Jean Moréas

Jean Moréas

1856–1910 · a vécu 54 ans FR FR

n. 1856-04-15, Atenas · m. 1910-04-30, Saint-Mandé

Je me compare aux morts, à la source tarie

Je me compare aux morts, à la source tarie,
A l’obscur horizon,
A la fleur effeuillée, à la feuille pourrie
Sur un pâle gazon,

A l’arbre qu’on abat dans un bois sans verdure
Pour former un cercueil,
Aux brouillards de l’hiver, à toute la nature
De tristesse et de deuil.

Mais ne suis-je plutôt à l’Océan semblable,
Qui, toujours florissant,
Laisse le vol du temps passer, et sur le sable
Écume en gémissant ?
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Poèmes

10

Je me compare aux morts, à la source tarie

Je me compare aux morts, à la source tarie,
A l’obscur horizon,
A la fleur effeuillée, à la feuille pourrie
Sur un pâle gazon,

A l’arbre qu’on abat dans un bois sans verdure
Pour former un cercueil,
Aux brouillards de l’hiver, à toute la nature
De tristesse et de deuil.

Mais ne suis-je plutôt à l’Océan semblable,
Qui, toujours florissant,
Laisse le vol du temps passer, et sur le sable
Écume en gémissant ?

Je naquis au bord d’une mer dont la couleur passe

Je naquis au bord d’une mer dont la couleur passe
En douceur le saphir oriental. Des lys
Y poussent dans le sable, ah, n’est-ce ta face
Triste, les pâles lys de la mer natale ;
N’est-ce ton corps délié, la tige allongée
Des lys de la mer natale!

Ô amour, tu n’eusses souffert qu’un désir joyeux
Nous gouvernât ; ah, n’est-ce tes yeux,
Le tremblement de la mer natale!

Livre III, vi

Relève-toi, mon âme, et redeviens la cible

De mille flèches d’or:

Il faut qu’avec ma main cette Minerve horrible

Frappe la lyre encor.

L’arbre portant ses fruits, le vent qui le renverse,

Sur le front d’un ami

La pâle mort déjà, la trahison qui berce

Le soupçon endormi,

L’étoile à l’horizon, le phare sur le môle,

La coupe au cristal fin

Que j’ai jetée ainsi par-dessus mon épaule,

Toute pleine de vin,

Et chacun de mes jours, tels qu’une fleur qui passe

Sur l’onde et disparaît:

Dans mon destin comment sauraient-ils trouver place,

Cet espoir, ce regret?

Livre IV, iv

Sous le ciel le plus beau,

De l’âme et de l’esprit, de toute humaine gloire

Le berceau, le tombeau!

Jadis, bien jeune encore, lorsque le jour splendide

Sort de l’ombre vainqueur,

Ton image a blessé, comme d’un trait rapide,

Les forces de mon coeur.

Ah! qu’il saigne, ce coeur! et toi, mortelle vue,

Garde toujours doublé,

Au-dessus d’une mer azurée et chenue,

Un temple mutilé.

Livre VI, viii

L’insidieuse nuit m’a grisé trop longtemps!

Pensif à ma fenêtre,

O suave matin, je veille et je t’attends;

Hâte-toi de paraître.

Viens! au dedans de moi s’épandra ta clarté

En élément tranquille:

Ainsi l’eau te reçoit, ainsi l’obscurité

Des feuilles te distille.

O jour, ô frais rayons, immobilisez-vous,

Mirés dans mes yeux sombres,

Maintenant que mon coeur à chacun de ses coups

Se rapproche des ombres.

Livre VII, iv

J’allais dans la campagne avec le vent d’orage,
Sous le pâle matin, sous les nuages bas;
Un corbeau ténéreux escortait mon voyage,
Et dans les flaques d’eau retentissaient mes pas.

La foudre à l’horizon faisait courir sa flamme
Et l’Aquilon doublait ses longs gémissements;
Mais la tempête était trop faible pour mon âme,
Qui couvrait le tonnerre avec ses battements.

De la dépouille d’or du frêne et de l’érable
L’Automne composait son éclatant butin,
Et le corbeau toujours d’un vol inexorable
M’accompagnait sans rien changer à mon destin.

Parmi les marronniers, parmi les

Parmi les marronniers, parmi les
Lilas blancs, les lilas violets,
La villa de houblon s’enguirlande,
De houblon et de lierre rampant.
La glycine, des vases bleus pend ;
Des glaïeuls, des tilleuls de Hollande.

Chère main aux longs doigts délicats,
Nous versant l’or du sang des muscats,
Dans la bonne fraîcheur des tonnelles,
Dans la bonne senteur des moissons,
Dans le soir, où languissent les sons
Des violons et des ritournelles.

Aux plaintifs tintements des bassins
Sur les nattes et sur les coussins,
Les paresses en les flots des tresses.
Dans la bonne senteur des lilas
Les soucis adoucis, les cœurs las
Dans la lente langueur des caresses.

Quand je viendrai m’asseoir dans le vent, dans la nuit

Quand je viendrai m’asseoir dans le vent, dans la nuit,
Au bout du rocher solitaire,
Que je n’entendrai plus, en t’écoutant, le bruit
Que fait mon cœur sur cette terre,

Ne te contente pas, Océan, de jeter
Sur mon visage un peu d’écume :
D’un coup de lame alors il te faut m’emporter
Pour dormir dans ton amertume.

Stances

Ne dites pas : la vie est un joyeux festin ;
Ou c’est d’un esprit sot ou c’est d’une âme basse.
Surtout ne dites point : elle est malheur sans fin ;
C’est d’un mauvais courage et qui trop tôt se lasse.

Riez comme au printemps s’agitent les rameaux,
Pleurez comme la bise ou le flot sur la grève,
Goûtez tous les plaisirs et souffrez tous les maux ;
Et dites : c’est beaucoup et c’est l’ombre d’un rêve.

Le coq chante là-bas ; un faible jour tranquille
Blanchit autour de moi ;
Une dernière flamme aux portes de la ville
Brille au mur de l’octroi.

O mon second berceau, Paris, tu dors encore
Quand je suis éveillé
Et que j’entends le pouls de mon grand cœur sonore
Sombre et dépareillé.

Que veut-il, que veut-il, ce cœur ? malgré la cendre
Du temps, malgré les maux,
Pense-t-il reverdir, comme la tige tendre
Se couvre de rameaux ?

Adieu, la vapeur siffle, on active le feu ;
Dans la nuit le train passe ou c’est l’ancre qu’on lève.
Qu’importe ! on vient, on part ; le flot soupire : adieu !
Qu’il arrive du large ou qu’il quitte la grève.

Les roses vont éclore, et nous les cueillerons ;
Les feuilles du jardin vont tomber une à une.
Adieu ! quand nous naissons, adieu ! quand nous mourons
Et comme le bonheur s’envole l’infortune.

Lieux où mes lentes nuits aiment à s’écouler,
O chère porte
De mon Paris, déjà le vent a fait rouler
La feuille morte.

Bientôt sous la lueur de la lampe, aux reflets
Du brasier sombre,
Pensif, j’écouterai heurter à mes volets
L’aile du Nombre.

Et moi, que l’amitié, l’amour et la douceur,
Tout abandonne,
Je veux goûter, avec le tabac, le berceur
Extrême automne.

Quand reviendra l’automne avec les feuilles mortes
Qui couvriront l’étang du moulin ruiné,
Quand le vent remplira le trou béant des portes
Et l’inutile espace où la meule a tourné,

Je veux aller encor m’asseoir sur cette borne,
Contre le mur tissé d’un vieux lierre vermeil,
Et regarder longtemps dans l’eau glacée et morne
S’éteindre mon image et le pâle soleil.

Stances

Les morts m’écoutent seuls, j’habite les tombeaux;
Jusqu’au bout je serai l’ennemi de moi-même.
Ma gloire est aux ingrats, mon grain est aux corbeaux;
Sans récolter jamais je laboure et je sème.

Je ne me plaindrai pas: qu’importe l’Aquilon,
L’opprobre et le mépris, la face de l’injure!
Puisque quand je te touche, ô lyre d’Apollon,
Tu sonnes chaque fois plus savante et plus pure?

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