Poèmes de ce thème
Vie
Henri Michaux
Une femme me demande conseil
Ce fut seulement à l’âge de vingt-quatre ans que je devins poisson-marteau (pez-martillo). Croyez-vous que je sois ce qu’on appelle une arriérée ?
J’ai maintenant vingt-sept ans.
Répondez, c’est urgent.
J’ai maintenant vingt-sept ans.
Répondez, c’est urgent.
Henri Pichette
Devoirs
Retrouver un fil d’or
dans la maison mortuaire
garder intact en mémoire
le hameau d’argile
regarder avec miséricorde
les travaux minutieux
épouser un corps
un soir de fête
en hommage à la vérité nue
sont les taches qu’elle se donne
avec ses yeux éblouis.
EXISTER. 1947.
dans la maison mortuaire
garder intact en mémoire
le hameau d’argile
regarder avec miséricorde
les travaux minutieux
épouser un corps
un soir de fête
en hommage à la vérité nue
sont les taches qu’elle se donne
avec ses yeux éblouis.
EXISTER. 1947.
Jacques Grévin
Qu’est-ce de cette vie ?…
Qu’est-ce de cette vie ? un public échafaud,
Où celui qui sait mieux jouer son personnage,
Selon ses passions échangeant le visage,
Est toujours bien venu, et rien ne lui défaut.
Encore qui se peut bien déguiser comme il faut,
Prêt à servir un roi, représentant un page,
Ou lui donner conseil s’il faut faire le sage,
Celui de jour en jour s’avancera plus haut.
Ainsi souventes fois l’on voit sur un théâtre
Un conte, un duc, un roi à mille jeux s’ébattre,
Et puis en un instant un savetier nouveau.
Et cil qui maintenant banni de sa province
N’était sûr de soi-même, or gouverner un Prince,
Après avoir passé derrière le rideau.
Où celui qui sait mieux jouer son personnage,
Selon ses passions échangeant le visage,
Est toujours bien venu, et rien ne lui défaut.
Encore qui se peut bien déguiser comme il faut,
Prêt à servir un roi, représentant un page,
Ou lui donner conseil s’il faut faire le sage,
Celui de jour en jour s’avancera plus haut.
Ainsi souventes fois l’on voit sur un théâtre
Un conte, un duc, un roi à mille jeux s’ébattre,
Et puis en un instant un savetier nouveau.
Et cil qui maintenant banni de sa province
N’était sûr de soi-même, or gouverner un Prince,
Après avoir passé derrière le rideau.
Jacques Prévert
Inventaire
deux maisons
trois ruines
quatre fossoyeurs
un jardin
des fleurs
un raton laveur
une douzaine d’huîtres un citron un pain
un rayon de soleil
une lame de fond
six musiciens
une porte avec son paillasson
un monsieur décoré de la légion d’honneur
un autre raton laveur
un sculpteur qui sculpte des Napoléon
la fleur qu’on appelle souci
deux amoureux sur un grand lit
un receveur des contributions une chaise trois dindons
un ecclésiastique un furoncle
une guêpe
un rein flottant
une écurie de courses
un fils indigne deux frères dominicains trois sauterelles un stra-
pontin
deux filles de joie un oncle Cyprien
une Mater dolorosa trois papas gâteau deux chèvres de Monsieur
Seguin
un talon Louis XV
un fauteuil Louis XVI
un buffet Henri II deux buffets Henri III trois buffets Henri IV
un tiroir dépareillé
une pelote de ficelle deux épingles de sûreté un monsieur âgé
une Victoire de Samothrace un comptable deux aides-comptables
un homme du monde deux chirurgiens trois végétariens
un cannibale
une expédition coloniale un cheval entier une demi-pinte de bon
sang une mouche tsé-tsé
un homard à l’américaine un jardin à la française
deux pommes à l’anglaise
un face-à-main un valet de pied un orphelin un poumon d’acier
un jour de gloire
une semaine de bonté
un mois de Marie
une année terrible
une minute de silence
une seconde d’inattention
et…
cinq ou six ratons laveurs
un petit garçon qui entre à l’école en pleurant
un petit garçon qui sort de l’école en riant
une fourmi
deux pierres à briquet
dix-sept éléphants un juge d’instruction en vacances assis sur un
pliant
un paysage avec beaucoup d’herbe verte dedans
une vache
un taureau
deux belles amours trois grandes orgues un veau marengo
un soleil d’Austerlitz
un siphon d’eau de Seltz
un vin blanc citron
un Petit Poucet un grand pardon un calvaire de pierre une
échelle de corde
deux sœurs latines trois dimensions douze apôtres mille et une
nuits trente-deux positions six parties du monde cinq points
cardinaux dix ans de bons et loyaux services sept péchés capi-
taux deux doigts de la main dix gouttes avant chaque repas
trente jours de prison dont quinze de cellule cinq minutes
d’entracte
et…
plusieurs ratons laveurs.
trois ruines
quatre fossoyeurs
un jardin
des fleurs
un raton laveur
une douzaine d’huîtres un citron un pain
un rayon de soleil
une lame de fond
six musiciens
une porte avec son paillasson
un monsieur décoré de la légion d’honneur
un autre raton laveur
un sculpteur qui sculpte des Napoléon
la fleur qu’on appelle souci
deux amoureux sur un grand lit
un receveur des contributions une chaise trois dindons
un ecclésiastique un furoncle
une guêpe
un rein flottant
une écurie de courses
un fils indigne deux frères dominicains trois sauterelles un stra-
pontin
deux filles de joie un oncle Cyprien
une Mater dolorosa trois papas gâteau deux chèvres de Monsieur
Seguin
un talon Louis XV
un fauteuil Louis XVI
un buffet Henri II deux buffets Henri III trois buffets Henri IV
un tiroir dépareillé
une pelote de ficelle deux épingles de sûreté un monsieur âgé
une Victoire de Samothrace un comptable deux aides-comptables
un homme du monde deux chirurgiens trois végétariens
un cannibale
une expédition coloniale un cheval entier une demi-pinte de bon
sang une mouche tsé-tsé
un homard à l’américaine un jardin à la française
deux pommes à l’anglaise
un face-à-main un valet de pied un orphelin un poumon d’acier
un jour de gloire
une semaine de bonté
un mois de Marie
une année terrible
une minute de silence
une seconde d’inattention
et…
cinq ou six ratons laveurs
un petit garçon qui entre à l’école en pleurant
un petit garçon qui sort de l’école en riant
une fourmi
deux pierres à briquet
dix-sept éléphants un juge d’instruction en vacances assis sur un
pliant
un paysage avec beaucoup d’herbe verte dedans
une vache
un taureau
deux belles amours trois grandes orgues un veau marengo
un soleil d’Austerlitz
un siphon d’eau de Seltz
un vin blanc citron
un Petit Poucet un grand pardon un calvaire de pierre une
échelle de corde
deux sœurs latines trois dimensions douze apôtres mille et une
nuits trente-deux positions six parties du monde cinq points
cardinaux dix ans de bons et loyaux services sept péchés capi-
taux deux doigts de la main dix gouttes avant chaque repas
trente jours de prison dont quinze de cellule cinq minutes
d’entracte
et…
plusieurs ratons laveurs.
Jacques Clinchamps de Malfilâtre
Le soleil fixe au milieu des planètes
L’homme a dit : les cieux m’environnent,
Les cieux ne roulent que pour moi ;
De ces astres qui me couronnent,
La Nature me fit le roi ;
Pour moi seul le Soleil se lève,
Pour moi seul le Soleil achève
Son cercle éclatant dans les airs ;
Et je vois, souverain tranquille,
Sur son poids la terre immobile
Au centre de cet univers.
Fier mortel, bannis ces fantômes,
Sur toi-même jette un coup d’œil.
Que sommes-nous, faibles atomes,
Pour porter si loin notre orgueil ?
Insensés ! nous parlons en maîtres,
Nous qui, dans l’océan des êtres,
Nageons tristement confondus ;
Nous, dont l’existence légère,
Pareille à l’ombre passagère,
Commence, paraît, et n’est plus.
Mais quelles routes immortelles
Uranie entr’ouvre à mes yeux ?
Déesse, est-ce toi qui m’appelles
Aux voûtes brillantes des cieux ?
Je te suis… Mon âme agrandie,
S’élançant d’une aile hardie,
De la terre a quitté les bords :
De ton flambeau, la clarté pure
Me guide au temple où la nature
Cache ses augustes trésors.
Grand Dieu ! quel sublime spectacle
Confond mes sens, glace ma voix !…
Où suis-je ? Quel nouveau miracle
De l’Olympe a changé les lois ?
Au loin, dans l’étendue immense,
Je contemple seul, en silence,
La marche du grand univers ;
Dans un tourbillon de l’espace
Mon œil surpris voit sur leur trace,
Retourner les orbes divers.
Portés du couchant à l’aurore
Par un mouvement éternel,
Sur leur axe ils tournent encore
Dans les vastes plaines du ciel.
Quelle intelligence secrète
Règle en son cours chaque planète
Par d’imperceptibles ressorts ?
Le soleil est-il le génie
Qui fait, avec tant d’harmonie
Circuler les célestes corps ?
Au milieu d’eux et d’un fluide,
Que la main du Dieu créateur
Versa dans l’abîme du vide,
Cet astre unique est leur moteur.
Sur lui-même agité sans cesse,
Et constant dans le centre, il presse
L’éther et les orbes errants :
Sans cesse une force contraire,
De cette ondoyante matière,
Vers lui repousse les torrents.
Ainsi se forment les orbites
Que tracent ces globes connus ;
Ainsi, dans les bornes prescrites,
Volent et Mercure et Vénus.
La Terre suit ; Mars moins rapide,
D’un air sombre s’avance, et guide,
Les pas tardifs de Jupiter ;
Et son père, le vieux Saturne,
Roule à peine son char nocturne,
Sur les bords glacés de l’éther.
Oui, notre sphère, épaisse masse,
Demande au soleil ses présents ;
Dans son sein et sur sa surface
Il répand ses feux bienfaisants.
Le jour voit les heures légères
Présenter les deux hémisphères
Tour à tour, à ses doux rayons ;
Et sur les signes inclinée,
La Terre, promenant l’année,
Produit des fleurs et des moissons.
Je te salue, âme du monde,
Sacré Soleil, astre de feu,
De tous les dons source féconde,
Soleil, image de mon Dieu !
Aux globes qui, dans leur carrière,
Rendent hommage à ta lumière,
Annonce-le par ta splendeur :
Règne à jamais sur ses ouvrages,
Triomphe, entretiens tous les âges
De son éternelle grandeur.
allusion
Du ciel, auguste souveraine,
C’est toi que je peins sous ces traits.
Le tourbillon qui nous entraîne,
Vierge, ne t’ébranla jamais.
Enveloppés de vapeurs sombres,
Toujours errants parmi les ombres,
Du jour nous cherchons la clarté.
Ton front seul, aurore nouvelle,
Ton front, sans nuage, étincelle
Des feux de la divinité.
Les cieux ne roulent que pour moi ;
De ces astres qui me couronnent,
La Nature me fit le roi ;
Pour moi seul le Soleil se lève,
Pour moi seul le Soleil achève
Son cercle éclatant dans les airs ;
Et je vois, souverain tranquille,
Sur son poids la terre immobile
Au centre de cet univers.
Fier mortel, bannis ces fantômes,
Sur toi-même jette un coup d’œil.
Que sommes-nous, faibles atomes,
Pour porter si loin notre orgueil ?
Insensés ! nous parlons en maîtres,
Nous qui, dans l’océan des êtres,
Nageons tristement confondus ;
Nous, dont l’existence légère,
Pareille à l’ombre passagère,
Commence, paraît, et n’est plus.
Mais quelles routes immortelles
Uranie entr’ouvre à mes yeux ?
Déesse, est-ce toi qui m’appelles
Aux voûtes brillantes des cieux ?
Je te suis… Mon âme agrandie,
S’élançant d’une aile hardie,
De la terre a quitté les bords :
De ton flambeau, la clarté pure
Me guide au temple où la nature
Cache ses augustes trésors.
Grand Dieu ! quel sublime spectacle
Confond mes sens, glace ma voix !…
Où suis-je ? Quel nouveau miracle
De l’Olympe a changé les lois ?
Au loin, dans l’étendue immense,
Je contemple seul, en silence,
La marche du grand univers ;
Dans un tourbillon de l’espace
Mon œil surpris voit sur leur trace,
Retourner les orbes divers.
Portés du couchant à l’aurore
Par un mouvement éternel,
Sur leur axe ils tournent encore
Dans les vastes plaines du ciel.
Quelle intelligence secrète
Règle en son cours chaque planète
Par d’imperceptibles ressorts ?
Le soleil est-il le génie
Qui fait, avec tant d’harmonie
Circuler les célestes corps ?
Au milieu d’eux et d’un fluide,
Que la main du Dieu créateur
Versa dans l’abîme du vide,
Cet astre unique est leur moteur.
Sur lui-même agité sans cesse,
Et constant dans le centre, il presse
L’éther et les orbes errants :
Sans cesse une force contraire,
De cette ondoyante matière,
Vers lui repousse les torrents.
Ainsi se forment les orbites
Que tracent ces globes connus ;
Ainsi, dans les bornes prescrites,
Volent et Mercure et Vénus.
La Terre suit ; Mars moins rapide,
D’un air sombre s’avance, et guide,
Les pas tardifs de Jupiter ;
Et son père, le vieux Saturne,
Roule à peine son char nocturne,
Sur les bords glacés de l’éther.
Oui, notre sphère, épaisse masse,
Demande au soleil ses présents ;
Dans son sein et sur sa surface
Il répand ses feux bienfaisants.
Le jour voit les heures légères
Présenter les deux hémisphères
Tour à tour, à ses doux rayons ;
Et sur les signes inclinée,
La Terre, promenant l’année,
Produit des fleurs et des moissons.
Je te salue, âme du monde,
Sacré Soleil, astre de feu,
De tous les dons source féconde,
Soleil, image de mon Dieu !
Aux globes qui, dans leur carrière,
Rendent hommage à ta lumière,
Annonce-le par ta splendeur :
Règne à jamais sur ses ouvrages,
Triomphe, entretiens tous les âges
De son éternelle grandeur.
allusion
Du ciel, auguste souveraine,
C’est toi que je peins sous ces traits.
Le tourbillon qui nous entraîne,
Vierge, ne t’ébranla jamais.
Enveloppés de vapeurs sombres,
Toujours errants parmi les ombres,
Du jour nous cherchons la clarté.
Ton front seul, aurore nouvelle,
Ton front, sans nuage, étincelle
Des feux de la divinité.
Jean Cocteau
A force de plaisirs
A force de plaisirs notre bonheur s’abîme.
Que fîtes-vous de mal, abeilles de ma vie?
Votre ruche déserte étant maison de crime,
Je n’ai plus, d’être heureux, ni Vespoir, ni l’envie.
Sur un tigre royal, la rose aux chairs crispées
Se referme ; il est vrai que ce tigre a des ailes.
Mais l’ange gardien qui casse nos poupées,
A des ailes aussi comme une demoiselle.
Les anges quelquefois tachés d’encre et de neige
Car ils font leur journal a la polycopie,
Leurs ailes sur le dos, s’échappent du collège,
Volant un peu partout, plus voleurs que des pies.
La neige est vite marbre aux mains prédestinées.
Du marbre au sel Vénus connaît la route blanche,
Et du sel a la chair enfin la voila née
Sur la plage où chacun se baigne le dimanche.
Mais sachant les détours de la chair aux statues,
Vénus s’endort debout et se réveille au Louvre.
Elle ne risque rien. Chaque fois qu’elle tue
C’est seulement mille ans après qu’on la découvre.
Endormez-vous au bruit de la machine À coudre
Enfance cœur cruel amoureux des supplices.
Voici la guêpe morte et l’odeur de la poudre
Et les soleils cloués pour vos feux d’artifice.
Christ, larrons, cloués haut en face du village :
La veille, les soldats jouaient de la musique.
On attendait le soir, on redoutait l’orage,
Et leur mort écrivait : VIVE LA RÉPUBLIQUE.
D’un seul soupir d’amour vit et meurt la fusée.
Elle ouvre ses yeux bleus : ainsi chante le cygne.
Mais, voyant de sa mort une foule amusée,
Les referme, rend l’âme et tombe dans les vignes.
Souvenirs de campagne, ah! laissez-moi tranquille ;
De la rose du soir ne soyez pas le chancre.
J’ai le vertige en haut des maisons de ma ville,
Mon ombre se répand de moi comme de l’encre.
Voici le miel que font mes abeilles, c’est l’ombre
Qui me vide. Je suis plus léger que le liège,
Plus léger que l’écume, et cependant je sombre
Entrainé par Vénus et par "homme de neige.
POÈMES, 1916-1955.
Que fîtes-vous de mal, abeilles de ma vie?
Votre ruche déserte étant maison de crime,
Je n’ai plus, d’être heureux, ni Vespoir, ni l’envie.
Sur un tigre royal, la rose aux chairs crispées
Se referme ; il est vrai que ce tigre a des ailes.
Mais l’ange gardien qui casse nos poupées,
A des ailes aussi comme une demoiselle.
Les anges quelquefois tachés d’encre et de neige
Car ils font leur journal a la polycopie,
Leurs ailes sur le dos, s’échappent du collège,
Volant un peu partout, plus voleurs que des pies.
La neige est vite marbre aux mains prédestinées.
Du marbre au sel Vénus connaît la route blanche,
Et du sel a la chair enfin la voila née
Sur la plage où chacun se baigne le dimanche.
Mais sachant les détours de la chair aux statues,
Vénus s’endort debout et se réveille au Louvre.
Elle ne risque rien. Chaque fois qu’elle tue
C’est seulement mille ans après qu’on la découvre.
Endormez-vous au bruit de la machine À coudre
Enfance cœur cruel amoureux des supplices.
Voici la guêpe morte et l’odeur de la poudre
Et les soleils cloués pour vos feux d’artifice.
Christ, larrons, cloués haut en face du village :
La veille, les soldats jouaient de la musique.
On attendait le soir, on redoutait l’orage,
Et leur mort écrivait : VIVE LA RÉPUBLIQUE.
D’un seul soupir d’amour vit et meurt la fusée.
Elle ouvre ses yeux bleus : ainsi chante le cygne.
Mais, voyant de sa mort une foule amusée,
Les referme, rend l’âme et tombe dans les vignes.
Souvenirs de campagne, ah! laissez-moi tranquille ;
De la rose du soir ne soyez pas le chancre.
J’ai le vertige en haut des maisons de ma ville,
Mon ombre se répand de moi comme de l’encre.
Voici le miel que font mes abeilles, c’est l’ombre
Qui me vide. Je suis plus léger que le liège,
Plus léger que l’écume, et cependant je sombre
Entrainé par Vénus et par "homme de neige.
POÈMES, 1916-1955.
Jean de La Fontaine
La Laitière et le pot au lait
Perrette sur sa tête ayant un pot au lait
Bien posé sur un coussinet,
Prétendait arriver sans encombre à la ville.
Légère et court vêtue elle allait à grands pas ;
Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,
Cotillon simple, et souliers plats.
Notre laitière ainsi troussée
Comptait déjà dans sa pensée
Tout le prix de son lait, en employait l’argent,
Achetait un cent d’œufs, faisait triple couvée ;
La chose allait à bien par son soin diligent.
« Il m’est, disait-elle, facile,
D’élever des poulets autour de ma maison :
Le Renard sera bien habile,
S’il ne m’en laisse assez pour avoir un cochon.
Le porc à s’engraisser coûtera peu de son ;
Il était quand je l’eus de grosseur raisonnable :
J’aurai le revendant de l’argent bel et bon.
Et qui m’empêchera de mettre en notre étable,
Vu le prix dont il est, une vache et son veau,
Que je verrai sauter au milieu du troupeau ? »
Perrette là-dessus saute aussi, transportée.
Le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée ;
La dame de ces biens, quittant d’un œil marri
Sa fortune ainsi répandue,
Va s’excuser à son mari
En grand danger d’être battue.
Le récit en farce en fut fait ;
On l’appela le Pot au lait.
Quel esprit ne bat la campagne ?
Qui ne fait châteaux en Espagne ?
Picrochole, Pyrrhus, la Laitière, enfin tous,
Autant les sages que les fous ?
Chacun songe en veillant, il n’est rien de plus doux :
Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes :
Tout le bien du monde est à nous,
Tous les honneurs, toutes les femmes.
Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ;
Je m’écarte, je vais détrôner le Sophi ;
On m’élit roi, mon peuple m’aime ;
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ;
Je suis Gros-Jean comme devant.
Bien posé sur un coussinet,
Prétendait arriver sans encombre à la ville.
Légère et court vêtue elle allait à grands pas ;
Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,
Cotillon simple, et souliers plats.
Notre laitière ainsi troussée
Comptait déjà dans sa pensée
Tout le prix de son lait, en employait l’argent,
Achetait un cent d’œufs, faisait triple couvée ;
La chose allait à bien par son soin diligent.
« Il m’est, disait-elle, facile,
D’élever des poulets autour de ma maison :
Le Renard sera bien habile,
S’il ne m’en laisse assez pour avoir un cochon.
Le porc à s’engraisser coûtera peu de son ;
Il était quand je l’eus de grosseur raisonnable :
J’aurai le revendant de l’argent bel et bon.
Et qui m’empêchera de mettre en notre étable,
Vu le prix dont il est, une vache et son veau,
Que je verrai sauter au milieu du troupeau ? »
Perrette là-dessus saute aussi, transportée.
Le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée ;
La dame de ces biens, quittant d’un œil marri
Sa fortune ainsi répandue,
Va s’excuser à son mari
En grand danger d’être battue.
Le récit en farce en fut fait ;
On l’appela le Pot au lait.
Quel esprit ne bat la campagne ?
Qui ne fait châteaux en Espagne ?
Picrochole, Pyrrhus, la Laitière, enfin tous,
Autant les sages que les fous ?
Chacun songe en veillant, il n’est rien de plus doux :
Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes :
Tout le bien du monde est à nous,
Tous les honneurs, toutes les femmes.
Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ;
Je m’écarte, je vais détrôner le Sophi ;
On m’élit roi, mon peuple m’aime ;
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ;
Je suis Gros-Jean comme devant.
Jean de La Fontaine
Le Héron
Un jour sur ses longs pieds alloit je ne sçais où
Le Héron au long bec emmanché d’un long cou.
Il costoyoit une riviere.
L’onde estoit transparente ainsi qu’aux plus beaux jours ;
Ma commere la Carpe y faisoit mille tours
Avec le Brochet son compere.
Le Héron en eust fait aisément son profit :
Tous approchoient du bord, l’oiseau n’avoit qu’à prendre ;
Mais il crût mieux faire d’attendre
Qu’il eût un peu plus d’appetit.
Il vivoit de regime, et mangeoit à ses heures.
Apres quelques momens l’appetit vint ; l’oiseau
S’approchant du bord vid sur l’eau
Des Tanches qui sortoient du fond de ces demeures.
Le mets ne luy plut pas ; il s’attendoit à mieux,
Et montroit un goust dédaigneux,
Comme le rat du bon Horace.
Moy, des Tanches ? dit-il, moy, Héron, que je fasse
Une si pauvre chere ? Et pour qui me prend-on ?
La Tanche rebutée, il trouva du goujon.
« Du goujon ! C’est bien-là le disné d’un Héron !
J’ouvrirois pour si peu le bec ! Aux Dieux ne plaise !
Il l’ouvrit pour bien moins : tout alla de façon
Qu’il ne vid plus aucun poisson.
La faim le prit ; il fut tout heureux et tout aise
De rencontrer un Limaçon.
Ne soyons pas si difficiles :
Les plus accomodans ce sont les plus habiles ;
On hazarde de perdre en voulant trop gagner.
Gardez-vous de rien dédaigner,
Sur tout quand vous avez à peu près vostre compte.
Bien des gens y sont pris ; ce n’est pas aux Hérons
Que je parle ; écoutez, humains, un autre conte :
Vous verrez que chez vous j’ay puisé ces leçons.
Certaine fille un peu trop fiere
Prétendoit trouver un mary
Jeune, bien-fait, et beau, d’agreable maniere,
Point froid et point jaloux : notez ces deux points-cy.
Cette fille vouloit aussi
Qu’il eust du bien, de la naissance,
De l’esprit, enfin tout ; mais qui peut tout avoir ?
Le destin se montra soigneux de la pourvoir :
Il vint des partis d’importance.
La belle les trouva trop chetifs de moitié.
Quoy moy ? quoy ces gens-là ? L’on radote, je pense.
A moy les proposer ! Helas ils font pitié.
Voyez un peu la belle espece !
L’un n’avoit en l’esprit nulle delicatesse ;
L’autre avoit le nez fait de cette façon-là ;
C’estoit cecy, c’estoit cela,
C’estoit tout : car les précieuses
Font dessus tout les dédaigneuses.
Apres les bons partis les mediocres gens
Vinrent se mettre sur les rangs.
Elle de se moquer. Ah vrayment, je suis bonne
De leur ouvrir la porte : ils pensent que je suis
Fort en peine de ma personne.
Grace à Dieu, je passe les nuits
Sans chagrin, quoy qu’en solitude.
La belle se sceut gré de tous ces sentimens.
L’âge la fit déchoir ; adieu tous les amans.
Un an se passe et deux avec inquietude.
Le chagrin vient ensuite : elle sent chaque jour
Déloger quelques Ris, quelques jeux, puis l’amour ;
Puis ses traits choquer et déplaire ;
Puis cent sortes de fards. Ses soins ne pûrent faire
Qu’elle échapât au temps, cet insigne larron.
Les ruines d’une maison
Se peuvent reparer : que n’est cet avantage
Pour les ruines du visage !
Sa preciosité changea lors de langage.
Son miroir luy disoit : Prenez viste un mari.
Je ne sçais quel désir le luy disoit aussi :
Le desir peut loger chez une precieuse :
Celle-cy fit un choix qu’on n’auroit jamais crû,
Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse
De rencontrer un malotru.
Le Héron au long bec emmanché d’un long cou.
Il costoyoit une riviere.
L’onde estoit transparente ainsi qu’aux plus beaux jours ;
Ma commere la Carpe y faisoit mille tours
Avec le Brochet son compere.
Le Héron en eust fait aisément son profit :
Tous approchoient du bord, l’oiseau n’avoit qu’à prendre ;
Mais il crût mieux faire d’attendre
Qu’il eût un peu plus d’appetit.
Il vivoit de regime, et mangeoit à ses heures.
Apres quelques momens l’appetit vint ; l’oiseau
S’approchant du bord vid sur l’eau
Des Tanches qui sortoient du fond de ces demeures.
Le mets ne luy plut pas ; il s’attendoit à mieux,
Et montroit un goust dédaigneux,
Comme le rat du bon Horace.
Moy, des Tanches ? dit-il, moy, Héron, que je fasse
Une si pauvre chere ? Et pour qui me prend-on ?
La Tanche rebutée, il trouva du goujon.
« Du goujon ! C’est bien-là le disné d’un Héron !
J’ouvrirois pour si peu le bec ! Aux Dieux ne plaise !
Il l’ouvrit pour bien moins : tout alla de façon
Qu’il ne vid plus aucun poisson.
La faim le prit ; il fut tout heureux et tout aise
De rencontrer un Limaçon.
Ne soyons pas si difficiles :
Les plus accomodans ce sont les plus habiles ;
On hazarde de perdre en voulant trop gagner.
Gardez-vous de rien dédaigner,
Sur tout quand vous avez à peu près vostre compte.
Bien des gens y sont pris ; ce n’est pas aux Hérons
Que je parle ; écoutez, humains, un autre conte :
Vous verrez que chez vous j’ay puisé ces leçons.
Certaine fille un peu trop fiere
Prétendoit trouver un mary
Jeune, bien-fait, et beau, d’agreable maniere,
Point froid et point jaloux : notez ces deux points-cy.
Cette fille vouloit aussi
Qu’il eust du bien, de la naissance,
De l’esprit, enfin tout ; mais qui peut tout avoir ?
Le destin se montra soigneux de la pourvoir :
Il vint des partis d’importance.
La belle les trouva trop chetifs de moitié.
Quoy moy ? quoy ces gens-là ? L’on radote, je pense.
A moy les proposer ! Helas ils font pitié.
Voyez un peu la belle espece !
L’un n’avoit en l’esprit nulle delicatesse ;
L’autre avoit le nez fait de cette façon-là ;
C’estoit cecy, c’estoit cela,
C’estoit tout : car les précieuses
Font dessus tout les dédaigneuses.
Apres les bons partis les mediocres gens
Vinrent se mettre sur les rangs.
Elle de se moquer. Ah vrayment, je suis bonne
De leur ouvrir la porte : ils pensent que je suis
Fort en peine de ma personne.
Grace à Dieu, je passe les nuits
Sans chagrin, quoy qu’en solitude.
La belle se sceut gré de tous ces sentimens.
L’âge la fit déchoir ; adieu tous les amans.
Un an se passe et deux avec inquietude.
Le chagrin vient ensuite : elle sent chaque jour
Déloger quelques Ris, quelques jeux, puis l’amour ;
Puis ses traits choquer et déplaire ;
Puis cent sortes de fards. Ses soins ne pûrent faire
Qu’elle échapât au temps, cet insigne larron.
Les ruines d’une maison
Se peuvent reparer : que n’est cet avantage
Pour les ruines du visage !
Sa preciosité changea lors de langage.
Son miroir luy disoit : Prenez viste un mari.
Je ne sçais quel désir le luy disoit aussi :
Le desir peut loger chez une precieuse :
Celle-cy fit un choix qu’on n’auroit jamais crû,
Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse
De rencontrer un malotru.
Jean Moréas
Livre IV, iv
Sous le ciel le plus beau,
De l’âme et de l’esprit, de toute humaine gloire
Le berceau, le tombeau!
Jadis, bien jeune encore, lorsque le jour splendide
Sort de l’ombre vainqueur,
Ton image a blessé, comme d’un trait rapide,
Les forces de mon coeur.
Ah! qu’il saigne, ce coeur! et toi, mortelle vue,
Garde toujours doublé,
Au-dessus d’une mer azurée et chenue,
Un temple mutilé.
De l’âme et de l’esprit, de toute humaine gloire
Le berceau, le tombeau!
Jadis, bien jeune encore, lorsque le jour splendide
Sort de l’ombre vainqueur,
Ton image a blessé, comme d’un trait rapide,
Les forces de mon coeur.
Ah! qu’il saigne, ce coeur! et toi, mortelle vue,
Garde toujours doublé,
Au-dessus d’une mer azurée et chenue,
Un temple mutilé.
Jean Moréas
Stances
Ne dites pas : la vie est un joyeux festin ;
Ou c’est d’un esprit sot ou c’est d’une âme basse.
Surtout ne dites point : elle est malheur sans fin ;
C’est d’un mauvais courage et qui trop tôt se lasse.
Riez comme au printemps s’agitent les rameaux,
Pleurez comme la bise ou le flot sur la grève,
Goûtez tous les plaisirs et souffrez tous les maux ;
Et dites : c’est beaucoup et c’est l’ombre d’un rêve.
Le coq chante là-bas ; un faible jour tranquille
Blanchit autour de moi ;
Une dernière flamme aux portes de la ville
Brille au mur de l’octroi.
O mon second berceau, Paris, tu dors encore
Quand je suis éveillé
Et que j’entends le pouls de mon grand cœur sonore
Sombre et dépareillé.
Que veut-il, que veut-il, ce cœur ? malgré la cendre
Du temps, malgré les maux,
Pense-t-il reverdir, comme la tige tendre
Se couvre de rameaux ?
Adieu, la vapeur siffle, on active le feu ;
Dans la nuit le train passe ou c’est l’ancre qu’on lève.
Qu’importe ! on vient, on part ; le flot soupire : adieu !
Qu’il arrive du large ou qu’il quitte la grève.
Les roses vont éclore, et nous les cueillerons ;
Les feuilles du jardin vont tomber une à une.
Adieu ! quand nous naissons, adieu ! quand nous mourons
Et comme le bonheur s’envole l’infortune.
Lieux où mes lentes nuits aiment à s’écouler,
O chère porte
De mon Paris, déjà le vent a fait rouler
La feuille morte.
Bientôt sous la lueur de la lampe, aux reflets
Du brasier sombre,
Pensif, j’écouterai heurter à mes volets
L’aile du Nombre.
Et moi, que l’amitié, l’amour et la douceur,
Tout abandonne,
Je veux goûter, avec le tabac, le berceur
Extrême automne.
Quand reviendra l’automne avec les feuilles mortes
Qui couvriront l’étang du moulin ruiné,
Quand le vent remplira le trou béant des portes
Et l’inutile espace où la meule a tourné,
Je veux aller encor m’asseoir sur cette borne,
Contre le mur tissé d’un vieux lierre vermeil,
Et regarder longtemps dans l’eau glacée et morne
S’éteindre mon image et le pâle soleil.
Ou c’est d’un esprit sot ou c’est d’une âme basse.
Surtout ne dites point : elle est malheur sans fin ;
C’est d’un mauvais courage et qui trop tôt se lasse.
Riez comme au printemps s’agitent les rameaux,
Pleurez comme la bise ou le flot sur la grève,
Goûtez tous les plaisirs et souffrez tous les maux ;
Et dites : c’est beaucoup et c’est l’ombre d’un rêve.
Le coq chante là-bas ; un faible jour tranquille
Blanchit autour de moi ;
Une dernière flamme aux portes de la ville
Brille au mur de l’octroi.
O mon second berceau, Paris, tu dors encore
Quand je suis éveillé
Et que j’entends le pouls de mon grand cœur sonore
Sombre et dépareillé.
Que veut-il, que veut-il, ce cœur ? malgré la cendre
Du temps, malgré les maux,
Pense-t-il reverdir, comme la tige tendre
Se couvre de rameaux ?
Adieu, la vapeur siffle, on active le feu ;
Dans la nuit le train passe ou c’est l’ancre qu’on lève.
Qu’importe ! on vient, on part ; le flot soupire : adieu !
Qu’il arrive du large ou qu’il quitte la grève.
Les roses vont éclore, et nous les cueillerons ;
Les feuilles du jardin vont tomber une à une.
Adieu ! quand nous naissons, adieu ! quand nous mourons
Et comme le bonheur s’envole l’infortune.
Lieux où mes lentes nuits aiment à s’écouler,
O chère porte
De mon Paris, déjà le vent a fait rouler
La feuille morte.
Bientôt sous la lueur de la lampe, aux reflets
Du brasier sombre,
Pensif, j’écouterai heurter à mes volets
L’aile du Nombre.
Et moi, que l’amitié, l’amour et la douceur,
Tout abandonne,
Je veux goûter, avec le tabac, le berceur
Extrême automne.
Quand reviendra l’automne avec les feuilles mortes
Qui couvriront l’étang du moulin ruiné,
Quand le vent remplira le trou béant des portes
Et l’inutile espace où la meule a tourné,
Je veux aller encor m’asseoir sur cette borne,
Contre le mur tissé d’un vieux lierre vermeil,
Et regarder longtemps dans l’eau glacée et morne
S’éteindre mon image et le pâle soleil.
Jean Tardieu
Conversation
(Sur le pas de la porte, avec bonhomie.)
Comment ça va sur la terre ?
— Ça va ça va, ça va bien.
Les petits chiens sont-ils prospères ?
— Mon Dieu oui merci bien.
Et les nuages ?
— Ça flotte.
Et les volcans ?
— Ça mijote.
Et les fleuves ?
— Ça s’écoule.
Et le temps ?
— Ça se déroule.
Et votre âme ?
— Elle est malade
le printemps était trop vert
Elle a mangé trop de salade.
Comment ça va sur la terre ?
— Ça va ça va, ça va bien.
Les petits chiens sont-ils prospères ?
— Mon Dieu oui merci bien.
Et les nuages ?
— Ça flotte.
Et les volcans ?
— Ça mijote.
Et les fleuves ?
— Ça s’écoule.
Et le temps ?
— Ça se déroule.
Et votre âme ?
— Elle est malade
le printemps était trop vert
Elle a mangé trop de salade.
Jean Tardieu
La môme néant
(Voix de marionnette, voix de fausset, aiguë, nasillarde, cassée, cassante, caquetante, édentée.)
Quoi qu’a dit ?
— A dit rin.
Quoi qu’a fait ?
— A fait rin.
À quoi qu’a pense ?
— A pense à rin.
Pourquoi qu’a dit rin ?
Pourquoi qu’a fait rin ?
Pourquoi qu’a pense à rin ?
— A’xiste pas.
Quoi qu’a dit ?
— A dit rin.
Quoi qu’a fait ?
— A fait rin.
À quoi qu’a pense ?
— A pense à rin.
Pourquoi qu’a dit rin ?
Pourquoi qu’a fait rin ?
Pourquoi qu’a pense à rin ?
— A’xiste pas.
Jean-Baptiste Rousseau
Stances
Que l’homme est bien, pendant sa vie
Un parfait miroir de douleurs !
Dès qu’il respire, il pleure, il crie
Et semble prévoir ses malheurs.
Dans l’enfance, toujours des pleurs.
Un pédant porteur de tristesse,
Des livres de toutes couleurs,
Des châtiments de toute espèce.
L’ardente et fougueuse jeunesse
Le met encore en pire état.
Des créanciers, une maîtresse
Le tourmentent comme un forçat.
Dans l’âge mûr, autre combat.
L’ambition le sollicite ;
Richesses, dignités, éclat,
Soins de famille, tout l’agite.
Vieux, on le méprise, on l’évite.
Mauvaise humeur, infirmité.
Toux, gravelle, goutte, pituite,
Assiègent sa caducité.
Pour comble de calamité,
Un directeur s’en rend le maître.
Il meurt enfin, peu regretté.
C’était bien la peine de naître !
Un parfait miroir de douleurs !
Dès qu’il respire, il pleure, il crie
Et semble prévoir ses malheurs.
Dans l’enfance, toujours des pleurs.
Un pédant porteur de tristesse,
Des livres de toutes couleurs,
Des châtiments de toute espèce.
L’ardente et fougueuse jeunesse
Le met encore en pire état.
Des créanciers, une maîtresse
Le tourmentent comme un forçat.
Dans l’âge mûr, autre combat.
L’ambition le sollicite ;
Richesses, dignités, éclat,
Soins de famille, tout l’agite.
Vieux, on le méprise, on l’évite.
Mauvaise humeur, infirmité.
Toux, gravelle, goutte, pituite,
Assiègent sa caducité.
Pour comble de calamité,
Un directeur s’en rend le maître.
Il meurt enfin, peu regretté.
C’était bien la peine de naître !
Joachim Du Bellay
Si notre vie est moins qu’une journée
Si notre vie est moins qu’une journée
En l’éternel, si l’an qui fait le tour
Chasse nos jours sans espoir de retour,
Si périssable est toute chose née,
Que songes-tu mon âme emprisonnée ?
Pourquoi te plaît l’obscur de notre jour,
Si pour voler en un plus clair séjour,
Tu as au dos l’aile bien empennée ?
Là est le bien que tout esprit désire,
Là, le repos où tout le monde aspire,
Là est l’amour, là, le plaisir encore.
Là, ô mon âme, au plus haut ciel guidée,
Tu y pourras reconnaitre l’Idée
De la beauté, qu’en ce monde j’adore.
En l’éternel, si l’an qui fait le tour
Chasse nos jours sans espoir de retour,
Si périssable est toute chose née,
Que songes-tu mon âme emprisonnée ?
Pourquoi te plaît l’obscur de notre jour,
Si pour voler en un plus clair séjour,
Tu as au dos l’aile bien empennée ?
Là est le bien que tout esprit désire,
Là, le repos où tout le monde aspire,
Là est l’amour, là, le plaisir encore.
Là, ô mon âme, au plus haut ciel guidée,
Tu y pourras reconnaitre l’Idée
De la beauté, qu’en ce monde j’adore.
José María de Heredia
Fleurs de feu
Bien des siècles depuis les siècles du Chaos,
La flamme par torrents jaillit de ce cratère,
Et le panache igné du volcan solitaire
Flamba plus haut encor que les Chimborazos.
Nul bruit n’éveille plus la cime sans échos.
Où la cendre pleuvait l’oiseau se désaltère ;
Le sol est immobile et le sang de la Terre,
La lave, en se figeant, lui laissa le repos.
Pourtant, suprême effort de l’antique incendie,
A l’orle de la gueule à jamais refroidie,
Éclatant à travers les rocs pulvérisés,
Comme un coup de tonnerre au milieu du silence,
Dans le poudroîment d’or du pollen qu’elle lance
S’épanouit la fleur des cactus embrasés.
La flamme par torrents jaillit de ce cratère,
Et le panache igné du volcan solitaire
Flamba plus haut encor que les Chimborazos.
Nul bruit n’éveille plus la cime sans échos.
Où la cendre pleuvait l’oiseau se désaltère ;
Le sol est immobile et le sang de la Terre,
La lave, en se figeant, lui laissa le repos.
Pourtant, suprême effort de l’antique incendie,
A l’orle de la gueule à jamais refroidie,
Éclatant à travers les rocs pulvérisés,
Comme un coup de tonnerre au milieu du silence,
Dans le poudroîment d’or du pollen qu’elle lance
S’épanouit la fleur des cactus embrasés.
Jules Laforgue
Complainte de certains ennuis
Un couchant des Gosmogonies !
Ah ! que la Vie est quotidienne…
Et, du plus vrai qu’on se souvienne,
Comme on fut piètre et sans génie !..
On voudrait s’avouer des choses,
Dont on s’étonnerait en route,
Qui feraient, une fois pour toutes !
Qu’on s’entendrait à travers poses.
On voudrait saigner le Silence,
Secouer l’exil des causeries ;
Et non ! ces dames sont aigries
Par des questions de préséance.
Elles boudent là, l’air capable.
Et, sous le ciel, plus d’un s’explique,
Par quels gâchis suresthétiques
Ces êtres-là sont adorables.
Justement, une nous appelle,
Pour l’aider à chercher sa bague,
Perdue (où dans ce terrain vague ?)
Un souvenir d’AMOUR, dit-elle !
Ces êtres-là sont adorables !
Ah ! que la Vie est quotidienne…
Et, du plus vrai qu’on se souvienne,
Comme on fut piètre et sans génie !..
On voudrait s’avouer des choses,
Dont on s’étonnerait en route,
Qui feraient, une fois pour toutes !
Qu’on s’entendrait à travers poses.
On voudrait saigner le Silence,
Secouer l’exil des causeries ;
Et non ! ces dames sont aigries
Par des questions de préséance.
Elles boudent là, l’air capable.
Et, sous le ciel, plus d’un s’explique,
Par quels gâchis suresthétiques
Ces êtres-là sont adorables.
Justement, une nous appelle,
Pour l’aider à chercher sa bague,
Perdue (où dans ce terrain vague ?)
Un souvenir d’AMOUR, dit-elle !
Ces êtres-là sont adorables !
Jules Supervielle
Descente de géants
Montagnes derrière, montagnes devant,
Batailles rangées d’ombres, de lumières,
L’univers est là qui enfle le dos,
Et nous, si chétifs entre nos paupières,
Et nos cœurs toujours en sang sous la peau.
Faut-il que pour nous brûlent tant d’étoiles
Et que tant de pluie arrive du ciel,
Et que tant de jours sèchent au soleil
Quand un peu de vent éteint notre voix,
Nous couchant le long de nos os dociles ?
Viendront les géants tombés d’autres mondes,
Ils enjamberont les monts, les marées,
Et vérifieront si la terre est ronde,
Par dérision, de leurs grosses mains,
Ou bien, reculant, de leurs yeux sans bords.
Batailles rangées d’ombres, de lumières,
L’univers est là qui enfle le dos,
Et nous, si chétifs entre nos paupières,
Et nos cœurs toujours en sang sous la peau.
Faut-il que pour nous brûlent tant d’étoiles
Et que tant de pluie arrive du ciel,
Et que tant de jours sèchent au soleil
Quand un peu de vent éteint notre voix,
Nous couchant le long de nos os dociles ?
Viendront les géants tombés d’autres mondes,
Ils enjamberont les monts, les marées,
Et vérifieront si la terre est ronde,
Par dérision, de leurs grosses mains,
Ou bien, reculant, de leurs yeux sans bords.
Jules Supervielle
Encore frissonnant...
Encore frissonnant
Sous la peau des ténèbres,
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Kt le peu qui me reste
De mes jours a venir.
Me voici tout entier,
Je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
Je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
pargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
Sous la peau des ténèbres,
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Kt le peu qui me reste
De mes jours a venir.
Me voici tout entier,
Je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
Je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
pargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
Jules Supervielle
Hommage à la vie
Cesse beau d’avoir élu
Domicile vivant
Et de loger le temps
Dans un cœur continu,
Et d’avoir vu ses mains
Se poser sur le monde
Comme sur une pomme
Dans un petit jardin,
D’avoir aimé la terre,
La lune et le soleil,
Comme des familiers
Qui n’ont pas leurs pareils,
Et d’avoir confié
Le monde à sa mémoire
Comme un clair cavalier
A sa monture noire,
D’avoir donné visage
A ces mots: femme, enfants,
Et servi de rivage
A d’errants continents,
Et d’avoir atteint l’àme
A petits coups de rame
Pour ne l’effaroucher
D’une brusque approchée.
C’est beau d’avoir connu
L’ombre sous le feuillage
Et d’avoir senti l’Age
Ramper sur le corps nu,
Accompagné la peine
Du sang noir dans nos veines
Et doré son silence
De l’étoile Patience,
Et d’avoir tous ces mots
Qui bougent dans la tête,
De choisir les moins beaux
Pour leur faire un peu fête,
D’avoir senti la vie
Hative et mal aimée,
De l’avoir enfermée
Dans cette poésie.
Domicile vivant
Et de loger le temps
Dans un cœur continu,
Et d’avoir vu ses mains
Se poser sur le monde
Comme sur une pomme
Dans un petit jardin,
D’avoir aimé la terre,
La lune et le soleil,
Comme des familiers
Qui n’ont pas leurs pareils,
Et d’avoir confié
Le monde à sa mémoire
Comme un clair cavalier
A sa monture noire,
D’avoir donné visage
A ces mots: femme, enfants,
Et servi de rivage
A d’errants continents,
Et d’avoir atteint l’àme
A petits coups de rame
Pour ne l’effaroucher
D’une brusque approchée.
C’est beau d’avoir connu
L’ombre sous le feuillage
Et d’avoir senti l’Age
Ramper sur le corps nu,
Accompagné la peine
Du sang noir dans nos veines
Et doré son silence
De l’étoile Patience,
Et d’avoir tous ces mots
Qui bougent dans la tête,
De choisir les moins beaux
Pour leur faire un peu fête,
D’avoir senti la vie
Hative et mal aimée,
De l’avoir enfermée
Dans cette poésie.
Jules Supervielle
La goutte de pluie
(Dieu parle)
Je cherche une goutte de pluie
Qui vient de tomber dans la mer.
Dans sa rapide verticale
Elle luisait plus que les autres
Car seule entre les autres gouttes
Elle eut la force de comprendre
Que, très douce dans l’eau salée,
Elle allait se perdre à jamais.
Alors je cherche dans la mer
Et sur les vagues, alertées,
Je cherche pour faire plaisir
À ce fragile souvenir
Dont je suis seul dépositaire.
Mais j’ai beau faire, il est des choses
Où Dieu même ne peut plus rien
Malgré sa bonne volonté
Et l’assistance sans paroles
Du ciel, des vagues et de l’air.
Je cherche une goutte de pluie
Qui vient de tomber dans la mer.
Dans sa rapide verticale
Elle luisait plus que les autres
Car seule entre les autres gouttes
Elle eut la force de comprendre
Que, très douce dans l’eau salée,
Elle allait se perdre à jamais.
Alors je cherche dans la mer
Et sur les vagues, alertées,
Je cherche pour faire plaisir
À ce fragile souvenir
Dont je suis seul dépositaire.
Mais j’ai beau faire, il est des choses
Où Dieu même ne peut plus rien
Malgré sa bonne volonté
Et l’assistance sans paroles
Du ciel, des vagues et de l’air.
Jules Supervielle
La sphère
Roulé dans tes senteurs, belle terre tourneuse,
Je suis enveloppé d’émigrants souvenirs,
Et mon cœur délivré des attaches peureuses
Se propage, gorgé d’aise et de devenir.
Sous l’émerveillement des sources et des grottes
Je me fais un printemps de villes et de monts
Et je passe de l’alouette au goémon,
Comme sur une flûte on va de note en note.
J’azure, fluvial, les gazons de mes jours,
Je narre le neigeux leurre de la Montagne
Aux collines venant à mes pieds de velours
Tandis que les hameaux dévalent des campagnes.
Et comme un éclatant abrégé des saisons,
Mon cœur découvre en soi tropiques et banquises
Voyageant d’île en cap et de port en surprise
Il démêle un intime écheveau d’horizons.
Je suis enveloppé d’émigrants souvenirs,
Et mon cœur délivré des attaches peureuses
Se propage, gorgé d’aise et de devenir.
Sous l’émerveillement des sources et des grottes
Je me fais un printemps de villes et de monts
Et je passe de l’alouette au goémon,
Comme sur une flûte on va de note en note.
J’azure, fluvial, les gazons de mes jours,
Je narre le neigeux leurre de la Montagne
Aux collines venant à mes pieds de velours
Tandis que les hameaux dévalent des campagnes.
Et comme un éclatant abrégé des saisons,
Mon cœur découvre en soi tropiques et banquises
Voyageant d’île en cap et de port en surprise
Il démêle un intime écheveau d’horizons.
Jules Supervielle
Vivre encore
Ce qu’il faut de nuit
Au-dessus des arbres,
Ce qu’il faut de fruits
Aux tables de marbre,
Ce qu’il faut d’obscur
Pour que le sang batte,
Ce qu’il faut de pur
Au cœur écarlate,
Ce qu’il faut de jour
Sur la page blanche,
Ce qu’il faut d’amour
Au fond du silence.
Et l’âme sans gloire
Qui demande à boire,
Le fil de nos jours
Chaque jour plus mince,
Et le cœur plus sourd
Les ans qui le pincent.
Nul n’entend que nous
La poulie qui grince,
Le seau est si lourd.
Au-dessus des arbres,
Ce qu’il faut de fruits
Aux tables de marbre,
Ce qu’il faut d’obscur
Pour que le sang batte,
Ce qu’il faut de pur
Au cœur écarlate,
Ce qu’il faut de jour
Sur la page blanche,
Ce qu’il faut d’amour
Au fond du silence.
Et l’âme sans gloire
Qui demande à boire,
Le fil de nos jours
Chaque jour plus mince,
Et le cœur plus sourd
Les ans qui le pincent.
Nul n’entend que nous
La poulie qui grince,
Le seau est si lourd.