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Poèmes de ce thème

Vie

Jacques Prévert

Jacques Prévert

Inventaire

deux maisons
trois ruines
quatre fossoyeurs
un jardin
des fleurs

un raton laveur

une douzaine d’huîtres un citron un pain
un rayon de soleil
une lame de fond
six musiciens
une porte avec son paillasson
un monsieur décoré de la légion d’honneur

un autre raton laveur

un sculpteur qui sculpte des Napoléon
la fleur qu’on appelle souci
deux amoureux sur un grand lit
un receveur des contributions une chaise trois dindons
un ecclésiastique un furoncle
une guêpe
un rein flottant
une écurie de courses
un fils indigne deux frères dominicains trois sauterelles un stra-
pontin
deux filles de joie un oncle Cyprien
une Mater dolorosa trois papas gâteau deux chèvres de Monsieur
Seguin
un talon Louis XV
un fauteuil Louis XVI
un buffet Henri II deux buffets Henri III trois buffets Henri IV
un tiroir dépareillé
une pelote de ficelle deux épingles de sûreté un monsieur âgé
une Victoire de Samothrace un comptable deux aides-comptables
un homme du monde deux chirurgiens trois végétariens
un cannibale
une expédition coloniale un cheval entier une demi-pinte de bon
sang une mouche tsé-tsé
un homard à l’américaine un jardin à la française
deux pommes à l’anglaise
un face-à-main un valet de pied un orphelin un poumon d’acier
un jour de gloire
une semaine de bonté
un mois de Marie
une année terrible
une minute de silence
une seconde d’inattention
et…

cinq ou six ratons laveurs

un petit garçon qui entre à l’école en pleurant
un petit garçon qui sort de l’école en riant
une fourmi
deux pierres à briquet
dix-sept éléphants un juge d’instruction en vacances assis sur un
pliant
un paysage avec beaucoup d’herbe verte dedans
une vache
un taureau
deux belles amours trois grandes orgues un veau marengo
un soleil d’Austerlitz
un siphon d’eau de Seltz
un vin blanc citron
un Petit Poucet un grand pardon un calvaire de pierre une
échelle de corde
deux sœurs latines trois dimensions douze apôtres mille et une
nuits trente-deux positions six parties du monde cinq points
cardinaux dix ans de bons et loyaux services sept péchés capi-
taux deux doigts de la main dix gouttes avant chaque repas
trente jours de prison dont quinze de cellule cinq minutes
d’entracte

et…

plusieurs ratons laveurs.
Jacques Clinchamps de Malfilâtre

Jacques Clinchamps de Malfilâtre

Le soleil fixe au milieu des planètes

L’homme a dit : les cieux m’environnent,
Les cieux ne roulent que pour moi ;
De ces astres qui me couronnent,
La Nature me fit le roi ;
Pour moi seul le Soleil se lève,
Pour moi seul le Soleil achève
Son cercle éclatant dans les airs ;
Et je vois, souverain tranquille,
Sur son poids la terre immobile
Au centre de cet univers.

Fier mortel, bannis ces fantômes,
Sur toi-même jette un coup d’œil.
Que sommes-nous, faibles atomes,
Pour porter si loin notre orgueil ?
Insensés ! nous parlons en maîtres,
Nous qui, dans l’océan des êtres,
Nageons tristement confondus ;
Nous, dont l’existence légère,
Pareille à l’ombre passagère,
Commence, paraît, et n’est plus.

Mais quelles routes immortelles
Uranie entr’ouvre à mes yeux ?
Déesse, est-ce toi qui m’appelles
Aux voûtes brillantes des cieux ?
Je te suis… Mon âme agrandie,
S’élançant d’une aile hardie,
De la terre a quitté les bords :
De ton flambeau, la clarté pure
Me guide au temple où la nature
Cache ses augustes trésors.

Grand Dieu ! quel sublime spectacle
Confond mes sens, glace ma voix !…
Où suis-je ? Quel nouveau miracle
De l’Olympe a changé les lois ?
Au loin, dans l’étendue immense,
Je contemple seul, en silence,
La marche du grand univers ;
Dans un tourbillon de l’espace
Mon œil surpris voit sur leur trace,
Retourner les orbes divers.

Portés du couchant à l’aurore
Par un mouvement éternel,
Sur leur axe ils tournent encore
Dans les vastes plaines du ciel.
Quelle intelligence secrète
Règle en son cours chaque planète
Par d’imperceptibles ressorts ?
Le soleil est-il le génie
Qui fait, avec tant d’harmonie
Circuler les célestes corps ?

Au milieu d’eux et d’un fluide,
Que la main du Dieu créateur
Versa dans l’abîme du vide,
Cet astre unique est leur moteur.
Sur lui-même agité sans cesse,
Et constant dans le centre, il presse
L’éther et les orbes errants :
Sans cesse une force contraire,
De cette ondoyante matière,
Vers lui repousse les torrents.

Ainsi se forment les orbites
Que tracent ces globes connus ;
Ainsi, dans les bornes prescrites,
Volent et Mercure et Vénus.
La Terre suit ; Mars moins rapide,
D’un air sombre s’avance, et guide,
Les pas tardifs de Jupiter ;
Et son père, le vieux Saturne,
Roule à peine son char nocturne,
Sur les bords glacés de l’éther.

Oui, notre sphère, épaisse masse,
Demande au soleil ses présents ;
Dans son sein et sur sa surface
Il répand ses feux bienfaisants.
Le jour voit les heures légères
Présenter les deux hémisphères
Tour à tour, à ses doux rayons ;
Et sur les signes inclinée,
La Terre, promenant l’année,
Produit des fleurs et des moissons.

Je te salue, âme du monde,
Sacré Soleil, astre de feu,
De tous les dons source féconde,
Soleil, image de mon Dieu !
Aux globes qui, dans leur carrière,
Rendent hommage à ta lumière,
Annonce-le par ta splendeur :
Règne à jamais sur ses ouvrages,
Triomphe, entretiens tous les âges
De son éternelle grandeur.

allusion

Du ciel, auguste souveraine,
C’est toi que je peins sous ces traits.
Le tourbillon qui nous entraîne,
Vierge, ne t’ébranla jamais.
Enveloppés de vapeurs sombres,
Toujours errants parmi les ombres,
Du jour nous cherchons la clarté.
Ton front seul, aurore nouvelle,
Ton front, sans nuage, étincelle
Des feux de la divinité.
Jean Cocteau

Jean Cocteau

A force de plaisirs

A force de plaisirs notre bonheur s’abîme.
Que fîtes-vous de mal, abeilles de ma vie?
Votre ruche déserte étant maison de crime,
Je n’ai plus, d’être heureux, ni Vespoir, ni l’envie.

Sur un tigre royal, la rose aux chairs crispées
Se referme ; il est vrai que ce tigre a des ailes.
Mais l’ange gardien qui casse nos poupées,
A des ailes aussi comme une demoiselle.

Les anges quelquefois tachés d’encre et de neige
Car ils font leur journal a la polycopie,
Leurs ailes sur le dos, s’échappent du collège,
Volant un peu partout, plus voleurs que des pies.
La neige est vite marbre aux mains prédestinées.
Du marbre au sel Vénus connaît la route blanche,
Et du sel a la chair enfin la voila née
Sur la plage où chacun se baigne le dimanche.

Mais sachant les détours de la chair aux statues,
Vénus s’endort debout et se réveille au Louvre.
Elle ne risque rien. Chaque fois qu’elle tue
C’est seulement mille ans après qu’on la découvre.

Endormez-vous au bruit de la machine À coudre
Enfance cœur cruel amoureux des supplices.
Voici la guêpe morte et l’odeur de la poudre
Et les soleils cloués pour vos feux d’artifice.

Christ, larrons, cloués haut en face du village :
La veille, les soldats jouaient de la musique.
On attendait le soir, on redoutait l’orage,
Et leur mort écrivait : VIVE LA RÉPUBLIQUE.

D’un seul soupir d’amour vit et meurt la fusée.
Elle ouvre ses yeux bleus : ainsi chante le cygne.
Mais, voyant de sa mort une foule amusée,
Les referme, rend l’âme et tombe dans les vignes.

Souvenirs de campagne, ah! laissez-moi tranquille ;
De la rose du soir ne soyez pas le chancre.
J’ai le vertige en haut des maisons de ma ville,
Mon ombre se répand de moi comme de l’encre.

Voici le miel que font mes abeilles, c’est l’ombre
Qui me vide. Je suis plus léger que le liège,
Plus léger que l’écume, et cependant je sombre
Entrainé par Vénus et par "homme de neige.

POÈMES, 1916-1955.
Jean de La Fontaine

Jean de La Fontaine

La Laitière et le pot au lait

Perrette sur sa tête ayant un pot au lait
Bien posé sur un coussinet,
Prétendait arriver sans encombre à la ville.
Légère et court vêtue elle allait à grands pas ;
Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,
Cotillon simple, et souliers plats.
Notre laitière ainsi troussée
Comptait déjà dans sa pensée
Tout le prix de son lait, en employait l’argent,
Achetait un cent d’œufs, faisait triple couvée ;
La chose allait à bien par son soin diligent.
« Il m’est, disait-elle, facile,
D’élever des poulets autour de ma maison :
Le Renard sera bien habile,
S’il ne m’en laisse assez pour avoir un cochon.
Le porc à s’engraisser coûtera peu de son ;
Il était quand je l’eus de grosseur raisonnable :
J’aurai le revendant de l’argent bel et bon.
Et qui m’empêchera de mettre en notre étable,
Vu le prix dont il est, une vache et son veau,
Que je verrai sauter au milieu du troupeau ? »
Perrette là-dessus saute aussi, transportée.
Le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée ;
La dame de ces biens, quittant d’un œil marri
Sa fortune ainsi répandue,
Va s’excuser à son mari
En grand danger d’être battue.
Le récit en farce en fut fait ;
On l’appela le Pot au lait.

Quel esprit ne bat la campagne ?
Qui ne fait châteaux en Espagne ?
Picrochole, Pyrrhus, la Laitière, enfin tous,
Autant les sages que les fous ?
Chacun songe en veillant, il n’est rien de plus doux :
Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes :
Tout le bien du monde est à nous,
Tous les honneurs, toutes les femmes.
Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ;
Je m’écarte, je vais détrôner le Sophi ;
On m’élit roi, mon peuple m’aime ;
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ;
Je suis Gros-Jean comme devant.
Jean de La Fontaine

Jean de La Fontaine

Le Héron

Un jour sur ses longs pieds alloit je ne sçais où
Le Héron au long bec emmanché d’un long cou.
Il costoyoit une riviere.
L’onde estoit transparente ainsi qu’aux plus beaux jours ;
Ma commere la Carpe y faisoit mille tours
Avec le Brochet son compere.
Le Héron en eust fait aisément son profit :
Tous approchoient du bord, l’oiseau n’avoit qu’à prendre ;
Mais il crût mieux faire d’attendre
Qu’il eût un peu plus d’appetit.
Il vivoit de regime, et mangeoit à ses heures.
Apres quelques momens l’appetit vint ; l’oiseau
S’approchant du bord vid sur l’eau
Des Tanches qui sortoient du fond de ces demeures.
Le mets ne luy plut pas ; il s’attendoit à mieux,
Et montroit un goust dédaigneux,
Comme le rat du bon Horace.
Moy, des Tanches ? dit-il, moy, Héron, que je fasse
Une si pauvre chere ? Et pour qui me prend-on ?
La Tanche rebutée, il trouva du goujon.
« Du goujon ! C’est bien-là le disné d’un Héron !
J’ouvrirois pour si peu le bec ! Aux Dieux ne plaise !
Il l’ouvrit pour bien moins : tout alla de façon
Qu’il ne vid plus aucun poisson.
La faim le prit ; il fut tout heureux et tout aise
De rencontrer un Limaçon.

Ne soyons pas si difficiles :
Les plus accomodans ce sont les plus habiles ;
On hazarde de perdre en voulant trop gagner.
Gardez-vous de rien dédaigner,
Sur tout quand vous avez à peu près vostre compte.
Bien des gens y sont pris ; ce n’est pas aux Hérons
Que je parle ; écoutez, humains, un autre conte :
Vous verrez que chez vous j’ay puisé ces leçons.

Certaine fille un peu trop fiere
Prétendoit trouver un mary
Jeune, bien-fait, et beau, d’agreable maniere,
Point froid et point jaloux : notez ces deux points-cy.
Cette fille vouloit aussi
Qu’il eust du bien, de la naissance,
De l’esprit, enfin tout ; mais qui peut tout avoir ?
Le destin se montra soigneux de la pourvoir :
Il vint des partis d’importance.
La belle les trouva trop chetifs de moitié.
Quoy moy ? quoy ces gens-là ? L’on radote, je pense.
A moy les proposer ! Helas ils font pitié.
Voyez un peu la belle espece !
L’un n’avoit en l’esprit nulle delicatesse ;
L’autre avoit le nez fait de cette façon-là ;
C’estoit cecy, c’estoit cela,
C’estoit tout : car les précieuses
Font dessus tout les dédaigneuses.
Apres les bons partis les mediocres gens
Vinrent se mettre sur les rangs.
Elle de se moquer. Ah vrayment, je suis bonne
De leur ouvrir la porte : ils pensent que je suis
Fort en peine de ma personne.
Grace à Dieu, je passe les nuits
Sans chagrin, quoy qu’en solitude.
La belle se sceut gré de tous ces sentimens.
L’âge la fit déchoir ; adieu tous les amans.
Un an se passe et deux avec inquietude.
Le chagrin vient ensuite : elle sent chaque jour
Déloger quelques Ris, quelques jeux, puis l’amour ;
Puis ses traits choquer et déplaire ;
Puis cent sortes de fards. Ses soins ne pûrent faire
Qu’elle échapât au temps, cet insigne larron.
Les ruines d’une maison
Se peuvent reparer : que n’est cet avantage
Pour les ruines du visage !
Sa preciosité changea lors de langage.
Son miroir luy disoit : Prenez viste un mari.
Je ne sçais quel désir le luy disoit aussi :
Le desir peut loger chez une precieuse :
Celle-cy fit un choix qu’on n’auroit jamais crû,
Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse
De rencontrer un malotru.
Jean Moréas

Jean Moréas

Stances

Ne dites pas : la vie est un joyeux festin ;
Ou c’est d’un esprit sot ou c’est d’une âme basse.
Surtout ne dites point : elle est malheur sans fin ;
C’est d’un mauvais courage et qui trop tôt se lasse.

Riez comme au printemps s’agitent les rameaux,
Pleurez comme la bise ou le flot sur la grève,
Goûtez tous les plaisirs et souffrez tous les maux ;
Et dites : c’est beaucoup et c’est l’ombre d’un rêve.

Le coq chante là-bas ; un faible jour tranquille
Blanchit autour de moi ;
Une dernière flamme aux portes de la ville
Brille au mur de l’octroi.

O mon second berceau, Paris, tu dors encore
Quand je suis éveillé
Et que j’entends le pouls de mon grand cœur sonore
Sombre et dépareillé.

Que veut-il, que veut-il, ce cœur ? malgré la cendre
Du temps, malgré les maux,
Pense-t-il reverdir, comme la tige tendre
Se couvre de rameaux ?

Adieu, la vapeur siffle, on active le feu ;
Dans la nuit le train passe ou c’est l’ancre qu’on lève.
Qu’importe ! on vient, on part ; le flot soupire : adieu !
Qu’il arrive du large ou qu’il quitte la grève.

Les roses vont éclore, et nous les cueillerons ;
Les feuilles du jardin vont tomber une à une.
Adieu ! quand nous naissons, adieu ! quand nous mourons
Et comme le bonheur s’envole l’infortune.

Lieux où mes lentes nuits aiment à s’écouler,
O chère porte
De mon Paris, déjà le vent a fait rouler
La feuille morte.

Bientôt sous la lueur de la lampe, aux reflets
Du brasier sombre,
Pensif, j’écouterai heurter à mes volets
L’aile du Nombre.

Et moi, que l’amitié, l’amour et la douceur,
Tout abandonne,
Je veux goûter, avec le tabac, le berceur
Extrême automne.

Quand reviendra l’automne avec les feuilles mortes
Qui couvriront l’étang du moulin ruiné,
Quand le vent remplira le trou béant des portes
Et l’inutile espace où la meule a tourné,

Je veux aller encor m’asseoir sur cette borne,
Contre le mur tissé d’un vieux lierre vermeil,
Et regarder longtemps dans l’eau glacée et morne
S’éteindre mon image et le pâle soleil.