;
Pourquoi mon errante pensée,
Comme une colombe blessée,
Ne se repose en aucun lieu ;
Pourquoi j’ai détourné la vue
De cette terre ingrate et nue,
Et j’ai dit à la fin : « Mon Dieu ! »
Comme un souffle d’un vent d’orage
Soulevant l’humble passereau
L’emporte au-dessus du nuage,
Loin du toit qui fut son berceau ;
Sans même que son aile tremble,
L’aquilon le soutient, il semble
Bercé sur les vagues des airs :
Ainsi cette seule pensée
Emporta mon âme oppressée
Jusqu’à la source des éclairs.
. . . . . .
J’ai cherché le Dieu que j’adore
Partout où l’instinct m’a conduit,
Sous les voiles d’or de l’aurore,
Chez les étoiles de la nuit ;
Le firmament n’a point de voûtes,
Les feux, les vents n’ont point de routes
Où mon œil n’ait plongé cent fois ;
Toujours présent à ma mémoire,
Partout où se montrait sa gloire,
Il entendait monter ma voix.
. . . . . .
Et maintenant, dans ma misère,
Je n’en sais pas plus que l’enfant
Qui balbutie après sa mère
Ce nom sublime et triomphant ;
Je n’en sais pas plus que l’aurore
Qui de son regard vient d’éclore,
Et le cherche en vain en tout lieu ;
Pas plus que toute la nature
Qui le raconte et le murmure,
Et demande : « Où donc est mon Dieu ? »
Voilà pourquoi mon âme est triste,
Comme une mer brisant la nuit sur un écueil,
Comme la harpe du Psalmiste,
Quand il pleure au bord d’un cercueil,
Comme l’Horeb voilé sous un nuage sombre,
Comme un ciel sans étoile, ou comme un jour sans ombre,
Ou comme ce vieillard qu’on ne put consoler,
Qui, le cœur débordant d’une douleur farouche,
Ne pouvait plus tarir la plainte sur sa bouche,
Et disait : « Laissez-moi parler ! »
Mais que dis-je ? Est-ce toi, vérité, jour suprême,
Qui te caches sous ta splendeur ?
Ou n’est-ce pas mon œil qui s’est voilé lui-même
Sous les nuages de mon cœur ?
. . . . . .
André Breton
Plutôt la vie
Plutôt la vie que ces prismes sans épaisseur même si les couleurs sont plus pures
Plutôt que cette heure toujours couverte que ces terribles voitures de flammes froides
Que ces pierres blettes
Plutôt ce cœur à cran d’arrêt
Que cette mare aux murmures
Et que cette étoffe blanche qui chante à la fois dans l’air et dans la terre
Que cette bénédiction nuptiale qui joint mon front à celui de la vanité totale
Plutôt la vie
Plutôt la vie avec ses draps conjuratoires
Ses cicatrices d’évasions
Plutôt la vie plutôt cette rosace sur ma tombe
La vie de la présence rien que de la présence
Où une voix dit Es-tu là où une autre répond Es-tu là
Je n’y suis guère hélas
Et pourtant quand nous ferions le jeu de ce que nous faisons mourir
Plutôt la vie
Plutôt la vie plutôt la vie Enfance vénérable
Le ruban qui part d’un fakir
Ressemble à la glissière du monde
Le soleil a beau n’être qu’une épave
Pour peu que le corps de la femme lui ressemble
Tu songes en contemplant la trajectoire tout du long
Ou seulement en fermant les yeux sur l’orage adorable qui a nom ta main
Plutôt la vie
Plutôt la vie avec ses salons d’attente
Lorsqu’on sait qu’on ne sera jamais introduit
Plutôt la vie que ces établissements thermaux
Où le service est fait par des colliers
Plutôt la vie défavorable et longue
Quand les livres se refermeraient ici sur des rayons moins doux
Et quand là-bas il ferait mieux que meilleur il ferait libre oui
Plutôt la vie
Plutôt la vie comme fond de dédain
À cette tête suffisamment belle
Comme l’antidote de cette perfection qu’elle appelle et qu’elle craint
La vie le fard de Dieu
La vie comme un passeport vierge
Une petite ville comme Pont-à-Mousson
Et comme tout s’est déjà dit
Plutôt la vie
Plutôt que cette heure toujours couverte que ces terribles voitures de flammes froides
Que ces pierres blettes
Plutôt ce cœur à cran d’arrêt
Que cette mare aux murmures
Et que cette étoffe blanche qui chante à la fois dans l’air et dans la terre
Que cette bénédiction nuptiale qui joint mon front à celui de la vanité totale
Plutôt la vie
Plutôt la vie avec ses draps conjuratoires
Ses cicatrices d’évasions
Plutôt la vie plutôt cette rosace sur ma tombe
La vie de la présence rien que de la présence
Où une voix dit Es-tu là où une autre répond Es-tu là
Je n’y suis guère hélas
Et pourtant quand nous ferions le jeu de ce que nous faisons mourir
Plutôt la vie
Plutôt la vie plutôt la vie Enfance vénérable
Le ruban qui part d’un fakir
Ressemble à la glissière du monde
Le soleil a beau n’être qu’une épave
Pour peu que le corps de la femme lui ressemble
Tu songes en contemplant la trajectoire tout du long
Ou seulement en fermant les yeux sur l’orage adorable qui a nom ta main
Plutôt la vie
Plutôt la vie avec ses salons d’attente
Lorsqu’on sait qu’on ne sera jamais introduit
Plutôt la vie que ces établissements thermaux
Où le service est fait par des colliers
Plutôt la vie défavorable et longue
Quand les livres se refermeraient ici sur des rayons moins doux
Et quand là-bas il ferait mieux que meilleur il ferait libre oui
Plutôt la vie
Plutôt la vie comme fond de dédain
À cette tête suffisamment belle
Comme l’antidote de cette perfection qu’elle appelle et qu’elle craint
La vie le fard de Dieu
La vie comme un passeport vierge
Une petite ville comme Pont-à-Mousson
Et comme tout s’est déjà dit
Plutôt la vie
André Frénaud
A Daniel Engelbach
Le Margrave de Brandebourg m’a fait trier du sable
dans les pins
pour le ceeur de la Bétonneuse
et mon sang de ciment battait jusque dans mes songes
Les grandes murailles s’éclairaient au lever du jour
et le soir les bouleaux se promènent comme des flamants.
La cigogne est partie du clocher de Quitézbel
qui passera au-dessus de mon pays ravagé
panoplie de chevaux morts et des larmes
qui n’ont pas fini de miérir
pour devenir la perle qui nous rachétera,
au-dessus de ma vie qui m’attend
et qui est morte
en Bourgogne et a Paris.
Et Notre-Dame s’est tournée vers moi et me sourit,
qui est l’aînée de nos fiancés.
Je suis sur ma pelle, tendu vers le couchant,
Le sable coule de mon visage.
dans les pins
pour le ceeur de la Bétonneuse
et mon sang de ciment battait jusque dans mes songes
Les grandes murailles s’éclairaient au lever du jour
et le soir les bouleaux se promènent comme des flamants.
La cigogne est partie du clocher de Quitézbel
qui passera au-dessus de mon pays ravagé
panoplie de chevaux morts et des larmes
qui n’ont pas fini de miérir
pour devenir la perle qui nous rachétera,
au-dessus de ma vie qui m’attend
et qui est morte
en Bourgogne et a Paris.
Et Notre-Dame s’est tournée vers moi et me sourit,
qui est l’aînée de nos fiancés.
Je suis sur ma pelle, tendu vers le couchant,
Le sable coule de mon visage.
Anna de Noailles
L’Empreinte
Je m’appuierai si bien et si fort à la vie,
D’une si rude étreinte et d’un tel serrement,
Qu’avant que la douceur du jour me soit ravie
Elle s’échauffera de mon enlacement.
La mer, abondamment sur le monde étalée,
Garden, dans la route errante de son eau,
Le goût de ma douleur qui est âcre et salée
Et sur les jours mouvants roule comme un bateau.
Je laisserai de moi dans le pli des collines
La chaleur de mes yeux qui les ont vu fleurir,
Et la cigale assise aux branches de l’épine
Fera vibrer le cri strident de mon désir.
Dans les champs printaniers la verdure nouvelle
Et le gazon touffu sur le bord des fossés
Sentiront palpiter et fuir comme des ailes
Les ombres de mes mains qui les ont tant pressés.
La nature qui fut ma joie et mon domaine
Respirera dans l’air ma persistante ardeur,
Et sur l’abattement de la tristesse humaine
Je laisserai la forme unique de mon cœur…
D’une si rude étreinte et d’un tel serrement,
Qu’avant que la douceur du jour me soit ravie
Elle s’échauffera de mon enlacement.
La mer, abondamment sur le monde étalée,
Garden, dans la route errante de son eau,
Le goût de ma douleur qui est âcre et salée
Et sur les jours mouvants roule comme un bateau.
Je laisserai de moi dans le pli des collines
La chaleur de mes yeux qui les ont vu fleurir,
Et la cigale assise aux branches de l’épine
Fera vibrer le cri strident de mon désir.
Dans les champs printaniers la verdure nouvelle
Et le gazon touffu sur le bord des fossés
Sentiront palpiter et fuir comme des ailes
Les ombres de mes mains qui les ont tant pressés.
La nature qui fut ma joie et mon domaine
Respirera dans l’air ma persistante ardeur,
Et sur l’abattement de la tristesse humaine
Je laisserai la forme unique de mon cœur…
Anna de Noailles
L’offrande à la nature
Nature au cœur profond sur qui les cieux reposent,
Nul n’aura comme moi si chaudement aimé
La lumière des jours et la douceur des choses,
L’eau luisante et la terre où la vie a germé.
La forêt, les étangs et les plaines fécondes
Ont plus touché mes yeux que les regards humains,
Je me suis appuyée à la beauté du monde
Et j’ai tenu l’odeur des saisons dans mes mains.
J’ai porté vos soleils ainsi qu’une couronne
Sur mon front plein d’orgueil et de simplicité,
Mes jeux ont égalé les travaux de l’automne
Et j’ai pleuré d’amour aux bras de vos étés.
Je suis venue à vous sans peur et sans prudence
Vous donnant ma raison pour le bien et le mal,
Ayant pour toute joie et toute connaissance
Votre âme impétueuse aux ruses d’animal.
Comme une fleur ouverte où logent des abeilles
Ma vie a répandu des parfums et des chants,
Et mon cœur matineux est comme une corbeille
Qui vous offre du lierre et des rameaux penchants.
Soumise ainsi que l’onde où l’arbre se reflète,
J’ai connu les désirs qui brûlent dans vos soirs
Et qui font naître au cœur des hommes et des bêtes
La belle impatience et le divin vouloir.
Je vous tiens toute vive entre mes bras, Nature,
Ah ! faut-il que mes yeux s’emplissent d’ombre un jour,
Et que j’aille au pays sans vent et sans verdure
Que ne visitent pas la lumière et l’amour…
Nul n’aura comme moi si chaudement aimé
La lumière des jours et la douceur des choses,
L’eau luisante et la terre où la vie a germé.
La forêt, les étangs et les plaines fécondes
Ont plus touché mes yeux que les regards humains,
Je me suis appuyée à la beauté du monde
Et j’ai tenu l’odeur des saisons dans mes mains.
J’ai porté vos soleils ainsi qu’une couronne
Sur mon front plein d’orgueil et de simplicité,
Mes jeux ont égalé les travaux de l’automne
Et j’ai pleuré d’amour aux bras de vos étés.
Je suis venue à vous sans peur et sans prudence
Vous donnant ma raison pour le bien et le mal,
Ayant pour toute joie et toute connaissance
Votre âme impétueuse aux ruses d’animal.
Comme une fleur ouverte où logent des abeilles
Ma vie a répandu des parfums et des chants,
Et mon cœur matineux est comme une corbeille
Qui vous offre du lierre et des rameaux penchants.
Soumise ainsi que l’onde où l’arbre se reflète,
J’ai connu les désirs qui brûlent dans vos soirs
Et qui font naître au cœur des hommes et des bêtes
La belle impatience et le divin vouloir.
Je vous tiens toute vive entre mes bras, Nature,
Ah ! faut-il que mes yeux s’emplissent d’ombre un jour,
Et que j’aille au pays sans vent et sans verdure
Que ne visitent pas la lumière et l’amour…
Anna de Noailles
La vie profonde
Être dans la nature ainsi qu’un arbre humain,
Étendre ses désirs comme un profond feuillage,
Et sentir, par la nuit paisible et par l’orage,
La sève universelle affluer dans ses mains.
Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face,
Boire le sel ardent des embruns et des pleurs,
Et goûter chaudement la joie et la douleur
Qui font une buée humaine dans l’espace.
Sentir, dans son cœur vif, l’air, le feu et le sang
Tourbillonner ainsi que le vent sur la terre.
— S’élever au réel et pencher au mystère,
Être le jour qui monte et l’ombre qui descend.
Comme du pourpre soir aux couleurs de cerise,
Laisser du cœur vermeil couler la flamme et l’eau,
Et comme l’aube claire appuyée au coteau
Avoir l’âme qui rêve, au bord du monde assise…
Étendre ses désirs comme un profond feuillage,
Et sentir, par la nuit paisible et par l’orage,
La sève universelle affluer dans ses mains.
Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face,
Boire le sel ardent des embruns et des pleurs,
Et goûter chaudement la joie et la douleur
Qui font une buée humaine dans l’espace.
Sentir, dans son cœur vif, l’air, le feu et le sang
Tourbillonner ainsi que le vent sur la terre.
— S’élever au réel et pencher au mystère,
Être le jour qui monte et l’ombre qui descend.
Comme du pourpre soir aux couleurs de cerise,
Laisser du cœur vermeil couler la flamme et l’eau,
Et comme l’aube claire appuyée au coteau
Avoir l’âme qui rêve, au bord du monde assise…
Arthur Rimbaud
Soleil et chair
Le Soleil, le foyer de tendresse et de vie,
Verse l’amour brûlant à la terre ravie,
Et, quand on est couché sur la vallée, on sent
Que la terre est nubile et déborde de sang ;
Que son immense sein, soulevé par une âme,
Est d’amour comme dieu, de chair comme la femme,
Et qu’il renferme, gros de sève et de rayons,
Le grand fourmillement de tous les embryons !
Et tout croît, et tout monte !
— Ô Vénus, ô Déesse !
Je regrette les temps de l’antique jeunesse,
Des satyres lascifs, des faunes animaux,
Dieux qui mordaient d’amour l’écorce des rameaux
Et dans les nénufars baisaient la Nymphe blonde !
Je regrette les temps où la sève du monde,
L’eau du fleuve, le sang rose des arbres verts
Dans les veines de Pan mettaient un univers !
Où le sol palpitait, vert, sous ses pieds de chèvre ;
Où, baisant mollement le clair syrinx, sa lèvre
Modulait sous le ciel le grand hymne d’amour ;
Où, debout sur la plaine, il entendait autour
Répondre à son appel la Nature vivante ;
Où les arbres muets, berçant l’oiseau qui chante,
La terre berçant l’homme, et tout l’Océan bleu
Et tous les animaux aimaient, aimaient en Dieu !
Je regrette les temps de la grande Cybèle
Qu’on disait parcourir, gigantesquement belle,
Sur un grand char d’airain, les splendides cités ;
Son double sein versait dans les immensités
Le pur ruissellement de la vie infinie.
L’Homme suçait, heureux, sa mamelle bénie,
Comme un petit enfant, jouant sur ses genoux.
— Parce qu’il était fort, l’Homme était chaste et doux.
Misère ! Maintenant il dit : Je sais les choses,
Et va, les yeux fermés et les oreilles closes :
— Et pourtant, plus de dieux ! plus de dieux ! l’Homme est Roi
L’Homme est Dieu ! Mais l’Amour, voilà la grande Foi !
Oh ! si l’homme puisait encore à ta mamelle,
Grande mère des dieux et des hommes, Cybèle ;
S’il n’avait pas laissé l’immortelle Astarté
Qui jadis, émergeant dans l’immense clarté
Des flots bleus, fleur de chair que la vague parfume,
Montra son nombril rose où vint neiger l’écume,
Et fit chanter, Déesse aux grands yeux noirs vainqueurs,
Le rossignol aux bois et l’amour dans les cœurs !
ii
Je crois en toi ! je crois en toi ! Divine mère,
Aphrodité marine ! – Oh ! la route est amère
Depuis que l’autre Dieu nous attelle à sa croix ;
Chair, Marbre, Fleur, Vénus, c’est en toi que je crois !
— Oui, l’Homme est triste et laid, triste sous le ciel vaste,
Il a des vêtements, parce qu’il n’est plus chaste,
Parce qu’il a sali son fier buste de dieu,
Et qu’il a rabougri, comme une idole au feu,
Son corps Olympien aux servitudes sales !
Oui, même après la mort, dans les squelettes pâles
Il veut vivre, insultant la première beauté !
— Et l’Idole où tu mis tant de virginité,
Où tu divinisas notre argile, la Femme,
Afin que l’Homme pût éclairer sa pauvre âme
Et monter lentement, dans un immense amour,
De la prison terrestre à la beauté du jour,
La Femme ne sait plus même être Courtisane !
— C’est une bonne farce ! et le monde ricane
Au nom doux et sacré de la grande Vénus !
iii
Si les temps revenaient, les temps qui sont venus !
— Car l’Homme a fini ! l’Homme a joué tous les rôles !
Au grand jour, fatigué de briser des idoles
Il ressuscitera, libre de tous ses Dieux,
Et, comme il est du ciel, il scrutera les cieux !
L’Idéal, la pensée invincible, éternelle,
Tout le dieu qui vit, sous son argile charnelle,
Montera, montera, brûlera sous son front !
Et quand tu le verras sonder tout l’horizon,
Contempteur des vieux jougs, libre de toute crainte,
Tu viendras lui donner la Rédemption sainte !
— Splendide, radieuse, au sein des grandes mers
Tu surgiras, jetant sur le vaste Univers
L’Amour infini dans un infini sourire !
Le Monde vibrera comme une immense lyre
Dans le frémissement d’un immense baiser :
— Le Monde a soif d’amour : tu viendras l’apaiser.
[Ô ! L’Homme a relevé sa tête libre et fière !
Et le rayon soudain de la beauté première
Fait palpiter le dieu dans l’autel de la chair !
Heureux du bien présent, pâle du mal souffert,
L’Homme veut tout sonder, – et savoir ! La Pensée,
La cavale longtemps, si longtemps oppressée,
S’élance de son front ! Elle saura Pourquoi !…
Qu’elle bondisse libre, et l’Homme aura la Foi !
— Pourquoi l’azur muet et l’espace insondable ?
Pourquoi les astres d’or fourmillant comme un sable ?
Si l’on montait toujours, que verrait-on là-haut ?
Un Pasteur mène-t-il cet immense troupeau
De mondes cheminant dans l’horreur de l’espace ?
Et tous ces mondes-là, que l’éther vaste embrasse,
Vibrent-ils aux accents d’une éternelle voix ?
— Et l’Homme, peut-il voir ? peut-il dire : Je crois ?
La voix de la pensée est-elle plus qu’un rêve ?
Si l’homme naît si tôt, si la vie est si brève,
D’où vient-il ? Sombre-t-il dans l’Océan profond
Des germes, des Fœtus, des Embryons, au fond
De l’immense Creuset d’où la Mère Nature
Le ressuscitera, vivante créature,
Pour aimer dans la rose, et croître dans les blés ?…
Nous ne pouvons savoir ! – Nous sommes accablés
D’un manteau d’ignorance et d’étroites chimères !
Singes d’hommes tombés de la vulve des mères,
Notre pâle raison nous cache l’infini !
Nous voulons regarder : – le Doute nous punit !
Le doute, morne oiseau, nous frappe de son aile…
— Et l’horizon s’enfuit d’une fuite éternelle !…
Le grand ciel est ouvert ! les mystères sont morts
Devant l’Homme, debout, qui croise ses bras forts
Dans l’immense splendeur de la riche nature !
Il chante… et le bois chante, et le fleuve murmure
Un chant plein de bonheur qui monte vers le jour !…
iv
Ô splendeur de la chair ! ô splendeur idéale !
Ô renouveau d’amour, aurore triomphale
Où, courbant à leurs pieds les Dieux et les Héros,
Kallipyge la blanche et le petit Éros
Effleureront, couverts de la neige des roses,
Les femmes et les fleurs sous leurs beaux pieds écloses !
— Ô grande Ariadné, qui jettes tes sanglots
Sur la rive, en voyant fuir là-bas sur les flots,
Blanche sous le soleil, la voile de Thésée,
Ô douce vierge enfant qu’une nuit a brisée,
Tais-toi ! Sur son char d’or brodé de noirs raisins,
Lysios, promené dans les champs Phrygiens
Par les tigres lascifs et les panthères rousses,
Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses.
— Zeus, Taureau, sur son cou berce comme une enfant
Le corps nu d’Europé, qui jette son bras blanc
Au cou nerveux du Dieu frissonnant dans la vague…
Il tourne lentement vers elle son œil vague ;
Elle, laisse traîner sa pâle joue en fleur
Au front de Zeus ; ses yeux sont fermés ; elle meurt
Dans un divin baiser, et le flot qui murmure
De son écume d’or fleurit sa chevelure.
— Entre le laurier-rose et le lotus jaseur
Glisse amoureusement le grand Cygne rêveur
Embrassant la Léda des blancheurs de son aile ;
— Et tandis que Cypris passe, étrangement belle,
Et, cambrant les rondeurs splendides de ses reins,
Étale fièrement l’or de ses larges seins
Et son ventre neigeux brodé de mousse noire,
— Héraclès, le Dompteur, qui, comme d’une gloire,
Fort, ceint son vaste corps de la peau du lion,
S’avance, front terrible et doux, à l’horizon !
Par la lune d’été vaguement éclairée,
Debout, nue, et rêvant dans sa pâleur dorée
Que tache le flot lourd de ses longs cheveux bleus,
Dans la clairière sombre où la mousse s’étoile,
La Dryade regarde au ciel silencieux…
— La blanche Séléné laisse flotter son voile,
Craintive, sur les pieds du bel Endymion,
Et lui jette un baiser dans un pâle rayon…
— La Source pleure au loin dans une longue extase…
C’est la nymphe qui rêve, un coude sur son vase,
Au beau jeune homme blanc que son onde a pressé.
— Une brise d’amour dans la nuit a passé,
Et, dans les bois sacrés, dans l’horreur des grands arbres,
Majestueusement debout, les sombres Marbres,
Les Dieux, au front desquels le Bouvreuil fait son nid,
— Les Dieux écoutent l’Homme et le Monde infini !
Verse l’amour brûlant à la terre ravie,
Et, quand on est couché sur la vallée, on sent
Que la terre est nubile et déborde de sang ;
Que son immense sein, soulevé par une âme,
Est d’amour comme dieu, de chair comme la femme,
Et qu’il renferme, gros de sève et de rayons,
Le grand fourmillement de tous les embryons !
Et tout croît, et tout monte !
— Ô Vénus, ô Déesse !
Je regrette les temps de l’antique jeunesse,
Des satyres lascifs, des faunes animaux,
Dieux qui mordaient d’amour l’écorce des rameaux
Et dans les nénufars baisaient la Nymphe blonde !
Je regrette les temps où la sève du monde,
L’eau du fleuve, le sang rose des arbres verts
Dans les veines de Pan mettaient un univers !
Où le sol palpitait, vert, sous ses pieds de chèvre ;
Où, baisant mollement le clair syrinx, sa lèvre
Modulait sous le ciel le grand hymne d’amour ;
Où, debout sur la plaine, il entendait autour
Répondre à son appel la Nature vivante ;
Où les arbres muets, berçant l’oiseau qui chante,
La terre berçant l’homme, et tout l’Océan bleu
Et tous les animaux aimaient, aimaient en Dieu !
Je regrette les temps de la grande Cybèle
Qu’on disait parcourir, gigantesquement belle,
Sur un grand char d’airain, les splendides cités ;
Son double sein versait dans les immensités
Le pur ruissellement de la vie infinie.
L’Homme suçait, heureux, sa mamelle bénie,
Comme un petit enfant, jouant sur ses genoux.
— Parce qu’il était fort, l’Homme était chaste et doux.
Misère ! Maintenant il dit : Je sais les choses,
Et va, les yeux fermés et les oreilles closes :
— Et pourtant, plus de dieux ! plus de dieux ! l’Homme est Roi
L’Homme est Dieu ! Mais l’Amour, voilà la grande Foi !
Oh ! si l’homme puisait encore à ta mamelle,
Grande mère des dieux et des hommes, Cybèle ;
S’il n’avait pas laissé l’immortelle Astarté
Qui jadis, émergeant dans l’immense clarté
Des flots bleus, fleur de chair que la vague parfume,
Montra son nombril rose où vint neiger l’écume,
Et fit chanter, Déesse aux grands yeux noirs vainqueurs,
Le rossignol aux bois et l’amour dans les cœurs !
ii
Je crois en toi ! je crois en toi ! Divine mère,
Aphrodité marine ! – Oh ! la route est amère
Depuis que l’autre Dieu nous attelle à sa croix ;
Chair, Marbre, Fleur, Vénus, c’est en toi que je crois !
— Oui, l’Homme est triste et laid, triste sous le ciel vaste,
Il a des vêtements, parce qu’il n’est plus chaste,
Parce qu’il a sali son fier buste de dieu,
Et qu’il a rabougri, comme une idole au feu,
Son corps Olympien aux servitudes sales !
Oui, même après la mort, dans les squelettes pâles
Il veut vivre, insultant la première beauté !
— Et l’Idole où tu mis tant de virginité,
Où tu divinisas notre argile, la Femme,
Afin que l’Homme pût éclairer sa pauvre âme
Et monter lentement, dans un immense amour,
De la prison terrestre à la beauté du jour,
La Femme ne sait plus même être Courtisane !
— C’est une bonne farce ! et le monde ricane
Au nom doux et sacré de la grande Vénus !
iii
Si les temps revenaient, les temps qui sont venus !
— Car l’Homme a fini ! l’Homme a joué tous les rôles !
Au grand jour, fatigué de briser des idoles
Il ressuscitera, libre de tous ses Dieux,
Et, comme il est du ciel, il scrutera les cieux !
L’Idéal, la pensée invincible, éternelle,
Tout le dieu qui vit, sous son argile charnelle,
Montera, montera, brûlera sous son front !
Et quand tu le verras sonder tout l’horizon,
Contempteur des vieux jougs, libre de toute crainte,
Tu viendras lui donner la Rédemption sainte !
— Splendide, radieuse, au sein des grandes mers
Tu surgiras, jetant sur le vaste Univers
L’Amour infini dans un infini sourire !
Le Monde vibrera comme une immense lyre
Dans le frémissement d’un immense baiser :
— Le Monde a soif d’amour : tu viendras l’apaiser.
[Ô ! L’Homme a relevé sa tête libre et fière !
Et le rayon soudain de la beauté première
Fait palpiter le dieu dans l’autel de la chair !
Heureux du bien présent, pâle du mal souffert,
L’Homme veut tout sonder, – et savoir ! La Pensée,
La cavale longtemps, si longtemps oppressée,
S’élance de son front ! Elle saura Pourquoi !…
Qu’elle bondisse libre, et l’Homme aura la Foi !
— Pourquoi l’azur muet et l’espace insondable ?
Pourquoi les astres d’or fourmillant comme un sable ?
Si l’on montait toujours, que verrait-on là-haut ?
Un Pasteur mène-t-il cet immense troupeau
De mondes cheminant dans l’horreur de l’espace ?
Et tous ces mondes-là, que l’éther vaste embrasse,
Vibrent-ils aux accents d’une éternelle voix ?
— Et l’Homme, peut-il voir ? peut-il dire : Je crois ?
La voix de la pensée est-elle plus qu’un rêve ?
Si l’homme naît si tôt, si la vie est si brève,
D’où vient-il ? Sombre-t-il dans l’Océan profond
Des germes, des Fœtus, des Embryons, au fond
De l’immense Creuset d’où la Mère Nature
Le ressuscitera, vivante créature,
Pour aimer dans la rose, et croître dans les blés ?…
Nous ne pouvons savoir ! – Nous sommes accablés
D’un manteau d’ignorance et d’étroites chimères !
Singes d’hommes tombés de la vulve des mères,
Notre pâle raison nous cache l’infini !
Nous voulons regarder : – le Doute nous punit !
Le doute, morne oiseau, nous frappe de son aile…
— Et l’horizon s’enfuit d’une fuite éternelle !…
Le grand ciel est ouvert ! les mystères sont morts
Devant l’Homme, debout, qui croise ses bras forts
Dans l’immense splendeur de la riche nature !
Il chante… et le bois chante, et le fleuve murmure
Un chant plein de bonheur qui monte vers le jour !…
iv
Ô splendeur de la chair ! ô splendeur idéale !
Ô renouveau d’amour, aurore triomphale
Où, courbant à leurs pieds les Dieux et les Héros,
Kallipyge la blanche et le petit Éros
Effleureront, couverts de la neige des roses,
Les femmes et les fleurs sous leurs beaux pieds écloses !
— Ô grande Ariadné, qui jettes tes sanglots
Sur la rive, en voyant fuir là-bas sur les flots,
Blanche sous le soleil, la voile de Thésée,
Ô douce vierge enfant qu’une nuit a brisée,
Tais-toi ! Sur son char d’or brodé de noirs raisins,
Lysios, promené dans les champs Phrygiens
Par les tigres lascifs et les panthères rousses,
Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses.
— Zeus, Taureau, sur son cou berce comme une enfant
Le corps nu d’Europé, qui jette son bras blanc
Au cou nerveux du Dieu frissonnant dans la vague…
Il tourne lentement vers elle son œil vague ;
Elle, laisse traîner sa pâle joue en fleur
Au front de Zeus ; ses yeux sont fermés ; elle meurt
Dans un divin baiser, et le flot qui murmure
De son écume d’or fleurit sa chevelure.
— Entre le laurier-rose et le lotus jaseur
Glisse amoureusement le grand Cygne rêveur
Embrassant la Léda des blancheurs de son aile ;
— Et tandis que Cypris passe, étrangement belle,
Et, cambrant les rondeurs splendides de ses reins,
Étale fièrement l’or de ses larges seins
Et son ventre neigeux brodé de mousse noire,
— Héraclès, le Dompteur, qui, comme d’une gloire,
Fort, ceint son vaste corps de la peau du lion,
S’avance, front terrible et doux, à l’horizon !
Par la lune d’été vaguement éclairée,
Debout, nue, et rêvant dans sa pâleur dorée
Que tache le flot lourd de ses longs cheveux bleus,
Dans la clairière sombre où la mousse s’étoile,
La Dryade regarde au ciel silencieux…
— La blanche Séléné laisse flotter son voile,
Craintive, sur les pieds du bel Endymion,
Et lui jette un baiser dans un pâle rayon…
— La Source pleure au loin dans une longue extase…
C’est la nymphe qui rêve, un coude sur son vase,
Au beau jeune homme blanc que son onde a pressé.
— Une brise d’amour dans la nuit a passé,
Et, dans les bois sacrés, dans l’horreur des grands arbres,
Majestueusement debout, les sombres Marbres,
Les Dieux, au front desquels le Bouvreuil fait son nid,
— Les Dieux écoutent l’Homme et le Monde infini !
Charles Baudelaire
Enivrez-vous
Il faut étre toujours ivre. Tout est là: c’est l’unique question.
Pour ne pas sentir horrible fardeau du Temps qui brise vos
épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans
trêve.
Mais de quoi? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise.
Mais enivrez-vous.
Pour ne pas sentir horrible fardeau du Temps qui brise vos
épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans
trêve.
Mais de quoi? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise.
Mais enivrez-vous.
Charles Baudelaire
Le couvercle
En quelque lieu qu’il aille, ou sur mer ou sur terre,
Sous un climat de flamme ou sous un soleil blanc,
Serviteur de Jésus, courtisan de Cythère,
Mendiant ténébreux ou Crésus rutilant,
Citadin, campagnard, vagabond, sédentaire,
Que son petit cerveau soit actif ou soit lent,
Partout l’homme subit la terreur du mystère,
Et ne regarde en haut qu’avec un œil tremblant.
En haut, le Ciel ! ce mur de caveau qui l’étouffe,
Plafond illuminé par un opéra bouffe
Où chaque histrion foule un sol ensanglanté ;
Terreur du libertin, espoir du fol ermite ;
Le Ciel ! couvercle noir de la grande marmite
Où bout l’imperceptible et vaste Humanité.
Sous un climat de flamme ou sous un soleil blanc,
Serviteur de Jésus, courtisan de Cythère,
Mendiant ténébreux ou Crésus rutilant,
Citadin, campagnard, vagabond, sédentaire,
Que son petit cerveau soit actif ou soit lent,
Partout l’homme subit la terreur du mystère,
Et ne regarde en haut qu’avec un œil tremblant.
En haut, le Ciel ! ce mur de caveau qui l’étouffe,
Plafond illuminé par un opéra bouffe
Où chaque histrion foule un sol ensanglanté ;
Terreur du libertin, espoir du fol ermite ;
Le Ciel ! couvercle noir de la grande marmite
Où bout l’imperceptible et vaste Humanité.
Charles Baudelaire
Les Aveugles
Contemple-les, mon âme; ils sont vraiment affreux!
Pareils aux mannequins; vaguement ridicules;
Terribles, singuliers comme les somnambules;
Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.
Leurs yeux, d’où la divine étincelle est partie,
Comme s’ils regardaient au loin, restent levés
Au ciel; on ne les voit jamais vers les pavés
Pencher rêveusement leur tête appesantie.
Ils traversent ainsi le noir illimité,
Ce frère du silence éternel. O cité!
Pendant qu’autour de nous tu chantes, ris et beugles,
Éprise du plaisir jusqu’à l’atrocité,
Vois! je me traîne aussi! mais, plus qu’eux hébété,
Je dis: Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles?
Pareils aux mannequins; vaguement ridicules;
Terribles, singuliers comme les somnambules;
Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.
Leurs yeux, d’où la divine étincelle est partie,
Comme s’ils regardaient au loin, restent levés
Au ciel; on ne les voit jamais vers les pavés
Pencher rêveusement leur tête appesantie.
Ils traversent ainsi le noir illimité,
Ce frère du silence éternel. O cité!
Pendant qu’autour de nous tu chantes, ris et beugles,
Éprise du plaisir jusqu’à l’atrocité,
Vois! je me traîne aussi! mais, plus qu’eux hébété,
Je dis: Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles?
Claude Roy
Je dis toujours la même chose
Je dis de toi et de la rose
Mes poèmes sont évidents
Je dis toujours la même chose
La vie l’amour la mort le temps
Prenant les phrases toutes faites
les vérités de tous les jours
je ne suis ni ange ni bête
mais je me répète toujours
Je dis de toi et du bonheur
et la chaleur d’être avec toi
Je dis de toi et du malheur
le tourment de n’être que moi
Je dis ce que chacun devine
l’a b c de la clef des chants
Le fil sans fin que j’embobine
n’est qu’un gros fil cousu de blanc
Je me répète et recommence
Je ne dis que ce que je sais
mon souci mon insouciance
mon embarras c’est bien assez
Je me reprends sans fin ni cesse
Est-ce vraiment vraiment le même
qui dans sa fausse vraie paresse
n’est que l’absence de soi-même
Toujours distrait si je médite
toujours ailleurs si je suis là
qui donc en moi veille et persiste
à être moi si malgré moi
Un jour vient où la persistance
que j’avais cru perdre à tous vents
devient le fil de la constance
signant la trace d’un vivant
Ce n’est peut-être que ma mort
qui saura bien photographier
fini le jeu de j’entre-et-sors
cet inconnu qui m’échappait
Il dit toujours la même chose
il redécouvre à chaque instant
la même évidence morose
la même joie qui n’a qu’un temps
Mais un seul fruit songe et s’accroît
dans la fleur en métamorphose
se répétant moins qu’on ne croit
disant toujours la même chose.
Mes poèmes sont évidents
Je dis toujours la même chose
La vie l’amour la mort le temps
Prenant les phrases toutes faites
les vérités de tous les jours
je ne suis ni ange ni bête
mais je me répète toujours
Je dis de toi et du bonheur
et la chaleur d’être avec toi
Je dis de toi et du malheur
le tourment de n’être que moi
Je dis ce que chacun devine
l’a b c de la clef des chants
Le fil sans fin que j’embobine
n’est qu’un gros fil cousu de blanc
Je me répète et recommence
Je ne dis que ce que je sais
mon souci mon insouciance
mon embarras c’est bien assez
Je me reprends sans fin ni cesse
Est-ce vraiment vraiment le même
qui dans sa fausse vraie paresse
n’est que l’absence de soi-même
Toujours distrait si je médite
toujours ailleurs si je suis là
qui donc en moi veille et persiste
à être moi si malgré moi
Un jour vient où la persistance
que j’avais cru perdre à tous vents
devient le fil de la constance
signant la trace d’un vivant
Ce n’est peut-être que ma mort
qui saura bien photographier
fini le jeu de j’entre-et-sors
cet inconnu qui m’échappait
Il dit toujours la même chose
il redécouvre à chaque instant
la même évidence morose
la même joie qui n’a qu’un temps
Mais un seul fruit songe et s’accroît
dans la fleur en métamorphose
se répétant moins qu’on ne croit
disant toujours la même chose.
Denis Diderot
Le code Denis
Dans ses États, à tout ce qui respire
Un souverain prétend donner la loi ;
C’est le contraire en mon empire ;
Le sujet règne sur son roi.
Diviser pour régner, la maxime est ancienne ;
Elle fut d’un tyran : ce n’est donc pas la mienne.
Vous unir est mon vœu : j’aime la liberté ;
Et si j’ai quelque volonté,
C’est que chacun fasse la sienne.
Amis, qui composez ma cour,
Au dieu du vin rendez hommage :
Rendez hommage au dieu d’amour :
Aimez et buvez tour à tour,
Buvez pour aimer davantage.
Que j’entende, au gré du désir,
Et les éclats de l’allégresse,
Et l’accent doux de la tendresse,
Le choc du verre et le bruit du soupir.
Au frontispice de mon code
Il est écrit : Sois heureux à ta mode,
Car tel est notre bon plaisir.
Fait l’an septante et mil sept cent,
Au petit Carrousel en la cour de Marsan ;
Assis près d’une femme aimable,
Le cœur nu sur la main, les coudes sur la table.
Signé : Denis, sans terre ni château,
Roi par la grâce du gâteau.
Un souverain prétend donner la loi ;
C’est le contraire en mon empire ;
Le sujet règne sur son roi.
Diviser pour régner, la maxime est ancienne ;
Elle fut d’un tyran : ce n’est donc pas la mienne.
Vous unir est mon vœu : j’aime la liberté ;
Et si j’ai quelque volonté,
C’est que chacun fasse la sienne.
Amis, qui composez ma cour,
Au dieu du vin rendez hommage :
Rendez hommage au dieu d’amour :
Aimez et buvez tour à tour,
Buvez pour aimer davantage.
Que j’entende, au gré du désir,
Et les éclats de l’allégresse,
Et l’accent doux de la tendresse,
Le choc du verre et le bruit du soupir.
Au frontispice de mon code
Il est écrit : Sois heureux à ta mode,
Car tel est notre bon plaisir.
Fait l’an septante et mil sept cent,
Au petit Carrousel en la cour de Marsan ;
Assis près d’une femme aimable,
Le cœur nu sur la main, les coudes sur la table.
Signé : Denis, sans terre ni château,
Roi par la grâce du gâteau.
Élisabeth Guibert
L’homme heureux possible
La vie est un instant, il faut en profiter ;
Rejeter avec soin tout préjugé nuisible,
Croire un Dieu bienfaisant, croire un ami possible,
Et connaître le prix du bonheur d’exister.
Caresser la folie, estimer la sagesse ;
Aimer un seul objet, en être un peu jaloux,
Être toujours fidèle et jamais n’être époux ;
Effleurer les talents, les aimer sans faiblesse.
Paraître indifférent sur le mépris des sots,
Avoir le cœur ouvert sur ses propres défauts ;
Être content de soi, mais sans trop le paraître :
Enfin, se croire heureux, c’est le moyen de l’être.
Rejeter avec soin tout préjugé nuisible,
Croire un Dieu bienfaisant, croire un ami possible,
Et connaître le prix du bonheur d’exister.
Caresser la folie, estimer la sagesse ;
Aimer un seul objet, en être un peu jaloux,
Être toujours fidèle et jamais n’être époux ;
Effleurer les talents, les aimer sans faiblesse.
Paraître indifférent sur le mépris des sots,
Avoir le cœur ouvert sur ses propres défauts ;
Être content de soi, mais sans trop le paraître :
Enfin, se croire heureux, c’est le moyen de l’être.
Émile Verhaeren
Un Soir
Celui qui me lira dans les siècles, un soir,
Troublant mes vers, dans leur sommeil et sous leur cendre,
Et ranimant leur sens lointain pour mieux comprendre
Comment ceux d’aujourd’hui s’étaient armés d’espoir,
Qu’il sache, avec quel violent élan, ma joie
S’est, à travers les cris, les révoltes, les pleurs,
Ruée au combat fier et mâle des douleurs,
Pour en tirer l’amour, comme on conquiert sa proie.
J’aime mes yeux fiévreux, ma cervelle, mes nerfs,
Le sang dont vit mon coeur, le coeur dont vit mon torse;
J’aime l’homme et le monde et j’adore la force
Que donne et prend ma force à l’homme et l’univers.
Car vivre, c’est prendre et donner avec liesse.
Mes pairs, ce sont ceux-là qui s’exaltent autant
Que je me sens moi-même avide et haletant
Devant la vie intense et sa rouge sagesse.
Heures de chute ou de grandeur! – tout se confond
Et se transforme en ce brasier qu’est l’existence;
Seul importe que le désir reste en partance
Jusqu’à la mort, devant l’éveil des horizons.
Celui qui trouve est un cerveau qui communie
Avec la fourmillante et large humanité.
L’esprit plonge et s’enivre en pleine immensité:
Il faut aimer, pour dérouvrir avec génie.
Une tendresse énorme emplit l’âpre savoir,
Il exalte la force et la beauté des mondes,
Il devine les liens et les causes profondes;
O vous qui me lirez, dans les siècles, un soir,
Comprenez-vous pourquoi mon vers vous interpelle?
C’est qu’en vos temps quelqu’un d’ardent aura tiré
Du coeur de la nécessité même, le vrai,
Bloc clair, pour y dresser l’entente universelle.
Troublant mes vers, dans leur sommeil et sous leur cendre,
Et ranimant leur sens lointain pour mieux comprendre
Comment ceux d’aujourd’hui s’étaient armés d’espoir,
Qu’il sache, avec quel violent élan, ma joie
S’est, à travers les cris, les révoltes, les pleurs,
Ruée au combat fier et mâle des douleurs,
Pour en tirer l’amour, comme on conquiert sa proie.
J’aime mes yeux fiévreux, ma cervelle, mes nerfs,
Le sang dont vit mon coeur, le coeur dont vit mon torse;
J’aime l’homme et le monde et j’adore la force
Que donne et prend ma force à l’homme et l’univers.
Car vivre, c’est prendre et donner avec liesse.
Mes pairs, ce sont ceux-là qui s’exaltent autant
Que je me sens moi-même avide et haletant
Devant la vie intense et sa rouge sagesse.
Heures de chute ou de grandeur! – tout se confond
Et se transforme en ce brasier qu’est l’existence;
Seul importe que le désir reste en partance
Jusqu’à la mort, devant l’éveil des horizons.
Celui qui trouve est un cerveau qui communie
Avec la fourmillante et large humanité.
L’esprit plonge et s’enivre en pleine immensité:
Il faut aimer, pour dérouvrir avec génie.
Une tendresse énorme emplit l’âpre savoir,
Il exalte la force et la beauté des mondes,
Il devine les liens et les causes profondes;
O vous qui me lirez, dans les siècles, un soir,
Comprenez-vous pourquoi mon vers vous interpelle?
C’est qu’en vos temps quelqu’un d’ardent aura tiré
Du coeur de la nécessité même, le vrai,
Bloc clair, pour y dresser l’entente universelle.
Eugène Guillevic
Hommes, souvenez-vous...
Hommes, souvenez-vous des marches et des haltes.
Hommes, la gorge en feu, nous bimes aux fontaines.
Hommes penchés dehors, les trains vous emportaient.
Hommes, je vous revois offrir des roses rouges.
Hommes, mes délicats, vous tuiez des oiseaux.
Hommes à tout venant les veillées vous fanèrent.
Hommes descendez l’eau, debout sur les péniches..,
Faites encor vos jeux! clamèrent les forains.
Les roues lancées à bras tournaient, tournesols ivres,
Avec un bruit fou de crécelle. La lumière
Inspirait les joueurs suffisamment pour que
Leurs lèvres parussent murmurer des mots d’or.
Certains criaient : Je mise sur la Liberté.
Il leur fallut rompre les cordons de police.
Hommes nus, c’est déjà vous à la file indienne :
Dockers, coolies chinois, batteurs de tam-tam nègres,
Chémeurs américains, caravaniers arabes,
Iroquois peints sur des mustangs amadoués...
Hommes plongeant les doigts dans les raisins dorés ;
Hommes blottis au creux du foin ; hommes si noirs
Qui visitez les cheminées ; hommes donc a
La belle étoile ; hommes hélant les feux Saint-Elme ;
Hommes de nulle part qui parlez plusieurs langues ;
Camelots, boulangers, marneurs, anachorétes,
Virtuoses, foulons, mosaistes, pilotes ;
Hommes! Anges! Démons! je vous nomme. C’était...
C’était au temps parfait des blés et des bluets,
Orgie de l’existence idéale! Aprés quoi
Les lingères battirent, agenouillées, les
Bleus de fondeurs, les soies d’amants, les tabliers
D’élèves, les draps lourds... Elles oignirent leurs
Mains de la sainte huile du fleuve ; et s’en allèrent.
Sur les chemins, la nuit venue, des dieux frileux,
Le visage en deux coupé par le clair de lune,
Vidaient leurs gourdes pour se donner des couleurs...
Alors roula ’hiver comme un beau tambour blanc.
La symphonie ? n’est qu’une affaire de patience,
Disait-on. Les arbres dépouillés chuchotèrent :
Où se cache le loir ? Il leur vint à mémoire
Des cas désespérés : biche blessée, mésange
Prise à la glu, vanesse aux doigts d’une flirteuse,
Abeille qui se noie dans la bouteille close.
Or le loir somnolait. C’est la tout un poème.
Plus d’une fois les orgues lentes des nuages
Passérent... Travailleurs têtus, vous suspendiez
L’ouvrage pour entendre! hormis les maréchaux
Ferrants... Les écoliers « faisaient pouce». Et la neige
Céline feutrait des pays ou l’arbre est ange.
Mais un soir l’avalanche étouffe nos villages.
Le bruit court que la Mort a ancré dans la terre
Et tendu ses filets. L’horizon est un sac.
Les étoiles catchent. Les chamois ne sont plus
Que des elfes en torche abattus par le sort.
La paraséléne, hier encore si douce,
Fomente contre les nuées. Telle une hélice,
Le ciel coupe la tête à Daigle. Il va pleuvoir.
Le sang gicle et le jour prend place entre les pierres.
Nous pourrons dire qwils sont morts pour la Patrie.
Rescapée, la poésie délire ; tandis
Que les sauveteurs s’épongent. Le Chaos cesse.
Alors une immense minute de silence
Freine toute âme et tout empire dans les mondes...
O montagne fourbue, dors, tes lacs grands ouverts :
Il y a des secrets que je dois m’arracher.
« Un soir que je ressuscitais, une Vierge a
Posé son cœur & mon chevet ; comme il germa!
On eât dit d’une rose en instance de fruit.
Les cascades se jetaient dans le feu pour lui,
Et vers lui s’élançaient les moissons d’un seul flux.
Quelle source mon sang! J’étais le nouveau-né
Dans le giron laiteux de la nuit étoilée,
Et j’étais le vent dans les cheveux blancs du sage.
Ainsi les orgues devenaient des barricades
Où nous allions, par lesprit et ’ amour, combattre.
Les hommes s’éprenaient de femmes, sans paroles.
Ils tournaient le danger comme un oiseau le chat.
La vie avait sur eux la lueur des cristaux... »
Hélas, pour vrai que soit un rêve, il vous délaisse.
Ah! grâces pour la grâce et l’antique innocence.
Le Chaos reprend. Les armées se relapident.
Le ciel couve des couteaux. L’émeute grandit.
Nous renverserons Dieu. Attendez que j’existe!
Puis un canon balance le soleil en l’air.
On met les mains sur les yeux. C’est de la folie.
Le soleil saodl jure dans les peupliers tremblés
Et saigne jusqu’a la Paque sur les cerises.
Devant ce miracle nos ouvriers s’émeuvent.
Il fait bon. Leurs paroles font la chandeleur.
La révolte s’ouvre, comme Christ que l’on cloue.
Les citrons dynamités de l’aurore éclatent.
Les saisons percutent. Je ne me souviens plus.
LES REVENDICATIONS, Apoémes, 3.
Hommes, la gorge en feu, nous bimes aux fontaines.
Hommes penchés dehors, les trains vous emportaient.
Hommes, je vous revois offrir des roses rouges.
Hommes, mes délicats, vous tuiez des oiseaux.
Hommes à tout venant les veillées vous fanèrent.
Hommes descendez l’eau, debout sur les péniches..,
Faites encor vos jeux! clamèrent les forains.
Les roues lancées à bras tournaient, tournesols ivres,
Avec un bruit fou de crécelle. La lumière
Inspirait les joueurs suffisamment pour que
Leurs lèvres parussent murmurer des mots d’or.
Certains criaient : Je mise sur la Liberté.
Il leur fallut rompre les cordons de police.
Hommes nus, c’est déjà vous à la file indienne :
Dockers, coolies chinois, batteurs de tam-tam nègres,
Chémeurs américains, caravaniers arabes,
Iroquois peints sur des mustangs amadoués...
Hommes plongeant les doigts dans les raisins dorés ;
Hommes blottis au creux du foin ; hommes si noirs
Qui visitez les cheminées ; hommes donc a
La belle étoile ; hommes hélant les feux Saint-Elme ;
Hommes de nulle part qui parlez plusieurs langues ;
Camelots, boulangers, marneurs, anachorétes,
Virtuoses, foulons, mosaistes, pilotes ;
Hommes! Anges! Démons! je vous nomme. C’était...
C’était au temps parfait des blés et des bluets,
Orgie de l’existence idéale! Aprés quoi
Les lingères battirent, agenouillées, les
Bleus de fondeurs, les soies d’amants, les tabliers
D’élèves, les draps lourds... Elles oignirent leurs
Mains de la sainte huile du fleuve ; et s’en allèrent.
Sur les chemins, la nuit venue, des dieux frileux,
Le visage en deux coupé par le clair de lune,
Vidaient leurs gourdes pour se donner des couleurs...
Alors roula ’hiver comme un beau tambour blanc.
La symphonie ? n’est qu’une affaire de patience,
Disait-on. Les arbres dépouillés chuchotèrent :
Où se cache le loir ? Il leur vint à mémoire
Des cas désespérés : biche blessée, mésange
Prise à la glu, vanesse aux doigts d’une flirteuse,
Abeille qui se noie dans la bouteille close.
Or le loir somnolait. C’est la tout un poème.
Plus d’une fois les orgues lentes des nuages
Passérent... Travailleurs têtus, vous suspendiez
L’ouvrage pour entendre! hormis les maréchaux
Ferrants... Les écoliers « faisaient pouce». Et la neige
Céline feutrait des pays ou l’arbre est ange.
Mais un soir l’avalanche étouffe nos villages.
Le bruit court que la Mort a ancré dans la terre
Et tendu ses filets. L’horizon est un sac.
Les étoiles catchent. Les chamois ne sont plus
Que des elfes en torche abattus par le sort.
La paraséléne, hier encore si douce,
Fomente contre les nuées. Telle une hélice,
Le ciel coupe la tête à Daigle. Il va pleuvoir.
Le sang gicle et le jour prend place entre les pierres.
Nous pourrons dire qwils sont morts pour la Patrie.
Rescapée, la poésie délire ; tandis
Que les sauveteurs s’épongent. Le Chaos cesse.
Alors une immense minute de silence
Freine toute âme et tout empire dans les mondes...
O montagne fourbue, dors, tes lacs grands ouverts :
Il y a des secrets que je dois m’arracher.
« Un soir que je ressuscitais, une Vierge a
Posé son cœur & mon chevet ; comme il germa!
On eât dit d’une rose en instance de fruit.
Les cascades se jetaient dans le feu pour lui,
Et vers lui s’élançaient les moissons d’un seul flux.
Quelle source mon sang! J’étais le nouveau-né
Dans le giron laiteux de la nuit étoilée,
Et j’étais le vent dans les cheveux blancs du sage.
Ainsi les orgues devenaient des barricades
Où nous allions, par lesprit et ’ amour, combattre.
Les hommes s’éprenaient de femmes, sans paroles.
Ils tournaient le danger comme un oiseau le chat.
La vie avait sur eux la lueur des cristaux... »
Hélas, pour vrai que soit un rêve, il vous délaisse.
Ah! grâces pour la grâce et l’antique innocence.
Le Chaos reprend. Les armées se relapident.
Le ciel couve des couteaux. L’émeute grandit.
Nous renverserons Dieu. Attendez que j’existe!
Puis un canon balance le soleil en l’air.
On met les mains sur les yeux. C’est de la folie.
Le soleil saodl jure dans les peupliers tremblés
Et saigne jusqu’a la Paque sur les cerises.
Devant ce miracle nos ouvriers s’émeuvent.
Il fait bon. Leurs paroles font la chandeleur.
La révolte s’ouvre, comme Christ que l’on cloue.
Les citrons dynamités de l’aurore éclatent.
Les saisons percutent. Je ne me souviens plus.
LES REVENDICATIONS, Apoémes, 3.
François Cheng
Égaré au cœur de l’immense…
Égaré au cœur de l’immense,
Le moindre arbre en vie est pivot
Autour duquel l’univers tourne.
Point de lointain qui ne soit proche.
Le moindre arbre en vie est pivot
Autour duquel l’univers tourne.
Point de lointain qui ne soit proche.
François Cheng
Nous avons bu tant de rosées…
Nous avons bu tant de rosées
En échange de notre sang
Que la terre cent fois brûlée
Nous sait bon gré d’être vivants.
En échange de notre sang
Que la terre cent fois brûlée
Nous sait bon gré d’être vivants.
François Villon
Quatrain
Je suis Françoys, dont il me poise,
Né de Paris emprès Pontoise,
Et de la corde d’une toise
Sçaura mon col que mon cul poise.
Né de Paris emprès Pontoise,
Et de la corde d’une toise
Sçaura mon col que mon cul poise.
Georges Schehadé
Sous un feuillage indifférent...
Sous un feuillage indifférent à l’oiseau salarié
Je dis que les pommes sont justes et belles
Dans la tristesse du matin
Je parle d’une rose plus précieuse
Que les rides du jardinier
Parce que les livres sont dans les chambres
Parce qu’il y a de l’eau dans le corps des amants.
LES POESIES, Poésies III. 1949.
Je dis que les pommes sont justes et belles
Dans la tristesse du matin
Je parle d’une rose plus précieuse
Que les rides du jardinier
Parce que les livres sont dans les chambres
Parce qu’il y a de l’eau dans le corps des amants.
LES POESIES, Poésies III. 1949.
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