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Les Stances
Jean Moréas
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Les Stances

Livre III, vi

Relève-toi, mon âme, et redeviens la cible

De mille flèches d’or:

Il faut qu’avec ma main cette Minerve horrible

Frappe la lyre encor.

L’arbre portant ses fruits, le vent qui le renverse,

Sur le front d’un ami

La pâle mort déjà, la trahison qui berce

Le soupçon endormi,

L’étoile à l’horizon, le phare sur le môle,

La coupe au cristal fin

Que j’ai jetée ainsi par-dessus mon épaule,

Toute pleine de vin,

Et chacun de mes jours, tels qu’une fleur qui passe

Sur l’onde et disparaît:

Dans mon destin comment sauraient-ils trouver place,

Cet espoir, ce regret?

Livre IV, iv

Sous le ciel le plus beau,

De l’âme et de l’esprit, de toute humaine gloire

Le berceau, le tombeau!

Jadis, bien jeune encore, lorsque le jour splendide

Sort de l’ombre vainqueur,

Ton image a blessé, comme d’un trait rapide,

Les forces de mon coeur.

Ah! qu’il saigne, ce coeur! et toi, mortelle vue,

Garde toujours doublé,

Au-dessus d’une mer azurée et chenue,

Un temple mutilé.

Livre VI, viii

L’insidieuse nuit m’a grisé trop longtemps!

Pensif à ma fenêtre,

O suave matin, je veille et je t’attends;

Hâte-toi de paraître.

Viens! au dedans de moi s’épandra ta clarté

En élément tranquille:

Ainsi l’eau te reçoit, ainsi l’obscurité

Des feuilles te distille.

O jour, ô frais rayons, immobilisez-vous,

Mirés dans mes yeux sombres,

Maintenant que mon coeur à chacun de ses coups

Se rapproche des ombres.

Stances

Les morts m’écoutent seuls, j’habite les tombeaux;
Jusqu’au bout je serai l’ennemi de moi-même.
Ma gloire est aux ingrats, mon grain est aux corbeaux;
Sans récolter jamais je laboure et je sème.

Je ne me plaindrai pas: qu’importe l’Aquilon,
L’opprobre et le mépris, la face de l’injure!
Puisque quand je te touche, ô lyre d’Apollon,
Tu sonnes chaque fois plus savante et plus pure?
❦ Les Stances · Jean Moréas
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