A force de plaisirs
A force de plaisirs notre bonheur s’abîme.
Que fîtes-vous de mal, abeilles de ma vie?
Votre ruche déserte étant maison de crime,
Je n’ai plus, d’être heureux, ni Vespoir, ni l’envie.
Sur un tigre royal, la rose aux chairs crispées
Se referme ; il est vrai que ce tigre a des ailes.
Mais l’ange gardien qui casse nos poupées,
A des ailes aussi comme une demoiselle.
Les anges quelquefois tachés d’encre et de neige
Car ils font leur journal a la polycopie,
Leurs ailes sur le dos, s’échappent du collège,
Volant un peu partout, plus voleurs que des pies.
La neige est vite marbre aux mains prédestinées.
Du marbre au sel Vénus connaît la route blanche,
Et du sel a la chair enfin la voila née
Sur la plage où chacun se baigne le dimanche.
Mais sachant les détours de la chair aux statues,
Vénus s’endort debout et se réveille au Louvre.
Elle ne risque rien. Chaque fois qu’elle tue
C’est seulement mille ans après qu’on la découvre.
Endormez-vous au bruit de la machine À coudre
Enfance cœur cruel amoureux des supplices.
Voici la guêpe morte et l’odeur de la poudre
Et les soleils cloués pour vos feux d’artifice.
Christ, larrons, cloués haut en face du village :
La veille, les soldats jouaient de la musique.
On attendait le soir, on redoutait l’orage,
Et leur mort écrivait : VIVE LA RÉPUBLIQUE.
D’un seul soupir d’amour vit et meurt la fusée.
Elle ouvre ses yeux bleus : ainsi chante le cygne.
Mais, voyant de sa mort une foule amusée,
Les referme, rend l’âme et tombe dans les vignes.
Souvenirs de campagne, ah! laissez-moi tranquille ;
De la rose du soir ne soyez pas le chancre.
J’ai le vertige en haut des maisons de ma ville,
Mon ombre se répand de moi comme de l’encre.
Voici le miel que font mes abeilles, c’est l’ombre
Qui me vide. Je suis plus léger que le liège,
Plus léger que l’écume, et cependant je sombre
Entrainé par Vénus et par "homme de neige.
POÈMES, 1916-1955.
A l’amour je retourne et contre je me vautre
A l’amour je retourne et contre je me vautre;
Ton lit sans fond écarte un glorieux sommet,
Chasse de mon esprit la chicane des autres,
Puisque souffrir d’amour, l’ange me le permet.
Tiens ton bel œil ouvert. Veille. Car je redoute
Ce sommeil machiné qui te transporte ailleurs.
Tu sais combien le mal à croire cher me coûte,
Mais quand tu dors je pense à des mondes meilleurs
Où tu vogues sans corps, sans air, sans paysage,
Et faisant de si loin tes lèvres remuer,
Et de si loin aussi sourire ton visage,
Que sur ces signes-là, je pourrais te tuer.
Adieu faux paradis...
Adieu faux paradis éternel palimpseste
Désordre sans amour.
Adieu la solitude où je menais ma geste
Dans un univers sourd.
J’ai cru jeune pouvoir me mêler a vos rondes
Et bien je me trompais.
Hommes ce n’est pas vous c’est l’écorce du monde
Qui refuse la paix.
A ses obscurs desseins ce monde vous emploie.
Son art vous change en loups
Mais la plupart du temps pour détruire vos joies
Il se passe de vous.
Car la mer n’est pas longue à dévorer des iles
A flageller le deuil
A désorganiser les merveilles fragiles
Qui firent votre orgueil.
L’age est mort pauvre Grèce où naquit du silence
Un illustre cheval
Quand Pallas Athéné penchait contre sa lance
Son profil de métal.
Dans la pourpre des mers Grèce il vous faut descendre
Et faire vos adieux
Et sous un ciel aveugle ajouter votre cendre
A la cendre des dieux.
S’il est une eau d’oubli je veux qu’on m’en avise
Est-il une eau d’oubli?
Mort qui dés ma naissance étes toujours assise
Au chevet de mon lit.
Lorsque pése trop lourd la charge que je porte
Sur la pente du soir
Celle qui n’a besoin d’ouvrir aucune porte
Entre chez moi s’asseoir.
Cette terre aprés tout n’était pas ma patrie
Mes papiers sont des faux.
Qui parle de squeletie à la face pourrie
De suaire et de faux?
Belle et douce voila cette mort qui me soigne
Et sa main dans ma main
Me dit : Ne bouge pas car celui que j’éloigne
Me rencontre en chemin.
Douce et haute attentive aux ressorts de son piège
Pour me prendre vivant.
Je Pinterroge : Mort, aprés où donc irai-je?
— Ou vous étiez avant.
Avant aprés ces mots n’ont pas de sens pour elle.
Mon imbécillité
Vous oblige a les dire ô ma douce ô ma belle
Dame d’éternité.
Soit que je me repose ou que je me promène
Votre contact m’est cher
J’aime a vous procurer une figure humaine
Un costume de chair.
J’aime votre splendeur mal peinte et mal dépeinte
Sous le nom de trépas
O vous qui faussement décrite par la crainte
tes et n’étes pas.
CLAIR-OBSCUR.
Batterie
Soleil, je t’adore comme les sauvages,
à plat ventre sur le rivage.
Soleil, tu vernis tes chromos,
tes paniers de fruits, tes animaux.
Fais-moi le corps tanné, salé;
fais ma grande douleur s’en aller.
Le nègre, dont brillent les dents,
est noir dehors, rose dedans.
Moi je suis noir dedans et rose
dehors, fais la métamorphose.
Change-moi d’odeur, de couleur,
comme tu as changé Hyacinthe en fleur.
Fais braire la cigale en haut du pin,
fais-moi sentir le four à pain.
L’arbre à midi rempli de nuit
la répand le soir à cété de lui.
Fais-moi répandre mes mauvais rêves,
soleil, boa d’Adam et d’Eve.
Fais-moi un peu m’habituer,
à ce que mon pauvre ami Jean soit tué. ‘ . -
Loterie, étage tes lots
de vases, de boules, de couteaux.
Tu déballes ta pacotille
sur les fauves, sur les Antilles.
Chez nous, sors ce que tu as de mieux,
pour ne pas abîmer nos yeux.
Baraque de la Goulue, manège
en velours, en miroirs, en arpèges.
Arrache mon mal, tire fort,
charlatan au carrosse d’or.
Que j’ai chaud! C’est qu’il est midi.
Je ne sais plus bien ce que je dis.
Je n’ai plus mon ombre autour de moi
soleil! ménagerie des mois.
Soleil, Buffalo Bill, Barnum,
tu grises mieux que l’opium.
Tu es un clown, un toréador,
tu as des chaînes de montre en or.
Tu es un nègre bleu qui boxe
les équateurs, les équinoxes.
Soleil, je supporte tes coups;
tes gros coups de poing sur mon cou.
C’est encore toi que je préfère,
soleil, délicieux enfer.
CONTINENTS ORGUEILLEVUx...
Continents orgueilleux vous étes les épaves
D’un univers qui fut.
Et mainte ville, mer, dans vos profondes cavés
Pourrit comme un vieux fat.
L’Atlantide Ys et Ur les amis que nous eûmes
Ou ce trésor est-il ?
Et la bibliothèque aux cent mille volumes
Qui flamba sur le gril.
Vous voila prévenue incorrigible Europe
Vieux monde stupéfait
Parce qu’un jour Ithaque imitant Pénélope
Défait ce qu’elle a fait.
Tout retourne au sous-sol ow je l’irai rejoindre
Puisse votre bonté
O mort avec les mains d’une embaumeuse m’oindre
D’insensibilité.
Épargnez-moi de croire a ces images feintes
Qui veulent embellir
Qui veulent embellir les bandelettes, peintes
Pour nous ensevelir.
CLAIR-OBSCUR, 1954.
Fleuves qui deroulez....
Fleuves qui déroulez un cortège de vaches
Vaches dont l’œil voyage au fond des lourdes mers
Fleurs dont l’Ame cruelle organise les taches
Miroirs qui détestez qu’on vous passe au travers.
Salle des pas perdus, portes de la justice
Chambres owt l’accusé se change en innocent,
Embellissez vos cours (vous me rendrez service)
De ces géraniums qui décorent mon sang.
Décorez-vous. Mentez. Menez de gloire en gloire
Les victimes du bouc qui trompe le troupeau.
Je ne veux même pas vivre dans la mémoire
De la fille aux huit sœurs drapée en son drapeau.
Je crache sur vos lys, vos robes d’innocence,
Sur les bustes du pare de la célébrité.
Je suis, figurez-vous, moins bête qu’on ne pense
Et pour dormir me tourne de l’autre cété.
eoovrereeeee eee eeeereeeeeseeereeeereseeeeeseeseeeseeeeeeeeeeee
Hommage à manolete
Ill
A Linares il eut un rendez-vous
a Linares il eut d’amour un ren-
dez-vous d’allure clandestine a
Linares la dame sur un billet rose
en caractère d’imprimerie a
Linares lui donnait rendez-vous
pour danser avec elle à Linares
sous le prétexte bien entendu
de danser avec elle a Linares
la fête du village battait son plein
a Linares il avait mis sa belle cape
blanche a Linares on y voyait
sept roses rouges.
A Linares il mit son costume
de noces tout brodé d’or a Linares
la fête battait son plein moitié
soleil et moitié ombre à Linares
et la dame tournait essayant
d’enrouler sa traine autour des
jambes a Linares et lui tel un
paon a roue jaune rouait immobile
au milieu de cet enroulement a
Linares enroulement de dame
éprise d’une fleur mâle enracinée
au sol a Linares il y avait foule
il y avait foule à cette noce
clandestine et la dame experte À
se déguiser intriguait par un
masque noir a Linares elle intri-
guait sous un mufle noir flanqué
de cornes.
A Linares il eut un rendez-vous
à Linares il eut un rendez-vous
d’allure clandestine un secret
de bouche 4a oreille à Linares ils
échangérent la dame et lui messes
promesses à Linares sur un lit
de sable et de pourpre a Linares
et quand tout fut consommé dit
promis un royal attelage emporta
VYobscure défroque de la veuve.
L’Ange Heurtebise
Ange Heurtebise, mon ange gardien
Je te garde, je te heurte
Je te brise, je te change
De gare, d’heure.
En garde, été! Je te défie
Si tu es un homme. Avoue
Mon ange de céruse, ta beauté
Prise en photographie par une
Explosion de magnésium.
Ange Heurtebise, en robe d’eau
Mon ange aimé, la grâce
Me fait mal. J’ai mal.
A Dieu, il me torture.
En moi le démon est tortue, animal
Jadis mélodieux. Arrive
Sors de l’agate
Dure fumée, Ô vitesse qui tue.
Sur tes patins de diamant raye
Le miroir des malades.
Les murs
Les murs
Ont des oreilles
Et les miroirs
Des yeux d’amant.
Heurtebise ne t’écarte
Plus de mon âme, j’accepte.
Fais ce que dois, beauté.
Qu’il est laid le bonheur qu’on veut
Qu’il est beau le malheur qu’on a.
Cheveux d’ange Heurtebise, lourd
Sceptre mâle, danger de l’eau
Du lait, malle de bonne en gare
Au regard de cet élégant animal
Sur la carte qui bouge : mon tombeau
De l’île aux doigts écartés.
La forêt qui marche. Ode
J’ai croisé les Anglais roulant vers la bataille
Sur leurs grands camions automobiles
Leurs visages de brique rose
Et leur chanson des soirs sur la Tamise
Leurs uniformes n’avaient pas la morne invisibilité
De poudre, de crasse et de fatigue
Des uniformes de l’ennemi.
J’ai vu les Anglais rouler vers la bataille
Comme la forêt qui marche de Shakespeare
Comme un soulèvement du jeune labour
Comme la sève des feuillages.
Ils étaient sur la route qui sent la pomme
(On entendait le canon bousculer la colline rose)
Comme une équipe de football
Comme un grand collège en promenade
Comme un équipage qui a quitté son navire natal
Parfumé de goudron de sel de gingembre et d’iode…
Pour la douce terre où nous sommes.
Les Anglais chantaient sur leurs lourds camions automobiles
Où il y avait des obus et des conserves
Et des chemises de rechange
Et des rasoirs Gillette et des tubs et du thé.
Les Anglais chantaient sur leurs lourds camions automobiles
Où il y avait des obus et des gâteaux secs
Des conserves et des chemises de rechange
Des aéroplanes démontés
Et des cuirs et des sacs et des tubs et du thé.
Ils chantaient
Et le soir qui endort même les archanges
Mais qui sur nos bivouacs comme sur les camps grecs
Ne fait pendre jamais les ailes de Minerve
Les écoutait chanter.
Ils chantaient l’île où le brouillard cache les hommes
Ce grand bâtiment pétrifié en plein voyage…
Ce peuple de marins si secret et si limpide
Comme Steerforth quand il va mourir dans David Copperfield.
J’ai entendu les Anglais chanter sur la route
Ils avaient la couleur des mousses et des biches
Des champignons sous les bruyères
Des taches de rousseur des feuilles de fougères
De l’aigle [mots illisibles] la tige des fougères.
Ils avaient la couleur des cabanes de bûcherons
Du chasseur et du gibier qui se déjouent
De la sève qui pleure aux branches des sapins.
La couleur du whisky et des faubourgs de Londres.
Ils roulaient en chantant vers ce qui est le pire !
Et c’était leur île qui chante…
Et c’était la forêt qui marche de Shakespeare.
Choral ! Schubert joué par des étudiants !
Brocs de bière écumeuse aux rives du Neckar
Myosotis dans le jardin de Henri Heine…
L’Ennemi !
Les Vandales !
Ce Dimanche !
Un tel dimanche tant de Haine,
Où Booz dort contre toutes les meules
Où le ciel plein de monstres planétaires
Comme de poissons l’océan
(Il y en a qui charment encor la terre
Et qui sont déjà des cadavres du néant)
S’allume pour, naïf, conduire les Rois mages.
Un dimanche où le crépuscule
Semble une aube de la nuit.
Un dimanche où l’on prend pour des mitrailleuses attentives
Des machines d’agriculture.
Ou vite au passage on regarde
Évoluer la silencieuse stratégie des perspectives.
La paix se réfugie au milieu des moissons.
Vers d’autres blés hélas ces chars et ces chansons…
Chanson narquoise et triste et monotone et sobre
J’ai entendu les Anglais chanter sur la route d’octobre.
Comme les lads qui promènent les chevaux de course
Dans ma campagne de Seine-et-Oise.
Obus qui souffle, tombe, explose
Et gonfle autour de lui l’atmosphère –
Tranchée où on chancelle de faim
Et où on patauge et où on n’en peut plus.
Mélinite qui laisse un nuage joufflu
Et qui souffle avec ses noirs séraphins,
Du feu bref et de la rocaille de fer.
Œuf tonnant qui tombe d’un aigle
Mitrailleuse avec son doux balancement de palme
Qui mène dans sa broderie
Et dont le bruit semble au loin sur les colline calmes
La suture qui craque entre un champ de trèfle et un champ de seigle,
Et un champ de seigle et un champ d’orge –
Les Anglais dans le soir chantaient à pleine gorge…
Et ils ignoraient les causes profondes
Il n’y avait pas besoin pour leur armée
De dix-neuf cent quatorze et de dix-huit cent quinze
De harangues et d’anniversaires
Ni de remords, ni de revanche,
Ni que partent les fils du roi George –
Non – pour qu’ils traversassent la Manche
Il y avait tout simplement
Et rien d’autre n’était nécessaire
Un grand match de canon avec les Allemands.
J’ai croisé les Anglais sur leurs automobiles
J’ai vu leurs visages de brique rose –
– les Anglais avec nous marchant contre un Empire !
Ils avaient la couleur des rochers de la Corse
Ils avaient la couleur des moutons de Lorraine…
Et c’était la forêt qui marche de Shakespeare !
Pauvre jean
On réussit le tour
Grice au noeud de cravate.
Jamais un acrobate
Ne tombe dans la cour.
Le cygne dit à l’ane:
Si vous avez une ame,
Mourez mélodieux.
L’aveugle devint sourd
Et il y voyait mieux.
On dit à ce jeune homme:
Mon beau convalescent,
Vous n’avez pas de barbe,
Tournez-vous contre un arbre
Et comptez jusqu’a cent.
Quand il releva son visage,
Il n’eut pas la force de crier;
Car les uns étaient en voyage
Et les autres s’étaient mariés.