Poèmes de ce thème
Vie
Louise-Victorine Ackermann
L’homme
Jeté par le hasard sur un vieux globe infime,
À l’abandon, perdu comme en un océan,
Je surnage un moment et flotte à fleur d’abîme,
Épave du néant.
Et pourtant, c’est à moi, quand sur des mers sans rive
Un naufrage éternel semblait me menacer,
Qu’une voix a crié du fond de l’Être : « Arrive !
Je t’attends pour penser. »
L’Inconscience encor sur la nature entière
Étendait tristement son voile épais et lourd.
J’apparus ; aussitôt à travers la matière
L’Esprit se faisait jour.
Secouant ma torpeur et tout étonné d’être,
J’ai surmonté mon trouble et mon premier émoi.
Plongé dans le grand Tout, j’ai su m’y reconnaître ;
Je m’affirme et dis : « Moi ! »
Bien que la chair impure encor m’assujettisse,
Des aveugles instincts j’ai rompu le réseau ;
J’ai créé la Pudeur, j’ai conçu la Justice :
Mon cœur fut leur berceau.
Seul je m’enquiers des fins et je remonte aux causes.
À mes yeux l’univers n’est qu’un spectacle vain.
Dussé-je m’abuser, au mirage des choses
Je prête un sens divin.
Je défie à mon gré la mort et la souffrance.
Nature impitoyable, en vain tu me démens,
Je n’en crois que mes vœux et fais de l’espérance
Même avec mes tourments.
Pour combler le néant, ce gouffre vide et morne,
S’il suffit d’aspirer un instant, me voilà !
Fi de cet ici-bas ! Tout m’y cerne et m’y borne ;
Il me faut l’au-delà !
Je veux de l’éternel, moi qui suis l’éphémère.
Quand le réel me presse, impérieux, brutal,
Pour refuge au besoin n’ai-je pas la chimère
Qui s’appelle Idéal ?
Je puis avec orgueil, au sein des nuits profondes,
De l’éther étoilé contempler la splendeur.
Gardez votre infini, cieux lointains, vastes mondes,
J’ai le mien dans mon cœur !
À l’abandon, perdu comme en un océan,
Je surnage un moment et flotte à fleur d’abîme,
Épave du néant.
Et pourtant, c’est à moi, quand sur des mers sans rive
Un naufrage éternel semblait me menacer,
Qu’une voix a crié du fond de l’Être : « Arrive !
Je t’attends pour penser. »
L’Inconscience encor sur la nature entière
Étendait tristement son voile épais et lourd.
J’apparus ; aussitôt à travers la matière
L’Esprit se faisait jour.
Secouant ma torpeur et tout étonné d’être,
J’ai surmonté mon trouble et mon premier émoi.
Plongé dans le grand Tout, j’ai su m’y reconnaître ;
Je m’affirme et dis : « Moi ! »
Bien que la chair impure encor m’assujettisse,
Des aveugles instincts j’ai rompu le réseau ;
J’ai créé la Pudeur, j’ai conçu la Justice :
Mon cœur fut leur berceau.
Seul je m’enquiers des fins et je remonte aux causes.
À mes yeux l’univers n’est qu’un spectacle vain.
Dussé-je m’abuser, au mirage des choses
Je prête un sens divin.
Je défie à mon gré la mort et la souffrance.
Nature impitoyable, en vain tu me démens,
Je n’en crois que mes vœux et fais de l’espérance
Même avec mes tourments.
Pour combler le néant, ce gouffre vide et morne,
S’il suffit d’aspirer un instant, me voilà !
Fi de cet ici-bas ! Tout m’y cerne et m’y borne ;
Il me faut l’au-delà !
Je veux de l’éternel, moi qui suis l’éphémère.
Quand le réel me presse, impérieux, brutal,
Pour refuge au besoin n’ai-je pas la chimère
Qui s’appelle Idéal ?
Je puis avec orgueil, au sein des nuits profondes,
De l’éther étoilé contempler la splendeur.
Gardez votre infini, cieux lointains, vastes mondes,
J’ai le mien dans mon cœur !
Louise-Victorine Ackermann
Eternité de l’homme, illusion ! chimère !
Eternité de l’homme, illusion ! chimère !
Mensonge de l’amour et de l’orgueil humain.
Il n’a point eu d’hier, ce fantôme éphémère,
Il lui faut un demain !
Pour cet éclair de vie et pour cette étincelle
Qui brûle une minute en vos cœurs étonnés,
Vous oubliez soudain la fange maternelle
Et vos destins bornés.
Vous échapperiez donc, ô rêveurs téméraires !
Seuls au pouvoir fatal qui détruit en créant ?
Quittez un tel espoir ; tous les limons sont frères
En face du néant.
Vous dites à la Nuit qui passe dans ses voiles :
J’aime et j’espère voir expirer tes flambeaux.
La Nuit ne répond rien, mais demain ses étoiles
Luiront sur vos tombeaux.
Vous croyez que l’Amour dont l’âpre feu vous presse
A réservé pour vous sa flamme et ses rayons ;
La fleur que vous brisez soupire avec ivresse :
Nous aussi nous aimons.
Heureux, vous aspirez la grande âme invisible
Qui remplit tout, les bois, les champs de ses ardeurs ;
La Nature sourit, mais elle est insensible ;
Que lui font vos bonheurs ?
Elle n’a qu’un désir, la marâtre immortelle,
C’est d’enfanter toujours, sans fin, sans trêve, encor.
Mère avide, elle a pris l’éternité pour elle,
Et vous laisse la mort.
Toute sa prévoyance est pour ce qui va naître ;
Le reste est confondu dans un suprême oubli.
Vous, vous avez aimé, vous pouvez disparaître :
Son vœu s’est accompli.
Quand un souffle d’amour traverse vos poitrines,
Sur des flots de bonheur vous tenant suspendus,
Aux pieds de la Beauté lorsque des mains divines
Vous jettent éperdus,
Quand, pressant sur ce cœur qui va bientôt s’éteindre
Un autre objet souffrant, forme vaine ici-bas,
Il vous semble, mortels, que vous allez étreindre
L’Infini dans vos bras,
Ces délires sacrés, ces désirs sans mesure
Déchaînés dans vos flancs comme d’ardents essaims,
Ces transports, c’est déjà l’Humanité future
Qui s’agite en vos seins.
Elle se dissoudra, cette argile légère
Qu’ont émue un instant la joie et la douleur ;
Les vents vont disperser cette noble poussière
Qui fut jadis un cœur.
Mais d’autres cœurs naîtront qui renoûront la trame
De vos espoirs brisés, de vos amours éteints,
Perpétuant vos pleurs, vos rêves, votre flamme
Dans les âges lointains.
Tous les êtres, formant une chaîne éternelle,
Se passent, en courant, le flambeau de l’Amour.
Chacun rapidement prend la torche immortelle,
Et la rend à son tour.
Aveuglés par l’éclat de sa lumière errante,
Vous jurez, dans la nuit où le sort vous plongea,
De la tenir toujours ; à votre main mourante
Elle échappe déjà.
Du moins vous aurez vu luire un éclair sublime ;
Il aura sillonné votre vie un moment ;
En tombant vous pourrez emporter dans l’abîme
Votre éblouissement.
Et quand il régnerait au fond du ciel paisible
Un être sans pitié qui contemplât souffrir,
Si son œil éternel considère, impassible
Le naître et le mourir,
Sur le bord de la tombe, et sous ce regard même,
Qu’un mouvement d’amour soit encor votre adieu,
Oui, faites voir combien l’homme est grand lorsqu’il aime
Et pardonnez à Dieu !
Mensonge de l’amour et de l’orgueil humain.
Il n’a point eu d’hier, ce fantôme éphémère,
Il lui faut un demain !
Pour cet éclair de vie et pour cette étincelle
Qui brûle une minute en vos cœurs étonnés,
Vous oubliez soudain la fange maternelle
Et vos destins bornés.
Vous échapperiez donc, ô rêveurs téméraires !
Seuls au pouvoir fatal qui détruit en créant ?
Quittez un tel espoir ; tous les limons sont frères
En face du néant.
Vous dites à la Nuit qui passe dans ses voiles :
J’aime et j’espère voir expirer tes flambeaux.
La Nuit ne répond rien, mais demain ses étoiles
Luiront sur vos tombeaux.
Vous croyez que l’Amour dont l’âpre feu vous presse
A réservé pour vous sa flamme et ses rayons ;
La fleur que vous brisez soupire avec ivresse :
Nous aussi nous aimons.
Heureux, vous aspirez la grande âme invisible
Qui remplit tout, les bois, les champs de ses ardeurs ;
La Nature sourit, mais elle est insensible ;
Que lui font vos bonheurs ?
Elle n’a qu’un désir, la marâtre immortelle,
C’est d’enfanter toujours, sans fin, sans trêve, encor.
Mère avide, elle a pris l’éternité pour elle,
Et vous laisse la mort.
Toute sa prévoyance est pour ce qui va naître ;
Le reste est confondu dans un suprême oubli.
Vous, vous avez aimé, vous pouvez disparaître :
Son vœu s’est accompli.
Quand un souffle d’amour traverse vos poitrines,
Sur des flots de bonheur vous tenant suspendus,
Aux pieds de la Beauté lorsque des mains divines
Vous jettent éperdus,
Quand, pressant sur ce cœur qui va bientôt s’éteindre
Un autre objet souffrant, forme vaine ici-bas,
Il vous semble, mortels, que vous allez étreindre
L’Infini dans vos bras,
Ces délires sacrés, ces désirs sans mesure
Déchaînés dans vos flancs comme d’ardents essaims,
Ces transports, c’est déjà l’Humanité future
Qui s’agite en vos seins.
Elle se dissoudra, cette argile légère
Qu’ont émue un instant la joie et la douleur ;
Les vents vont disperser cette noble poussière
Qui fut jadis un cœur.
Mais d’autres cœurs naîtront qui renoûront la trame
De vos espoirs brisés, de vos amours éteints,
Perpétuant vos pleurs, vos rêves, votre flamme
Dans les âges lointains.
Tous les êtres, formant une chaîne éternelle,
Se passent, en courant, le flambeau de l’Amour.
Chacun rapidement prend la torche immortelle,
Et la rend à son tour.
Aveuglés par l’éclat de sa lumière errante,
Vous jurez, dans la nuit où le sort vous plongea,
De la tenir toujours ; à votre main mourante
Elle échappe déjà.
Du moins vous aurez vu luire un éclair sublime ;
Il aura sillonné votre vie un moment ;
En tombant vous pourrez emporter dans l’abîme
Votre éblouissement.
Et quand il régnerait au fond du ciel paisible
Un être sans pitié qui contemplât souffrir,
Si son œil éternel considère, impassible
Le naître et le mourir,
Sur le bord de la tombe, et sous ce regard même,
Qu’un mouvement d’amour soit encor votre adieu,
Oui, faites voir combien l’homme est grand lorsqu’il aime
Et pardonnez à Dieu !
Marc Alexandre Oho Bambe
Rien n’est vrai tout est vibrant
Rien n’est vrai
Tout est vibrant
Tout passe
Tout lasse
Tout casse
La vie ne suffit pas
Pour arriver à toucher le fond
Du silence clarté qui fonde
Rien n’est dû
Rien ne dure
Tout passe
Tout lasse
Tout casse
La vie ne suffit pas
Pour arriver à toucher du doigt
Sa vérité nue clarté qui tremble
Rien n’est vrai
Tout est vibrant
Tout passe
Tout lasse
Tout casse
La vie ne suffit pas
Rien n’est dû
Rien ne dure
Et pourtant
Nous sommes
Et nous tenons
Prêts toujours à offrir
Salves d’avenir
Nous sommes
Et nous tenons
Malgré
Bleus
À l’âme
Vagues
De maux
Rêves
À l’eau
Nous sommes
Et nous tenons
En nous-mêmes
Debout
Que restera-t-il,
De nos rêves, de nos combats, de nos espoirs ?
Rien, il se peut que rien ne reste, mais.
Que restera-t-il,
De nos quêtes matérielles ou spirituelles.
De nos doutes et de nos certitudes ?
Que restera-t-il,
Que restera-t-il ?
Des questions, des réponses.
Des questions sans réponses.
Des réponses sans questions.
Que restera-t-il
De jour et de nuit, de lumière et d’ombre, en nous ?
Rien, il se peut que rien ne reste, mais.
Nous sommes
Et nous tenons
Dans nos mains
En fleurs généreuses
La vie et demie
Temps
Qui file étoile
Défile si bref
Éphémère instant
chaque jour
je demande
audience
à l’aube
je cherche
la cité interdite
le lieu-dit
du dire de l’amour
j’apprends à
revenir
à la page
blanche
devenir
paysage
source
ouvrir
la voix
fleuve
tenter
le ciel
feu
marcher
sans maître
ni dieu
Sur les traces
De Joyce
Ulysse dans le vent
Des mots
Sisyphe sur le toit
Du monde
Je brûle
Mes impatiences
Je flambe à la bougie
Des poèmes qui chantent
Hier, aujourd’hui et demain
Ejo
Il y a
La vie
Il y a
L’à venir
Le ciel
Les oiseaux
Et l’amour
L’horizon
Le soleil
Et la mer
Il y a
Les rêves et les poèmes
À ne pas trahir
La vie
L’à venir
Le cœur pour dire ainsi
Mon cœur tambour
Et mon âme qui s’envole
Près de la tienne
La paix revient
Le monde redevient
Plus vivable
Quand tu souris
Tout est vibrant
Tout passe
Tout lasse
Tout casse
La vie ne suffit pas
Pour arriver à toucher le fond
Du silence clarté qui fonde
Rien n’est dû
Rien ne dure
Tout passe
Tout lasse
Tout casse
La vie ne suffit pas
Pour arriver à toucher du doigt
Sa vérité nue clarté qui tremble
Rien n’est vrai
Tout est vibrant
Tout passe
Tout lasse
Tout casse
La vie ne suffit pas
Rien n’est dû
Rien ne dure
Et pourtant
Nous sommes
Et nous tenons
Prêts toujours à offrir
Salves d’avenir
Nous sommes
Et nous tenons
Malgré
Bleus
À l’âme
Vagues
De maux
Rêves
À l’eau
Nous sommes
Et nous tenons
En nous-mêmes
Debout
Que restera-t-il,
De nos rêves, de nos combats, de nos espoirs ?
Rien, il se peut que rien ne reste, mais.
Que restera-t-il,
De nos quêtes matérielles ou spirituelles.
De nos doutes et de nos certitudes ?
Que restera-t-il,
Que restera-t-il ?
Des questions, des réponses.
Des questions sans réponses.
Des réponses sans questions.
Que restera-t-il
De jour et de nuit, de lumière et d’ombre, en nous ?
Rien, il se peut que rien ne reste, mais.
Nous sommes
Et nous tenons
Dans nos mains
En fleurs généreuses
La vie et demie
Temps
Qui file étoile
Défile si bref
Éphémère instant
chaque jour
je demande
audience
à l’aube
je cherche
la cité interdite
le lieu-dit
du dire de l’amour
j’apprends à
revenir
à la page
blanche
devenir
paysage
source
ouvrir
la voix
fleuve
tenter
le ciel
feu
marcher
sans maître
ni dieu
Sur les traces
De Joyce
Ulysse dans le vent
Des mots
Sisyphe sur le toit
Du monde
Je brûle
Mes impatiences
Je flambe à la bougie
Des poèmes qui chantent
Hier, aujourd’hui et demain
Ejo
Il y a
La vie
Il y a
L’à venir
Le ciel
Les oiseaux
Et l’amour
L’horizon
Le soleil
Et la mer
Il y a
Les rêves et les poèmes
À ne pas trahir
La vie
L’à venir
Le cœur pour dire ainsi
Mon cœur tambour
Et mon âme qui s’envole
Près de la tienne
La paix revient
Le monde redevient
Plus vivable
Quand tu souris
Nicolas Boileau
Épitres
. . . . . .
Mais quoi ? toujours la honte en esclaves nous lie !
Oui, c’est toi qui nous perds, ridicule folie :
C’est toi qui fis tomber le premier malheureux,
Le jour que d’un faux bien sottement amoureux,
Et n’osant soupçonner sa femme d’imposture,
Au démon par pudeur il vendit la nature.
Hélas ! avant ce jour qui perdit ses neveux,
Tous les plaisirs couroient au devant de ses vœux.
La faim aux animaux ne faisoit point la guerre.
Le bled, pour se donner, sans peine ouvrant la terre,
N'attendoit point qu’un bœuf pressé de l’aiguillon
Traçât à pas tardifs un pénible sillon.
La vigne offroit partout des grappes toujours pleines
Et des ruisseaux de lait serpentoient dans les plaines.
Mais dés ce jour Adam, déchu de son état,
D’un tribut de douleur paya son attentat.
. . . . . .
La canicule en feu désole les campagnes.
. . . . . .
Mais quoi ? toujours la honte en esclaves nous lie !
Oui, c’est toi qui nous perds, ridicule folie :
C’est toi qui fis tomber le premier malheureux,
Le jour que d’un faux bien sottement amoureux,
Et n’osant soupçonner sa femme d’imposture,
Au démon par pudeur il vendit la nature.
Hélas ! avant ce jour qui perdit ses neveux,
Tous les plaisirs couroient au devant de ses vœux.
La faim aux animaux ne faisoit point la guerre.
Le bled, pour se donner, sans peine ouvrant la terre,
N'attendoit point qu’un bœuf pressé de l’aiguillon
Traçât à pas tardifs un pénible sillon.
La vigne offroit partout des grappes toujours pleines
Et des ruisseaux de lait serpentoient dans les plaines.
Mais dés ce jour Adam, déchu de son état,
D’un tribut de douleur paya son attentat.
. . . . . .
La canicule en feu désole les campagnes.
. . . . . .
Patrice de La Tour du Pin
La quete de patrice
De LA TOUR DU PIN (né en 1911)
Le royaume de l’homme est une chose immense
Qui tremble doucemeni entre le monde et Dieu.
Tous les pays qui n’ont plus de Jégende
Seront condamnés a mourir de froid...
Le royaume de l’homme est une chose immense
Qui tremble doucemeni entre le monde et Dieu.
Tous les pays qui n’ont plus de Jégende
Seront condamnés a mourir de froid...
Paul Claudel
Deuxième Ode: L’Esprit et l’Eau (extrait)
Où que je tourne la tête
J’envisage l’immense octave de la Création!
Le monde s’ouvre et, si large qu’en soit l’empan, mon regard le traverse d’un bout à l’autre.
J’ai pesé le soleil ainsi qu’un gros mouton que deux hommes forts suspendent à une perche entre leurs épaules.
J’ai recensé l’armée des Cieux et j’en ai dressé état,
Depuis les grandes Figures qui se penchent sur le vieillard Océan
Jusqu’au feu le plus rare englouti dans le plus profond abîme,
Ainsi que le Pacifique bleu-sombre où le baleinier épie l’évent d’un souffleur comme un duvet blanc.
Vous êtes pris et d’un bout du monde jusqu’à l’autre autour de Vous
J’ai tendu l’immense rets de ma connaissance.
Comme la phrase qui prend aux cuivres
Gagne les bois et progressivement envahit les profondeurs de l’orchestre,
Et comme les éruptions du soleil
Se répercutent sur la terre en crises d’eau et en raz de marée,
Ainsi du plus grand Ange qui vous voit jusqu’au caillou de la route et d’un bout de votre création jusqu’à l’autre,
Il ne cesse point continuité, non plus que de l’âme au corps;
Le mouvement ineffable des Séraphins se propage aux Neuf ordres des Esprits,
Et voici le vent qui se lève à son tour sur la terre, le Semeur, le Moissonneur!
Ainsi l’eau continue l’esprit, et le supporte, et l’alimente, Et entre
Toutes vos créatures jusqu’à vous il y a comme un lien liquide.
Je vous salue, ô monde libéral à mes yeux!
Je comprends par quoi vous êtes présent,
C’est que l’Eternel est avec vous, et qu’où est la Créature, le Créateur ne l’a point quittée.
Je suis en vous et vous êtes à moi et votre possession est la mienne.
Et maintenant en nous à la fin
Eclate le commencement,
Eclate le jour nouveau, éclate dans la possession de la source je ne sais quelle jeunesse angélique!
Mon cœur ne bat plus le temps, c’est l’instrument de ma perdurance,
Et l’impérissable esprit envisage les choses passantes.
Mais ai-je dit passantes? voici qu’elles recommencent.
Et mortelles? il n’y a plus de mort avec moi.
Tout être, comme il est un
Ouvrage de l’Eternité, c’est ainsi qu’il en est l’expression.
Elle est présente et toutes choses présentes se passent en elle.
Ce n’est point le texte nu de la lumière: voyez, tout est écrit d’un bout à l’autre:
On peut recourir au détail le plus drôle: pas une syllabe qui manque.
La terre, le ciel bleu, le fleuve avec ses bateaux et trois arbres soigneusement sur la rive,
La feuille et l’insecte sur la feuille, cette pierre que je soupèse dans ma main,
Le village avec tous ces gens à deux yeux à la fois qui parlent, tissent, marchandent, font du feu, portent des fardeaux, complet comme un orchestre qui joue,
Tout cela est l’éternité et la liberté de ne pas être lui est retirée,
Je les vois avec les yeux du corps, je les produis dans mon cœur!
Avec les yeux du corps, dans le paradis je ne me servirai pas d’autres yeux que ceux-ci mêmes!
Est-ce qu’on dit que la mer a péri parce que l’autre vague déjà, et la troisième, et la décumane, succède
A celle-ci qui se résout triomphalement dans l’écume?
Elle est contenue dans ses rivages et le
Monde dans ses limites, rien ne se perd en ce lieu qui est fermé,
Et la liberté est contenue dans l’amour,
Ebat
En toutes choses d’inventer l’approximation la plus exquise, toute beauté dans son insuffisance.
Je ne vous vois pas, mais je suis continu avec ces êtres qui vous voient.
On ne rend que ce que l’on a reçu.
Et comme toutes choses de vous
Ont reçu l’être, dans le temps elles restituent l’éternel.
Et moi aussi
J’ai une voix, et j’écoute, et j’entends le bruit qu’elle fait.
Et je fais l’eau avec ma voix, telle l’eau qui est l’eau pure, et parce qu’elle nourrit toutes choses, toutes choses se peignent en elle.
Ainsi la voix avec qui de vous je fais des mots éternels! je ne puis rien nommer que d’éternel.
La feuille jaunit et le fruit tombe, mais la feuille dans mes vers ne périt pas,
Ni le fruit mûr, ni la rose entre les roses!
Elle périt, mais son nom dans l’esprit qui est mon esprit ne périt plus. La voici qui échappe au temps.
Et moi qui fais les choses éternelles avec ma voix, faites que je sois tout entier
Cette voix, une parole totalement intelligible!
Libérez-moi de l’esclavage et du poids de cette matière inerte!
Clarifiez-moi donc! dépouillez-moi de ces ténèbres exécrables et faites que je sois enfin
Toute cette chose en moi obscurément désirée.
Vivifiez-moi, selon que l’air aspiré par notre machine fait briller notre intelligence comme une braise!
Dieu qui avez soufflé sur le chaos, séparant le sec de l’humide,
Sur la Mer Rouge, et elle s’est divisée devant Moïse et Aaron,
Sur la terre mouillée, et voici l’homme,
Vous commandez de même à mes eaux, vous avez mis dans mes narines le même esprit de création et de figure.
Ce n’est point l’impur qui fermente, c’est le pur qui est semence de la vie.
Qu’est-ce que l’eau que le besoin d’être liquide
Et parfaitement clair dans le soleil de Dieu comme une goutte translucide?
Que me parlez-vous de ce bleu de l’air que vous liquéfiez? O que l’âme humaine est un plus précieux élixir!
Si la rosée rutile dans le soleil,
Combien plus l’escarboucle humaine et l’âme substantielle dans le rayon intelligible!
Dieu qui avez baptisé avec votre esprit le chaos
Et qui la veille de Pâques exorcisez par la bouche de votre prêtre la font païenne avec la lettre psi,
Vous ensemencez avec l’eau baptismale notre eau humaine
Agile, glorieuse, impassible, impérissable!
L’eau qui est claire voit par notre œil et sonore entend par notre oreille et goûte
Par la bouche vermeille abreuvée de la sextuple source,
Et colore notre chair et façonne notre corps plastique.
Et comme la goutte séminale féconde la figure mathématique, départissant
L’amorce foisonnante des éléments de son théorème,
Ainsi le corps de gloire désire sous le corps de boue, et la nuit
D’être dissoute dans la visibilité!
Mon Dieu, ayez pitié de ces eaux désirantes!
Mon Dieu, vous voyez que je ne suis pas seulement esprit, mais eau! ayez pitié de ces eaux en moi qui meurent de soif!
Et l’esprit est désirant, mais l’eau est la chose désirée.
O mon Dieu, vous m’avez donné cette minute de lumière à voir,
Comme l’homme jeune pensant dans son jardin au mois d’août qui voit par intervalles tout le ciel et la terre d’un seul coup,
Le monde d’un seul coup tout rempli par un grand coup de foudre doré!
O fortes étoiles sublimes et quel fruit entr’aperçu dans le noir abîme! ô flexion sacrée du long rameau de la Petite-Ourse!
Je ne mourrai pas.
Je ne mourrai pas, mais je suis immortel!
Et tout meurt, mais je croîs comme une lumière plus pure!
Et, comme ils font mort de la mort, de son extermination je fais mon immortalité.
Que je cesse entièrement d’être obscur! Utilisez-moi!
Exprimez-moi dans votre main paternelle!
Sortez enfin
Tout le soleil qu’il y a en moi et capacité de votre lumière, que je vous voie
Non plus avec les yeux seulement, mais avec tout mon corps et ma substance et la somme de ma quantité resplendissante et sonore!
L’eau divisible qui fait la mesure de l’homme
Ne perd pas sa nature qui est d’être liquide
Et parfaitement pure par quoi toutes choses se reflètent en elle.
Comme ces eaux qui portèrent Dieu au commencement,
Ainsi ces eaux hypostatiques en nous
Ne cessent de le désirer, il n’est désir que de lui seul!
Mais ce qu’il y a en moi de désirable n’est pas mûr.
Que la nuit soit donc en attendant mon partage où lentement se compose de mon âme
La goutte prête à tomber dans sa plus grande lourdeur.
Laissez-moi vous faire une libation dans les ténèbres,
Comme la source montagnarde qui donne à boire à l’Océan avec sa petite coquille!
J’envisage l’immense octave de la Création!
Le monde s’ouvre et, si large qu’en soit l’empan, mon regard le traverse d’un bout à l’autre.
J’ai pesé le soleil ainsi qu’un gros mouton que deux hommes forts suspendent à une perche entre leurs épaules.
J’ai recensé l’armée des Cieux et j’en ai dressé état,
Depuis les grandes Figures qui se penchent sur le vieillard Océan
Jusqu’au feu le plus rare englouti dans le plus profond abîme,
Ainsi que le Pacifique bleu-sombre où le baleinier épie l’évent d’un souffleur comme un duvet blanc.
Vous êtes pris et d’un bout du monde jusqu’à l’autre autour de Vous
J’ai tendu l’immense rets de ma connaissance.
Comme la phrase qui prend aux cuivres
Gagne les bois et progressivement envahit les profondeurs de l’orchestre,
Et comme les éruptions du soleil
Se répercutent sur la terre en crises d’eau et en raz de marée,
Ainsi du plus grand Ange qui vous voit jusqu’au caillou de la route et d’un bout de votre création jusqu’à l’autre,
Il ne cesse point continuité, non plus que de l’âme au corps;
Le mouvement ineffable des Séraphins se propage aux Neuf ordres des Esprits,
Et voici le vent qui se lève à son tour sur la terre, le Semeur, le Moissonneur!
Ainsi l’eau continue l’esprit, et le supporte, et l’alimente, Et entre
Toutes vos créatures jusqu’à vous il y a comme un lien liquide.
Je vous salue, ô monde libéral à mes yeux!
Je comprends par quoi vous êtes présent,
C’est que l’Eternel est avec vous, et qu’où est la Créature, le Créateur ne l’a point quittée.
Je suis en vous et vous êtes à moi et votre possession est la mienne.
Et maintenant en nous à la fin
Eclate le commencement,
Eclate le jour nouveau, éclate dans la possession de la source je ne sais quelle jeunesse angélique!
Mon cœur ne bat plus le temps, c’est l’instrument de ma perdurance,
Et l’impérissable esprit envisage les choses passantes.
Mais ai-je dit passantes? voici qu’elles recommencent.
Et mortelles? il n’y a plus de mort avec moi.
Tout être, comme il est un
Ouvrage de l’Eternité, c’est ainsi qu’il en est l’expression.
Elle est présente et toutes choses présentes se passent en elle.
Ce n’est point le texte nu de la lumière: voyez, tout est écrit d’un bout à l’autre:
On peut recourir au détail le plus drôle: pas une syllabe qui manque.
La terre, le ciel bleu, le fleuve avec ses bateaux et trois arbres soigneusement sur la rive,
La feuille et l’insecte sur la feuille, cette pierre que je soupèse dans ma main,
Le village avec tous ces gens à deux yeux à la fois qui parlent, tissent, marchandent, font du feu, portent des fardeaux, complet comme un orchestre qui joue,
Tout cela est l’éternité et la liberté de ne pas être lui est retirée,
Je les vois avec les yeux du corps, je les produis dans mon cœur!
Avec les yeux du corps, dans le paradis je ne me servirai pas d’autres yeux que ceux-ci mêmes!
Est-ce qu’on dit que la mer a péri parce que l’autre vague déjà, et la troisième, et la décumane, succède
A celle-ci qui se résout triomphalement dans l’écume?
Elle est contenue dans ses rivages et le
Monde dans ses limites, rien ne se perd en ce lieu qui est fermé,
Et la liberté est contenue dans l’amour,
Ebat
En toutes choses d’inventer l’approximation la plus exquise, toute beauté dans son insuffisance.
Je ne vous vois pas, mais je suis continu avec ces êtres qui vous voient.
On ne rend que ce que l’on a reçu.
Et comme toutes choses de vous
Ont reçu l’être, dans le temps elles restituent l’éternel.
Et moi aussi
J’ai une voix, et j’écoute, et j’entends le bruit qu’elle fait.
Et je fais l’eau avec ma voix, telle l’eau qui est l’eau pure, et parce qu’elle nourrit toutes choses, toutes choses se peignent en elle.
Ainsi la voix avec qui de vous je fais des mots éternels! je ne puis rien nommer que d’éternel.
La feuille jaunit et le fruit tombe, mais la feuille dans mes vers ne périt pas,
Ni le fruit mûr, ni la rose entre les roses!
Elle périt, mais son nom dans l’esprit qui est mon esprit ne périt plus. La voici qui échappe au temps.
Et moi qui fais les choses éternelles avec ma voix, faites que je sois tout entier
Cette voix, une parole totalement intelligible!
Libérez-moi de l’esclavage et du poids de cette matière inerte!
Clarifiez-moi donc! dépouillez-moi de ces ténèbres exécrables et faites que je sois enfin
Toute cette chose en moi obscurément désirée.
Vivifiez-moi, selon que l’air aspiré par notre machine fait briller notre intelligence comme une braise!
Dieu qui avez soufflé sur le chaos, séparant le sec de l’humide,
Sur la Mer Rouge, et elle s’est divisée devant Moïse et Aaron,
Sur la terre mouillée, et voici l’homme,
Vous commandez de même à mes eaux, vous avez mis dans mes narines le même esprit de création et de figure.
Ce n’est point l’impur qui fermente, c’est le pur qui est semence de la vie.
Qu’est-ce que l’eau que le besoin d’être liquide
Et parfaitement clair dans le soleil de Dieu comme une goutte translucide?
Que me parlez-vous de ce bleu de l’air que vous liquéfiez? O que l’âme humaine est un plus précieux élixir!
Si la rosée rutile dans le soleil,
Combien plus l’escarboucle humaine et l’âme substantielle dans le rayon intelligible!
Dieu qui avez baptisé avec votre esprit le chaos
Et qui la veille de Pâques exorcisez par la bouche de votre prêtre la font païenne avec la lettre psi,
Vous ensemencez avec l’eau baptismale notre eau humaine
Agile, glorieuse, impassible, impérissable!
L’eau qui est claire voit par notre œil et sonore entend par notre oreille et goûte
Par la bouche vermeille abreuvée de la sextuple source,
Et colore notre chair et façonne notre corps plastique.
Et comme la goutte séminale féconde la figure mathématique, départissant
L’amorce foisonnante des éléments de son théorème,
Ainsi le corps de gloire désire sous le corps de boue, et la nuit
D’être dissoute dans la visibilité!
Mon Dieu, ayez pitié de ces eaux désirantes!
Mon Dieu, vous voyez que je ne suis pas seulement esprit, mais eau! ayez pitié de ces eaux en moi qui meurent de soif!
Et l’esprit est désirant, mais l’eau est la chose désirée.
O mon Dieu, vous m’avez donné cette minute de lumière à voir,
Comme l’homme jeune pensant dans son jardin au mois d’août qui voit par intervalles tout le ciel et la terre d’un seul coup,
Le monde d’un seul coup tout rempli par un grand coup de foudre doré!
O fortes étoiles sublimes et quel fruit entr’aperçu dans le noir abîme! ô flexion sacrée du long rameau de la Petite-Ourse!
Je ne mourrai pas.
Je ne mourrai pas, mais je suis immortel!
Et tout meurt, mais je croîs comme une lumière plus pure!
Et, comme ils font mort de la mort, de son extermination je fais mon immortalité.
Que je cesse entièrement d’être obscur! Utilisez-moi!
Exprimez-moi dans votre main paternelle!
Sortez enfin
Tout le soleil qu’il y a en moi et capacité de votre lumière, que je vous voie
Non plus avec les yeux seulement, mais avec tout mon corps et ma substance et la somme de ma quantité resplendissante et sonore!
L’eau divisible qui fait la mesure de l’homme
Ne perd pas sa nature qui est d’être liquide
Et parfaitement pure par quoi toutes choses se reflètent en elle.
Comme ces eaux qui portèrent Dieu au commencement,
Ainsi ces eaux hypostatiques en nous
Ne cessent de le désirer, il n’est désir que de lui seul!
Mais ce qu’il y a en moi de désirable n’est pas mûr.
Que la nuit soit donc en attendant mon partage où lentement se compose de mon âme
La goutte prête à tomber dans sa plus grande lourdeur.
Laissez-moi vous faire une libation dans les ténèbres,
Comme la source montagnarde qui donne à boire à l’Océan avec sa petite coquille!
Paul Éluard
Bonne justice
C’est la chaude loi des hommes
Du raisin ils font du vin
Du charbon ils font du feu
Des baisers ils font des hommes
C’est la dure loi des hommes
Se garder intact malgré
Les guerres et la misère
Malgré les dangers de mort
C’est la douce loi des hommes
De changer l’eau en lumière
Le rêve en réalité
Et les ennemis en frères
Une loi vieille et nouvelle
Qui va se perfectionnant
Du fond du cœur de l’enfant
Jusqu’à la raison suprême.
Du raisin ils font du vin
Du charbon ils font du feu
Des baisers ils font des hommes
C’est la dure loi des hommes
Se garder intact malgré
Les guerres et la misère
Malgré les dangers de mort
C’est la douce loi des hommes
De changer l’eau en lumière
Le rêve en réalité
Et les ennemis en frères
Une loi vieille et nouvelle
Qui va se perfectionnant
Du fond du cœur de l’enfant
Jusqu’à la raison suprême.
Paul Fort
La grande Ivresse
Par les nuits d’été bleues où chantent les cigales, Dieu verse sur la France une coupe d’étoiles. Le vent porte à ma lèvre un goût du ciel d’été! Je veux boire à l’espace fraîchement argenté.
L’air du soir est pour moi le bord de la coupe froide où, les yeux mi-fermés et la bouche goulue, je bois, comme le jus pressé d’une grenade, la fraîcheur étoilée qui se répand des nues.
Couché sur un gazon dont l’herbe est encor chaude de s’être prélassée sous l’haleine du jour, oh! que je viderais, ce soir, avec amour, la coupe immense et bleue où le firmament rôde!
Suis-je Bacchus ou Pan? je m’enivre d’espace, et j’apaise ma fièvre à la fraîcheur des nuits. La bouche ouverte au ciel où grelottent les astres, que le ciel coule en moi! que je me fonde en lui!
Enivrés par l’espace et les cieux étoilés, Byron et Lamartine, Hugo, Shelley sont morts. L’espace est toujours là; il coule illimité; à peine ivre il m’emporte, et j’avais soif encore!
L’air du soir est pour moi le bord de la coupe froide où, les yeux mi-fermés et la bouche goulue, je bois, comme le jus pressé d’une grenade, la fraîcheur étoilée qui se répand des nues.
Couché sur un gazon dont l’herbe est encor chaude de s’être prélassée sous l’haleine du jour, oh! que je viderais, ce soir, avec amour, la coupe immense et bleue où le firmament rôde!
Suis-je Bacchus ou Pan? je m’enivre d’espace, et j’apaise ma fièvre à la fraîcheur des nuits. La bouche ouverte au ciel où grelottent les astres, que le ciel coule en moi! que je me fonde en lui!
Enivrés par l’espace et les cieux étoilés, Byron et Lamartine, Hugo, Shelley sont morts. L’espace est toujours là; il coule illimité; à peine ivre il m’emporte, et j’avais soif encore!
Paul Valéry
Ébauche d’un serpent
… Soleil, soleil !… Faute éclatante !
Toi qui masques la mort, Soleil,
Sous l’azur et l’or d’une tente
Où les fleurs tiennent leur conseil ;
Par d’impénétrables délices,
Toi, le plus fier de mes complices,
Et de mes pièges le plus haut,
Tu gardes les cœurs de connaître
Que l’univers n’est qu’un défaut
Dans la pureté du Non-être !…
Toi qui masques la mort, Soleil,
Sous l’azur et l’or d’une tente
Où les fleurs tiennent leur conseil ;
Par d’impénétrables délices,
Toi, le plus fier de mes complices,
Et de mes pièges le plus haut,
Tu gardes les cœurs de connaître
Que l’univers n’est qu’un défaut
Dans la pureté du Non-être !…
Paul Valéry
La jeune Parque
Salut ! Divinités par la rose et le sel,
Et les premiers jouets de la jeune lumière,
Iles !… Ruches bientôt, quand la flamme première
Fera que votre roche, îles que je prédis,
Ressente en rougissant de puissants paradis ;
Cimes qu’un feu féconde à peine intimidées,
Bois qui bourdonnerez de bêtes et d’idées,
D’hymnes d’hommes comblés des dons du juste éther,
Iles ! dans la rumeur des ceintures de mer,
Mères vierges toujours, même portant ces marques,
Vous m’êtes à genoux de merveilleuses Parques :
Rien n’égale dans l’air les fleurs que vous placez,
Mais dans la profondeur, que vos pieds sont glacés !
Et les premiers jouets de la jeune lumière,
Iles !… Ruches bientôt, quand la flamme première
Fera que votre roche, îles que je prédis,
Ressente en rougissant de puissants paradis ;
Cimes qu’un feu féconde à peine intimidées,
Bois qui bourdonnerez de bêtes et d’idées,
D’hymnes d’hommes comblés des dons du juste éther,
Iles ! dans la rumeur des ceintures de mer,
Mères vierges toujours, même portant ces marques,
Vous m’êtes à genoux de merveilleuses Parques :
Rien n’égale dans l’air les fleurs que vous placez,
Mais dans la profondeur, que vos pieds sont glacés !
Pierre de Ronsard
Hymne de bacchus
. . . . . .
O Dieu ! je m’esbahis de la gorge innocente
Du bouc, qui tes autels à ta feste ensanglante ;
Sans ce pere cornu, tu n’eusses point trouvé
Le vin, par qui tu as tout le monde abreuvé.
Tu avisas un jour, par l’espais d’un bocage,
Un grand bouc, qui broutoit la lambrunche sauvage,
Et tout soudain qu’il eut de la vigne brouté,
Tu le vis chancelier tout yvre d’un costé.
A l’heure tu pensas qu’une force divine
Estoit en cette plante, et bêchant sa racine,
Soigneusement tu fis ses sauvages raisins,
En l’an suivant apres, adoucir en bons vins.
Apres, ayant pitié de nostre race humaine,
Qui pour lors estanchoit sa soif en la fontaine,
Tu voulus tournoyer toute la terre, à fin
D'enseigner aux humains l’usage de ton vin.
Tu montas sur un char que deux Lynces farouches
Trainoyent d’un col felon, maschantes en leur bouches
Un frein d’Or écumeux ; leur regard estoit feu,
Pareil aux yeux de ceux, qui de nuict ont trop beu.
Un manteau Tyrien s’escouloit sur tes hanches,
Un chapelet de lis meslez de roses franches,
Et de fueille de vigne et de lierre espars,
Voltigeant, ombrageoit ton chef de toutes pars.
Devant ton char pompeux marchoyent l’Ire et la Crainte,
Les peu-sobres Propos, et la Colere, teinte
D'un vermillon flambant, le Vice et la Vertu,
Le Somme, et le Discord, d’un corselet vestu.
Son asne talonnoit le bon vieillard Silene,
Portant le van mystiq sus une lance pleine
De pampre, et publioit, d’une tremblante voix,
De son jeune enfançon les festes et les loix.
A son cri sauteloyent le troupeau des Menades,
Des Pans et des Sylvains, des Lenes et Thyades,
Et, menans un grand bruit de cors et de tabours,
Faisoyent trembler d’effroy les villes et les bours,
Par où le char pas soit. Leurs tresses secouées,
A l'abandon du vent, erroyent entre-nouées
De longs serpens privez, et leur main brandissoit
Un dard, qu’un cep de vigne à l’entour tapissoit.
Que tu prenois, Bacchus, en ton cœur de liesse
De voir sauter de nuit une hurlante presse,
Qui, couverte de peaux, sous les antres balloyent,
Quand, les trois ans passez, tes festes appelloyent !
Et quel plaisir de voir les vierges Lydiennes,
Ou celles de Phrygie, ou les Meoniennes,
Dans les prez Asians, carollant à l’entour
Du bord Meandrien, contre-imiter son tour !
Elles, en ton honneur, d’une boucle azurée,
Graffoyent sur les genoux leur cotte figurée,
Et trepignans en rond, ainsi que petits fans,
En ballant, sauteloyent ; de tous costez les vents,
Amoureux de leur sein, par soüeves remises,
S’entonnoyent doucement es plis de leurs chemises,
Tout le Ciel respondant, sous le bruit enroué
Des balleurs, qui chantoyent : Evan ! Iach ! Evoé !
. . . . . .
Pere, où me traines-tu ? que veux-tu plus de moy ?
Et quoy ! n’ay-je pas, Pere, assez chanté de toy ?
Evoé ! je forcene, ah ! je sens ma poitrine
Chaude des gros bouillons de ta fureur divine.
Ah ! Bassar, je te voy, et tes yeux rougissans,
Et flottant sur ton col tes cheveux blondissans.
J’ay perdu, Cuisse-né, mon vagabond courage,
Qui suit ton saint Orgie, emporté de ta rage ;
Je sens mon cœur trembler, tant il est agité
Des poignans aiguillons de ta divinité ;
Donne moy d’une part ces cors et ces clochettes,
Ces tabours d’autre part, de l’autre ces sonnettes.
Qu’un beguin serpentin me serre les cheveux,
Herissez de lierre et de vigne aux longs nœux,
Et que l’esprit d’Æole en soufflant les tourmante
Comme la fueille esparse es chesnes d’Erymanthe.
Il me semble en esprit que, de pieds mal-certains,
Sans mesure et sans art, matassinant des mains,
Dansent autour de moy les folles Edonides,
Par les deserts neigeux des rivages Hebrides,
Hurlant en voix aiguë, et par force joignant
Leurs chefs escervelez sous le thyrse poignant.
Et moy, vague d’esprit, soufflant à grosse haleine,
Conduit de trop de vin, je cours parmi la plaine
A jambe chancelante, allant, Chantre, devant
Ton Orgie sacré, qui mes pas va suivant,
Orgie, ton mystere aux peuples admirable,
Caché secret, au fond d’un panier venerable,
Que porte une Menade, et sur lequel en vain,
Un homme lay mettroit, pour le prendre, la main,
Avant qu’il fust lavé par sept ou neuf soirées
Es sources de Parnasse, aux neuf Muses sacrées.
Jà la terre fremist sous les pieds furieux,
Jà la nue poudreuse oste le jour aux yeux,
Tant les champs sont foulez des troupeaux des Evantes,
Qui vont jusques au Ciel les poudres devantes.
A leur fol arriver, les oiseaux parmi l’air,
D’un tel bruit estonnez, cessent de plus voler,
Se cachant par les bois, et les feres troublées
De peur se vont tapir au profond des vallées,
Et les fleuves peureux, du bruit esmerveillez,
Appellent sous les eaux leurs peuples escaillez.
La Jeunesse et l’Amour et les Graces te suivent,
Sans ta douce fureur les voluptez ne vivent.
Le jeu, la bonne chere et la danse te suit ;
Quelque part où tu sois, le desplaisir s’enfuit,
Le chagrin et l’ennuy, plus soudain que la nue
Ne fuit du vent Boré la contraire venue.
Que diray plus de toy ? d’un nœud impatient,
Tu vas hommes et Dieux sous ton thyrse liant.
Alme pere Denys, tu es beaucoup à craindre,
Qui contrains un chacun, et nul te peut contraindre.
. . . . . .
Toy, grand toy, sainct toy, Dieu, tu fléchis les rivieres,
Tu appaises les mers, quand plus elles sont fieres.
Tu fis rouler le vin de maint rocher crevé,
Et par toy le doux miel es chesnes fut trouvé.
La Musique te doit ; les peuples et les villes
Te doivent leurs rampars et leurs reigles civiles ;
La liberté te doit, qui aime mieux s’offrir
A la mort que se voir sous un Tyran souffrir ;
La vérité te doit, et te doivent encore
Toutes religions, dont les Dieux on adore.
Tu rens l’homme vaillant, tu adjoins au conseil
De celuy qui te croit, un pouvoir nompareil.
Par toy les Devineurs, troublez en leurs poitrines,
Fremissent sous le joug de tes fureurs divines.
Tu fais germer la terre, et de vives couleurs
Tu bigarres les prez orgueillis de leurs fleurs.
Tu desdaignes l’Enfer, tu restaures le monde
De ta longue jeunesse et de ta tresse blonde :
Tousjours un sans estre un, qui te fais et desfais,
Qui meurs de jour en jour, et si ne meurs jamais.
Par toy, Pere, chargez de ta douce Ambrosie,
Nous elevons au Ciel l’humaine fantaisie,
Portez dedans ton char, et d’hommes vicieux,
Purgez de ta liqueur osons monter aux Cieux,
Et du grand Jupiter nous assoir à la table.
Je te salue, ô Roy, le Lychnite admirable
Des hommes et des Dieux, je te salue encor
En faveur de Brinon, qui, d’une tasse d’or
Pleine de malvoisie, en sa maison t’appelle
Avec ton vieil Silene et ta mere Semele.
O Dieu ! je m’esbahis de la gorge innocente
Du bouc, qui tes autels à ta feste ensanglante ;
Sans ce pere cornu, tu n’eusses point trouvé
Le vin, par qui tu as tout le monde abreuvé.
Tu avisas un jour, par l’espais d’un bocage,
Un grand bouc, qui broutoit la lambrunche sauvage,
Et tout soudain qu’il eut de la vigne brouté,
Tu le vis chancelier tout yvre d’un costé.
A l’heure tu pensas qu’une force divine
Estoit en cette plante, et bêchant sa racine,
Soigneusement tu fis ses sauvages raisins,
En l’an suivant apres, adoucir en bons vins.
Apres, ayant pitié de nostre race humaine,
Qui pour lors estanchoit sa soif en la fontaine,
Tu voulus tournoyer toute la terre, à fin
D'enseigner aux humains l’usage de ton vin.
Tu montas sur un char que deux Lynces farouches
Trainoyent d’un col felon, maschantes en leur bouches
Un frein d’Or écumeux ; leur regard estoit feu,
Pareil aux yeux de ceux, qui de nuict ont trop beu.
Un manteau Tyrien s’escouloit sur tes hanches,
Un chapelet de lis meslez de roses franches,
Et de fueille de vigne et de lierre espars,
Voltigeant, ombrageoit ton chef de toutes pars.
Devant ton char pompeux marchoyent l’Ire et la Crainte,
Les peu-sobres Propos, et la Colere, teinte
D'un vermillon flambant, le Vice et la Vertu,
Le Somme, et le Discord, d’un corselet vestu.
Son asne talonnoit le bon vieillard Silene,
Portant le van mystiq sus une lance pleine
De pampre, et publioit, d’une tremblante voix,
De son jeune enfançon les festes et les loix.
A son cri sauteloyent le troupeau des Menades,
Des Pans et des Sylvains, des Lenes et Thyades,
Et, menans un grand bruit de cors et de tabours,
Faisoyent trembler d’effroy les villes et les bours,
Par où le char pas soit. Leurs tresses secouées,
A l'abandon du vent, erroyent entre-nouées
De longs serpens privez, et leur main brandissoit
Un dard, qu’un cep de vigne à l’entour tapissoit.
Que tu prenois, Bacchus, en ton cœur de liesse
De voir sauter de nuit une hurlante presse,
Qui, couverte de peaux, sous les antres balloyent,
Quand, les trois ans passez, tes festes appelloyent !
Et quel plaisir de voir les vierges Lydiennes,
Ou celles de Phrygie, ou les Meoniennes,
Dans les prez Asians, carollant à l’entour
Du bord Meandrien, contre-imiter son tour !
Elles, en ton honneur, d’une boucle azurée,
Graffoyent sur les genoux leur cotte figurée,
Et trepignans en rond, ainsi que petits fans,
En ballant, sauteloyent ; de tous costez les vents,
Amoureux de leur sein, par soüeves remises,
S’entonnoyent doucement es plis de leurs chemises,
Tout le Ciel respondant, sous le bruit enroué
Des balleurs, qui chantoyent : Evan ! Iach ! Evoé !
. . . . . .
Pere, où me traines-tu ? que veux-tu plus de moy ?
Et quoy ! n’ay-je pas, Pere, assez chanté de toy ?
Evoé ! je forcene, ah ! je sens ma poitrine
Chaude des gros bouillons de ta fureur divine.
Ah ! Bassar, je te voy, et tes yeux rougissans,
Et flottant sur ton col tes cheveux blondissans.
J’ay perdu, Cuisse-né, mon vagabond courage,
Qui suit ton saint Orgie, emporté de ta rage ;
Je sens mon cœur trembler, tant il est agité
Des poignans aiguillons de ta divinité ;
Donne moy d’une part ces cors et ces clochettes,
Ces tabours d’autre part, de l’autre ces sonnettes.
Qu’un beguin serpentin me serre les cheveux,
Herissez de lierre et de vigne aux longs nœux,
Et que l’esprit d’Æole en soufflant les tourmante
Comme la fueille esparse es chesnes d’Erymanthe.
Il me semble en esprit que, de pieds mal-certains,
Sans mesure et sans art, matassinant des mains,
Dansent autour de moy les folles Edonides,
Par les deserts neigeux des rivages Hebrides,
Hurlant en voix aiguë, et par force joignant
Leurs chefs escervelez sous le thyrse poignant.
Et moy, vague d’esprit, soufflant à grosse haleine,
Conduit de trop de vin, je cours parmi la plaine
A jambe chancelante, allant, Chantre, devant
Ton Orgie sacré, qui mes pas va suivant,
Orgie, ton mystere aux peuples admirable,
Caché secret, au fond d’un panier venerable,
Que porte une Menade, et sur lequel en vain,
Un homme lay mettroit, pour le prendre, la main,
Avant qu’il fust lavé par sept ou neuf soirées
Es sources de Parnasse, aux neuf Muses sacrées.
Jà la terre fremist sous les pieds furieux,
Jà la nue poudreuse oste le jour aux yeux,
Tant les champs sont foulez des troupeaux des Evantes,
Qui vont jusques au Ciel les poudres devantes.
A leur fol arriver, les oiseaux parmi l’air,
D’un tel bruit estonnez, cessent de plus voler,
Se cachant par les bois, et les feres troublées
De peur se vont tapir au profond des vallées,
Et les fleuves peureux, du bruit esmerveillez,
Appellent sous les eaux leurs peuples escaillez.
La Jeunesse et l’Amour et les Graces te suivent,
Sans ta douce fureur les voluptez ne vivent.
Le jeu, la bonne chere et la danse te suit ;
Quelque part où tu sois, le desplaisir s’enfuit,
Le chagrin et l’ennuy, plus soudain que la nue
Ne fuit du vent Boré la contraire venue.
Que diray plus de toy ? d’un nœud impatient,
Tu vas hommes et Dieux sous ton thyrse liant.
Alme pere Denys, tu es beaucoup à craindre,
Qui contrains un chacun, et nul te peut contraindre.
. . . . . .
Toy, grand toy, sainct toy, Dieu, tu fléchis les rivieres,
Tu appaises les mers, quand plus elles sont fieres.
Tu fis rouler le vin de maint rocher crevé,
Et par toy le doux miel es chesnes fut trouvé.
La Musique te doit ; les peuples et les villes
Te doivent leurs rampars et leurs reigles civiles ;
La liberté te doit, qui aime mieux s’offrir
A la mort que se voir sous un Tyran souffrir ;
La vérité te doit, et te doivent encore
Toutes religions, dont les Dieux on adore.
Tu rens l’homme vaillant, tu adjoins au conseil
De celuy qui te croit, un pouvoir nompareil.
Par toy les Devineurs, troublez en leurs poitrines,
Fremissent sous le joug de tes fureurs divines.
Tu fais germer la terre, et de vives couleurs
Tu bigarres les prez orgueillis de leurs fleurs.
Tu desdaignes l’Enfer, tu restaures le monde
De ta longue jeunesse et de ta tresse blonde :
Tousjours un sans estre un, qui te fais et desfais,
Qui meurs de jour en jour, et si ne meurs jamais.
Par toy, Pere, chargez de ta douce Ambrosie,
Nous elevons au Ciel l’humaine fantaisie,
Portez dedans ton char, et d’hommes vicieux,
Purgez de ta liqueur osons monter aux Cieux,
Et du grand Jupiter nous assoir à la table.
Je te salue, ô Roy, le Lychnite admirable
Des hommes et des Dieux, je te salue encor
En faveur de Brinon, qui, d’une tasse d’or
Pleine de malvoisie, en sa maison t’appelle
Avec ton vieil Silene et ta mere Semele.
Pierre Reverdy
Chair vive
Lève-toi carcasse et marche
Rien de neuf sous le soleil jaune
Le der des der des louis d’or
La lumière qui se détache
sous les pellicules du temps
La serrure au coeur qui éclate
Un fil de soie
Un fil de plomb
Un fil de sang
Après ces vagues de silence
Ces signes d’amour au crin noir
Le ciel plus lisse que ton oeil
Le cou tordu d’orgueil
Ma vie dans la coulisse
D’où je vois onduler les moissons de la mort
Toutes ces mains avides qui pétrissent des boules de fumée
Plus lourdes que les piliers de l’univers
Têtes vides
Cœurs nus
Mains parfumées
Tentacules des singes qui visent les nuées
Dans les rides de ces grimaces
Une ligne droite se tend
Un nerf se tord
La mer repue
L’amour
L’amer sourire de la mort
Rien de neuf sous le soleil jaune
Le der des der des louis d’or
La lumière qui se détache
sous les pellicules du temps
La serrure au coeur qui éclate
Un fil de soie
Un fil de plomb
Un fil de sang
Après ces vagues de silence
Ces signes d’amour au crin noir
Le ciel plus lisse que ton oeil
Le cou tordu d’orgueil
Ma vie dans la coulisse
D’où je vois onduler les moissons de la mort
Toutes ces mains avides qui pétrissent des boules de fumée
Plus lourdes que les piliers de l’univers
Têtes vides
Cœurs nus
Mains parfumées
Tentacules des singes qui visent les nuées
Dans les rides de ces grimaces
Une ligne droite se tend
Un nerf se tord
La mer repue
L’amour
L’amer sourire de la mort
Pierre Jean Jouve
Cest dans le décor de la terre...
Cette dans le décor de la terre
Que se passent naissance et saisons voyages et mort
La bien-aimée et la catin et les animaux et la lune
Les arbres méditants la sauvagerie folle et la musique à mort,
C’est entre le ciel la mer bleue et la terre
Et sur l’étroite profondeur du crime de la terre
Que nous errons perdons nos amours et voyons périr nos espoirs
Que nous chantons les désirs de la terre.
INVENTIONS, 1958.
Que se passent naissance et saisons voyages et mort
La bien-aimée et la catin et les animaux et la lune
Les arbres méditants la sauvagerie folle et la musique à mort,
C’est entre le ciel la mer bleue et la terre
Et sur l’étroite profondeur du crime de la terre
Que nous errons perdons nos amours et voyons périr nos espoirs
Que nous chantons les désirs de la terre.
INVENTIONS, 1958.
René Char
Commune Présence II
Tu es pressé d’écrire
Comme si tu étais en retard sur la vie
S’il en est ainsi fais cortège à tes sources
Hâte-toi
Hâte-toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance
Effectivement tu es en retard sur la vie
La vie inexprimable
La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t’unir
Celle qui t’est refusée chaque jour par les êtres et par les choses
Dont tu obtiens péniblement deci delà quelques fragments décharnés
Au bout de combats sans merci
Hors d’elle tout n’est qu’agonie soumise fin grossière
Si tu rencontres la mort durant ton labeur
Reçois-la comme la nuque en sueur trouve bon le mouchoir aride
En t’inclinant
Si tu veux rire
Offre ta soumission
Jamais tes armes
Tu as été créé pour des moments peu communs
Modifie-toi disparais sans regret
Au gré de la rigueur suave
Quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit
Sans interruption
Essaime la poussière
Nul ne décèlera votre union.
Comme si tu étais en retard sur la vie
S’il en est ainsi fais cortège à tes sources
Hâte-toi
Hâte-toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance
Effectivement tu es en retard sur la vie
La vie inexprimable
La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t’unir
Celle qui t’est refusée chaque jour par les êtres et par les choses
Dont tu obtiens péniblement deci delà quelques fragments décharnés
Au bout de combats sans merci
Hors d’elle tout n’est qu’agonie soumise fin grossière
Si tu rencontres la mort durant ton labeur
Reçois-la comme la nuque en sueur trouve bon le mouchoir aride
En t’inclinant
Si tu veux rire
Offre ta soumission
Jamais tes armes
Tu as été créé pour des moments peu communs
Modifie-toi disparais sans regret
Au gré de la rigueur suave
Quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit
Sans interruption
Essaime la poussière
Nul ne décèlera votre union.
Saint-John Perse
Anabase VII
Nous n’habiterons pas toujours ces terres jaunes, notre délice…
L’Eté plus vaste que l’Empire suspend aux tables de l’espace plusieurs étages de climats. La terre vaste sur son aire roule à pleins bords sa braise pâle sous les cendres – Couleur de soufre, de miel, couleur de choses immortelles, toute la terre aux herbes s’allumant aux pailles de l’autre hiver – et de l’èponge verte d’un seul arbre le ciel tire son suc violet.
Un lieu de pierres à mica! Pas une graine pure dans les barbes du vent. Et la lumière comme une huile. – De la fissure des paupières au fil des cimes m’unissant, je sais la pierre tachée d’ouies, les essaims du silence aux ruches de lumière; et mon cœur prend souci d’une famille d’acridiens…
Chamelles douces sous la tonte, cousues de mauves cicatrices, que les collines s’acheminent sous les données du ciel agraire – qu’elles cheminent en silence sur les incandescences pàles de la plaine; et s’agenouillent à la fin, dans la fumée des songes, là où les peuples s’abolissent aux poudres mortes de la terre.
Ce sont de grandes lignes calmes qui s’en vont à des bleuissements de vignes improbables. La terre en plus d’un point mûrit les violettes de l’orage; et ces fumées de sable qui s’élèvent au lieu des fleuves morts, comme des pans de siècles en voyage…
A voix plus basse pour les morts, à voix plus basse dans le jour. Tant de douceur au cœur de l’homme, se peut-il qu’elle faille à trouver sa mesure?… ‘Je vous parle, mon âme! – mon âme tout enténébrée d’un parfum de cheval!’ Et quelques grands oiseaux de terre, naviguant en Ouest, sont de bons mimes de nos oiseaux de mer.
A l’orient du ciel si pâle, comme un lieu saint scellé des linges de l’aveugle, des nuées calmes se disposent, où tournent les cancers du camphre et de la corne… Fumées qu’un souffle nous dispute! la terre tout attente en ses barbes d’insectes, la terre enfante des merveilles!…
Et à midi, quand l’arbre jujubier fait éclater l’assise des tombeaux, l’homme clôt ses paupières et rafraîchit sa nuque dans les âges… Cavaleries du songe au lieu des poudres mortes, ô routes vaines qu’échevèle un souffle jusqu’à nous! où trouver, où trouver les guerriers qui garderont les fleuves dans leurs noces?
Au bruit des grandes eaux en marche sur la terre, tout le sel de la terre tressaille dans les songes. Et soudain, ha! soudain que nous veulent ces voix? Levez un peuple de miroirs sur l’ossuaire des fleuves, qu’ils interjettent appel dans la suite des siècles! Levez des pierres à ma gloire, levez des pierres au silence, et à la garde de ces lieux les cavaleries de bronze vert sur de vastes chaussées!…
(L’ombre d’un grand oiseau me passe sur la face.)
L’Eté plus vaste que l’Empire suspend aux tables de l’espace plusieurs étages de climats. La terre vaste sur son aire roule à pleins bords sa braise pâle sous les cendres – Couleur de soufre, de miel, couleur de choses immortelles, toute la terre aux herbes s’allumant aux pailles de l’autre hiver – et de l’èponge verte d’un seul arbre le ciel tire son suc violet.
Un lieu de pierres à mica! Pas une graine pure dans les barbes du vent. Et la lumière comme une huile. – De la fissure des paupières au fil des cimes m’unissant, je sais la pierre tachée d’ouies, les essaims du silence aux ruches de lumière; et mon cœur prend souci d’une famille d’acridiens…
Chamelles douces sous la tonte, cousues de mauves cicatrices, que les collines s’acheminent sous les données du ciel agraire – qu’elles cheminent en silence sur les incandescences pàles de la plaine; et s’agenouillent à la fin, dans la fumée des songes, là où les peuples s’abolissent aux poudres mortes de la terre.
Ce sont de grandes lignes calmes qui s’en vont à des bleuissements de vignes improbables. La terre en plus d’un point mûrit les violettes de l’orage; et ces fumées de sable qui s’élèvent au lieu des fleuves morts, comme des pans de siècles en voyage…
A voix plus basse pour les morts, à voix plus basse dans le jour. Tant de douceur au cœur de l’homme, se peut-il qu’elle faille à trouver sa mesure?… ‘Je vous parle, mon âme! – mon âme tout enténébrée d’un parfum de cheval!’ Et quelques grands oiseaux de terre, naviguant en Ouest, sont de bons mimes de nos oiseaux de mer.
A l’orient du ciel si pâle, comme un lieu saint scellé des linges de l’aveugle, des nuées calmes se disposent, où tournent les cancers du camphre et de la corne… Fumées qu’un souffle nous dispute! la terre tout attente en ses barbes d’insectes, la terre enfante des merveilles!…
Et à midi, quand l’arbre jujubier fait éclater l’assise des tombeaux, l’homme clôt ses paupières et rafraîchit sa nuque dans les âges… Cavaleries du songe au lieu des poudres mortes, ô routes vaines qu’échevèle un souffle jusqu’à nous! où trouver, où trouver les guerriers qui garderont les fleuves dans leurs noces?
Au bruit des grandes eaux en marche sur la terre, tout le sel de la terre tressaille dans les songes. Et soudain, ha! soudain que nous veulent ces voix? Levez un peuple de miroirs sur l’ossuaire des fleuves, qu’ils interjettent appel dans la suite des siècles! Levez des pierres à ma gloire, levez des pierres au silence, et à la garde de ces lieux les cavaleries de bronze vert sur de vastes chaussées!…
(L’ombre d’un grand oiseau me passe sur la face.)
Saint-John Perse
Sur trois grandes saisons...
Sur trois grandes saisons m’établissant
avec honneur, j’augure bien du sol où j’ai
fondé ma loi.
Les armes au matin sont belles et la
mer. À nos chevaux livrée la terre sans
amandes
nous vaut ce ciel incorruptible. Et le
soleil n’est point nommé, mais sa puissance
est parmi nous
et la mer au matin comme une présomption
de l’esprit.
Puissance, tu chantais sur nos routes
nocturnes!... Aux ides pures du matin que
savons-nous du songe, notre ainesse ?
Pour une année encore parmi vous !
Maitre du grain, maitre du sel, et la chose
publique sur de justes balances!
Je ne hélerai point les gens d’une autre
rive. Je ne tracerai point de grands
quartiers de villes sur les pentes avec le
sucre des coraux. Mais j’ai dessein de vivre
parmi vous.
Au seuil des tentes toute gloire! ma
force parmi vous! et l’idée pure comme un
sel tient ses assises dans le jour.
CUVRE POÉTIQUE, I, Anabase, I.
avec honneur, j’augure bien du sol où j’ai
fondé ma loi.
Les armes au matin sont belles et la
mer. À nos chevaux livrée la terre sans
amandes
nous vaut ce ciel incorruptible. Et le
soleil n’est point nommé, mais sa puissance
est parmi nous
et la mer au matin comme une présomption
de l’esprit.
Puissance, tu chantais sur nos routes
nocturnes!... Aux ides pures du matin que
savons-nous du songe, notre ainesse ?
Pour une année encore parmi vous !
Maitre du grain, maitre du sel, et la chose
publique sur de justes balances!
Je ne hélerai point les gens d’une autre
rive. Je ne tracerai point de grands
quartiers de villes sur les pentes avec le
sucre des coraux. Mais j’ai dessein de vivre
parmi vous.
Au seuil des tentes toute gloire! ma
force parmi vous! et l’idée pure comme un
sel tient ses assises dans le jour.
CUVRE POÉTIQUE, I, Anabase, I.
Théodore de Banville
Le Saut du tremplin
Clown admirable, en vérité !
Je crois que la postérité,
Dont sans cesse l’horizon bouge,
Le reverra, sa plaie au flanc.
Il était barbouillé de blanc,
De jaune, de vert et de rouge.
Même jusqu’à Madagascar
Son nom était parvenu, car
C’était selon tous les principes
Qu’après les cercles de papier,
Sans jamais les estropier
Il traversait le rond des pipes.
De la pesanteur affranchi,
Sans y voir clair il eût franchi
Les escaliers de Piranèse.
La lumière qui le frappait
Faisait resplendir son toupet
Comme un brasier dans la fournaise.
Il s’élevait à des hauteurs
Telles, que les autres sauteurs
Se consumaient en luttes vaines.
Ils le trouvaient décourageant,
Et murmuraient : « Quel vif-argent
Ce démon a-t-il dans les veines ? »
Tout le peuple criait : « Bravo ! »
Mais lui, par un effort nouveau,
Semblait roidir sa jambe nue,
Et, sans que l’on sût avec qui,
Cet émule de la Saqui
Parlait bas en langue inconnue.
C’était avec son cher tremplin.
Il lui disait : « Théâtre, plein
D’inspiration fantastique,
Tremplin qui tressailles d’émoi
Quand je prends un élan, fais-moi
Bondir plus haut, planche élastique !
« Frêle machine aux reins puissants,
Fais-moi bondir, moi qui me sens
Plus agile que les panthères,
Si haut que je ne puisse voir,
Avec leur cruel habit noir
Ces épiciers et ces notaires !
« Par quelque prodige pompeux
Fais-moi monter, si tu le peux,
Jusqu’à ces sommets où, sans règles,
Embrouillant les cheveux vermeils
Des planètes et des soleils,
Se croisent la foudre et les aigles.
« Jusqu’à ces éthers pleins de bruit,
Où, mêlant dans l’affreuse nuit
Leurs haleines exténuées,
Les autans ivres de courroux
Dorment, échevelés et fous,
Sur les seins pâles des nuées.
« Plus haut encor, jusqu’au ciel pur !
Jusqu’à ce lapis dont l’azur
Couvre notre prison mouvante !
Jusqu’à ces rouges Orients
Où marchent des Dieux flamboyants,
Fous de colère et d’épouvante.
« Plus loin ! plus haut ! je vois encor
Des boursiers à lunettes d’or,
Des critiques, des demoiselles
Et des réalistes en feu.
Plus haut ! plus loin ! de l’air ! du bleu !
Des ailes ! des ailes ! des ailes ! »
Enfin, de son vil échafaud,
Le clown sauta si haut, si haut
Qu’il creva le plafond de toiles
Au son du cor et du tambour,
Et, le cœur dévoré d’amour,
Alla rouler dans les étoiles.
Je crois que la postérité,
Dont sans cesse l’horizon bouge,
Le reverra, sa plaie au flanc.
Il était barbouillé de blanc,
De jaune, de vert et de rouge.
Même jusqu’à Madagascar
Son nom était parvenu, car
C’était selon tous les principes
Qu’après les cercles de papier,
Sans jamais les estropier
Il traversait le rond des pipes.
De la pesanteur affranchi,
Sans y voir clair il eût franchi
Les escaliers de Piranèse.
La lumière qui le frappait
Faisait resplendir son toupet
Comme un brasier dans la fournaise.
Il s’élevait à des hauteurs
Telles, que les autres sauteurs
Se consumaient en luttes vaines.
Ils le trouvaient décourageant,
Et murmuraient : « Quel vif-argent
Ce démon a-t-il dans les veines ? »
Tout le peuple criait : « Bravo ! »
Mais lui, par un effort nouveau,
Semblait roidir sa jambe nue,
Et, sans que l’on sût avec qui,
Cet émule de la Saqui
Parlait bas en langue inconnue.
C’était avec son cher tremplin.
Il lui disait : « Théâtre, plein
D’inspiration fantastique,
Tremplin qui tressailles d’émoi
Quand je prends un élan, fais-moi
Bondir plus haut, planche élastique !
« Frêle machine aux reins puissants,
Fais-moi bondir, moi qui me sens
Plus agile que les panthères,
Si haut que je ne puisse voir,
Avec leur cruel habit noir
Ces épiciers et ces notaires !
« Par quelque prodige pompeux
Fais-moi monter, si tu le peux,
Jusqu’à ces sommets où, sans règles,
Embrouillant les cheveux vermeils
Des planètes et des soleils,
Se croisent la foudre et les aigles.
« Jusqu’à ces éthers pleins de bruit,
Où, mêlant dans l’affreuse nuit
Leurs haleines exténuées,
Les autans ivres de courroux
Dorment, échevelés et fous,
Sur les seins pâles des nuées.
« Plus haut encor, jusqu’au ciel pur !
Jusqu’à ce lapis dont l’azur
Couvre notre prison mouvante !
Jusqu’à ces rouges Orients
Où marchent des Dieux flamboyants,
Fous de colère et d’épouvante.
« Plus loin ! plus haut ! je vois encor
Des boursiers à lunettes d’or,
Des critiques, des demoiselles
Et des réalistes en feu.
Plus haut ! plus loin ! de l’air ! du bleu !
Des ailes ! des ailes ! des ailes ! »
Enfin, de son vil échafaud,
Le clown sauta si haut, si haut
Qu’il creva le plafond de toiles
Au son du cor et du tambour,
Et, le cœur dévoré d’amour,
Alla rouler dans les étoiles.
Tristan Corbière
Paris nocturne
— C’est la mer : — calme plat — et la grande marée,
Avec un grondement lointain, s’est retirée.
Le flot va revenir, se roulant dans son bruit —
— Entendez-vous gratter les crabes de la nuit…
— C’est le Styx asséché : Le chiffonnier Diogène,
Sa lanterne à la main, s’en vient errer sans gêne.
Le long du ruisseau noir, les poètes pervers
Pêchent ; leur crâne creux leur sert de boîte à vers.
— C’est le champ : Pour glaner les impures charpies
S’abat le vol tournant des hideuses harpies.
Le lapin de gouttière, à l’affût des rongeurs,
Fuit les fils de Bondy, nocturnes vendangeurs.
— C’est la mort : La police gît — En haut, l’amour
Fait la sieste en tétant la viande d’un bras lourd,
Où le baiser éteint laisse sa plaque rouge.
L’heure est seule — Écoutez : pas un rêve ne bouge.
C’est la vie : Écoutez : la source vive chante
L’éternelle chanson, sur la tête gluante
D’un dieu marin tirant ses membres nus et verts
Sur le lit de la morgue… Et les yeux grand’ouverts !
Avec un grondement lointain, s’est retirée.
Le flot va revenir, se roulant dans son bruit —
— Entendez-vous gratter les crabes de la nuit…
— C’est le Styx asséché : Le chiffonnier Diogène,
Sa lanterne à la main, s’en vient errer sans gêne.
Le long du ruisseau noir, les poètes pervers
Pêchent ; leur crâne creux leur sert de boîte à vers.
— C’est le champ : Pour glaner les impures charpies
S’abat le vol tournant des hideuses harpies.
Le lapin de gouttière, à l’affût des rongeurs,
Fuit les fils de Bondy, nocturnes vendangeurs.
— C’est la mort : La police gît — En haut, l’amour
Fait la sieste en tétant la viande d’un bras lourd,
Où le baiser éteint laisse sa plaque rouge.
L’heure est seule — Écoutez : pas un rêve ne bouge.
C’est la vie : Écoutez : la source vive chante
L’éternelle chanson, sur la tête gluante
D’un dieu marin tirant ses membres nus et verts
Sur le lit de la morgue… Et les yeux grand’ouverts !
Tristan Tzara
L’Homme approximatif
lorsque l’herbe rare gèle à ras de bord
et la nuit s’effrite à l’abord des côtes
lorsque le phare s’apaise sur des cheveux blanchis
quand il fait noir dans le pleur de l’enfant oubliant de pleurer
que le noir ravagé de sortilèges bleuit
lorsque charmeur de noir le poète ou son rire
sur l’ombre s’alentit réveillant la glace
lorsque les croyances aux durs coloris dévalent les montagnes
brûlées par de paniques rages enjambent pèle-mêle contor-
sions et cariatides
et sombrent dans l’outrage des multitudes charnelles —
leurs ornières —
lorsque — chétif fanal sur la face tyrannique de l’île —
la fuyante sirène — bouge sans crique substance sans scrupule —
tire des glas le feu nacré du plaisir
et du plaisir l’insolente détresse — dompteuse de pardons —
lorsque le désir — fumeuse nonchalance — lèche les nasses du
soleil
ébranle les écluses — arrache les essieux de leur échine —
fierté chasseresse — sombre bâillon
flaire les oscillations du malheur et l’arôme ardent de leurs
lorsque rêche et peureuse — issue d’une nuit étale —
alarmant les mythes bouchant tous les cris —
fastueuse lassitude sur le chemin des ivresses —
tu viens sourdre dans la main — étoile des radeaux mar-
chant entre les veilleuses
que toi-même — harassé de visions touffues
tu retournes au secours de ton cœur en étranger
quand vision sur vision et ombre découpée d’ombre
effaçant des perspectives le vœu à quoi le recul t’engage
n’arrivent plus à suivre la grève sous tes pas —
les lourds battants de ta jeunesse s’ouvrent
un vent à perte de jours circule en toi
les fenêtres ouvertes sur le fronton des choses
font courir les antiques rappels à travers toi
sans frein se soumettent les soucieuses avidités
aux âcretés charnelles des embûches de lichens
les béantes portes les fenêtres saignées et ton corps
aux coups aux bourrasques vendu — sur un plateau de soleil
offert à la plus haute à la plus cruelle
la vibrante pudeur des jours indécis…
et la nuit s’effrite à l’abord des côtes
lorsque le phare s’apaise sur des cheveux blanchis
quand il fait noir dans le pleur de l’enfant oubliant de pleurer
que le noir ravagé de sortilèges bleuit
lorsque charmeur de noir le poète ou son rire
sur l’ombre s’alentit réveillant la glace
lorsque les croyances aux durs coloris dévalent les montagnes
brûlées par de paniques rages enjambent pèle-mêle contor-
sions et cariatides
et sombrent dans l’outrage des multitudes charnelles —
leurs ornières —
lorsque — chétif fanal sur la face tyrannique de l’île —
la fuyante sirène — bouge sans crique substance sans scrupule —
tire des glas le feu nacré du plaisir
et du plaisir l’insolente détresse — dompteuse de pardons —
lorsque le désir — fumeuse nonchalance — lèche les nasses du
soleil
ébranle les écluses — arrache les essieux de leur échine —
fierté chasseresse — sombre bâillon
flaire les oscillations du malheur et l’arôme ardent de leurs
lorsque rêche et peureuse — issue d’une nuit étale —
alarmant les mythes bouchant tous les cris —
fastueuse lassitude sur le chemin des ivresses —
tu viens sourdre dans la main — étoile des radeaux mar-
chant entre les veilleuses
que toi-même — harassé de visions touffues
tu retournes au secours de ton cœur en étranger
quand vision sur vision et ombre découpée d’ombre
effaçant des perspectives le vœu à quoi le recul t’engage
n’arrivent plus à suivre la grève sous tes pas —
les lourds battants de ta jeunesse s’ouvrent
un vent à perte de jours circule en toi
les fenêtres ouvertes sur le fronton des choses
font courir les antiques rappels à travers toi
sans frein se soumettent les soucieuses avidités
aux âcretés charnelles des embûches de lichens
les béantes portes les fenêtres saignées et ton corps
aux coups aux bourrasques vendu — sur un plateau de soleil
offert à la plus haute à la plus cruelle
la vibrante pudeur des jours indécis…
Tristan Tzara
Say it with Music
Les bracelets d’or et les drapeaux
les locomotives les bateaux
et le vent salubre et les nuages
je les abandonne simplement
mon cœur est trop petit
ou trop grand
et ma vie est courte
je ne sais quand viendra ma mort exactement
mais je vieillis
je descends les marches quotidiennes
en laissant une prière s’échapper de mes lèvres
A chaque étage est-ce un ami qui m’attend
est-ce un voleur
est-ce moi
je ne sais plus voir dans le ciel
qu’une seule étoile ou qu’un seul nuage
selon ma tristesse ou ma joie
je ne sais plus baisser la tête
est-elle trop lourde
Dans mes mains je ne sais pas non plus
si je tiens des bulles de savon ou des boulets de canon
je marche
je vieillis
mais mon sang rouge mon cher sang rouge
parcourt mes veines
en chassant devant lui les souvenirs du présent
mais ma soif est trop grande
je m’arrête encore et j’attends
la lumière
Paradis paradis paradis
les locomotives les bateaux
et le vent salubre et les nuages
je les abandonne simplement
mon cœur est trop petit
ou trop grand
et ma vie est courte
je ne sais quand viendra ma mort exactement
mais je vieillis
je descends les marches quotidiennes
en laissant une prière s’échapper de mes lèvres
A chaque étage est-ce un ami qui m’attend
est-ce un voleur
est-ce moi
je ne sais plus voir dans le ciel
qu’une seule étoile ou qu’un seul nuage
selon ma tristesse ou ma joie
je ne sais plus baisser la tête
est-elle trop lourde
Dans mes mains je ne sais pas non plus
si je tiens des bulles de savon ou des boulets de canon
je marche
je vieillis
mais mon sang rouge mon cher sang rouge
parcourt mes veines
en chassant devant lui les souvenirs du présent
mais ma soif est trop grande
je m’arrête encore et j’attends
la lumière
Paradis paradis paradis
Tristan Tzara
Stumbling
Quel est ce grand pays
quelle est cette nuit
qu’il regarde en marchant
autour de lui
autour du monde
où il est né
Les pays sont des secondes
les secondes de l’espace
où il est né
Les doigts couverts d’étoiles
et chaussé de courage
il s’en va
Rien ne finit pour lui
Demain est une ville
plus belle plus rouge que les autres
où le départ est une arrivée
et le repos un tombeau
La ligne d’horizon
brille
comme un barreau d’acier
comme un fil qu’il faut couper
pour ne pas se reposer
jamais
Les couteaux sont faits pour trancher
les fusils pour tuer
les yeux pour regarder
l’homme pour marcher
et la terre est ronde
ronde
ronde
comme la tête
et comme le désir
Il y a de bien jolies choses
les fleurs
les arbres
les dentelles
sans parler des insectes
Mais tout cela on le connaît
on l’a déjà vu
et on en a assez
Là-bas on ne sait pas
Tenir dans sa main droite une canne
et rien dans sa main gauche
qu’un peu d’air frais
et quelquefois une cigarette
dans son cœur
le désir qui est une cloche
Et moi je suis là
j’écoute j’attends
un téléphone un encrier du papier
j’écoute j’attends j’obéis
Le soleil chaque jour tombe
dans le silence
je vieillis lentement sans le savoir
un paysage me suffit
j’écoute et j’obéis
je dis un mot un bateau part
un chiffre un train s’éloigne
Cela n’a pas d’importance
puisqu’un train reviendra
demain
et que déjà le grand sémaphore
fait un signe
et m’annonce l’arrivée
d’un autre vapeur
j’entends la mer au bout d’un fil
et la voix d’un ami
à des kilomètres de distance
Mais Lui
je suis l’ami de l’air
et des grands fleuves blancs
l’ami du sang
et de la terre
je les connais et je les touche
je peux les tenir dans mes mains
Il n’y a qu’à partir
un soir un matin
Il n’y a que le premier pas
qui soit un peu pénible
un peu lourd
Il n’y a que le ciel
que le vent
Il n’y a que mon cœur
et tout m’attend
Il va
une fleur à la boutonnière
et fait des signes de la main
Il dit au revoir au revoir
mais il ment
Il ne reviendra jamais
quelle est cette nuit
qu’il regarde en marchant
autour de lui
autour du monde
où il est né
Les pays sont des secondes
les secondes de l’espace
où il est né
Les doigts couverts d’étoiles
et chaussé de courage
il s’en va
Rien ne finit pour lui
Demain est une ville
plus belle plus rouge que les autres
où le départ est une arrivée
et le repos un tombeau
La ligne d’horizon
brille
comme un barreau d’acier
comme un fil qu’il faut couper
pour ne pas se reposer
jamais
Les couteaux sont faits pour trancher
les fusils pour tuer
les yeux pour regarder
l’homme pour marcher
et la terre est ronde
ronde
ronde
comme la tête
et comme le désir
Il y a de bien jolies choses
les fleurs
les arbres
les dentelles
sans parler des insectes
Mais tout cela on le connaît
on l’a déjà vu
et on en a assez
Là-bas on ne sait pas
Tenir dans sa main droite une canne
et rien dans sa main gauche
qu’un peu d’air frais
et quelquefois une cigarette
dans son cœur
le désir qui est une cloche
Et moi je suis là
j’écoute j’attends
un téléphone un encrier du papier
j’écoute j’attends j’obéis
Le soleil chaque jour tombe
dans le silence
je vieillis lentement sans le savoir
un paysage me suffit
j’écoute et j’obéis
je dis un mot un bateau part
un chiffre un train s’éloigne
Cela n’a pas d’importance
puisqu’un train reviendra
demain
et que déjà le grand sémaphore
fait un signe
et m’annonce l’arrivée
d’un autre vapeur
j’entends la mer au bout d’un fil
et la voix d’un ami
à des kilomètres de distance
Mais Lui
je suis l’ami de l’air
et des grands fleuves blancs
l’ami du sang
et de la terre
je les connais et je les touche
je peux les tenir dans mes mains
Il n’y a qu’à partir
un soir un matin
Il n’y a que le premier pas
qui soit un peu pénible
un peu lourd
Il n’y a que le ciel
que le vent
Il n’y a que mon cœur
et tout m’attend
Il va
une fleur à la boutonnière
et fait des signes de la main
Il dit au revoir au revoir
mais il ment
Il ne reviendra jamais
Victor Hugo
Le sacre de la femme
I
L’aurore apparaissait ; quelle aurore? Un abîme
D’éblouissement, vaste, insondable, sublime ;
Une ardente lueur de paix et de bonté.
C’était aux premiers temps du globe ; et la clarté
Brillait sereine au front du ciel inaccessible,
Étant tout ce que Dieu peut avoir de visible ;
Tout s’illuminait, l’ombre et le brouillard obscur ;
Des avalanches d’or s’écroulaient dans Pazur ;
Le jour en flamme, au fond de la terre ravie,
Embrasait les lointains splendides de la vie;
Les horizons pleins d’ombre et de rocs chevelus;
Et d’arbres effrayants que homme ne voit plus,
Luisaient comme le songe et comme le vertige,
Dans une profondeur d’éclair et de prodige ;
L’Éden pudique et nu s’éveillait mollement ;
Les oiseaux gazouillaient un hymne si charmant,
Si frais, si gracieux, si suave et si tendre,
Que les anges distraits se penchaient pour l’entendre;
Le seul rugissement du tigre était plus doux ;
Les halliers où l’agneau paissait avec les loups,
Les mers où l’hydre aimait l’alcyon, et les plaines
Ou les ours et les daims confondaient leurs haleines,
Hésitaient, dans le choeur des concerts infinis,
. Entre le cri de l’antre et la chanson des nids.
La prière semblait a la clarté mêlée ;
Et sur cette nature encore immaculée
Qui du verbe éternel avait gardé l’accent,
Sur ce monde céleste, angélique, innocent,
Le matin, murmurant une sainte parole,
Souriait, et l’aurore était une auréole.
Tout avait la figure intègre du bonheur ;
Pas de bouche d’ow vint un souffle empoisonneur ;
Pas un étre qui n’eât sa majesté première ;
Tout ce que l’infini peut jeter de lumière
Eclatait pêle-mêle a la fois dans les airs ;
Le vent jouait avec cette gerbe d’éclairs
Dans le tourbillon libre et fuyant des nuées ;
L’enfer balbutiait quelques vagues huées
Qui s’évanouissaient dans le grand cri joyeux —
Des eaux, des monts, des bois, de la terre et des cieux!
Les vents et les rayons semaient de tels délires
Que les forêts vibraient comme de grandes lyres ;
De l’ombre a la clarté, de la base au sommet,
Une fraternité vénérable germait ;
L’astre était sans orgueil et le ver sans envie ;
On s’adorait d’un bout à l’autre de la vie:
Une harmonie égale à la clarté, versant
Une extase divine au globe adolescent,
Semblait sortir du cœur mystérieux du monde;
L’herbe en était émue, et le nuage, et l’onde,
Et même le rocher qui songe et qui se tait ;
L’arbre, tout pénétré de lumière, chantait ;
Chaque fleur, échangeant son souffle et sa pensée
Avec le ciel serein d’out tombe la rosée,
Recevait une perle et donnait un parfum ;
L’Étre resplendissait. Un dans Tout, Tout dans Un;
Le paradis brillait sous les sombres ramures
De la vie ivre d’ombre et pleine de murmures,
Et la lumière était faite de vérité ;
Et tout avait la grace, ayant la pureté ;
Tout était flamme, hymen, bonheur, douceur, clémence,
Tant ces immenses jours avaient une aube immense!
LA LÉGENDE DES SIECLES,
L’aurore apparaissait ; quelle aurore? Un abîme
D’éblouissement, vaste, insondable, sublime ;
Une ardente lueur de paix et de bonté.
C’était aux premiers temps du globe ; et la clarté
Brillait sereine au front du ciel inaccessible,
Étant tout ce que Dieu peut avoir de visible ;
Tout s’illuminait, l’ombre et le brouillard obscur ;
Des avalanches d’or s’écroulaient dans Pazur ;
Le jour en flamme, au fond de la terre ravie,
Embrasait les lointains splendides de la vie;
Les horizons pleins d’ombre et de rocs chevelus;
Et d’arbres effrayants que homme ne voit plus,
Luisaient comme le songe et comme le vertige,
Dans une profondeur d’éclair et de prodige ;
L’Éden pudique et nu s’éveillait mollement ;
Les oiseaux gazouillaient un hymne si charmant,
Si frais, si gracieux, si suave et si tendre,
Que les anges distraits se penchaient pour l’entendre;
Le seul rugissement du tigre était plus doux ;
Les halliers où l’agneau paissait avec les loups,
Les mers où l’hydre aimait l’alcyon, et les plaines
Ou les ours et les daims confondaient leurs haleines,
Hésitaient, dans le choeur des concerts infinis,
. Entre le cri de l’antre et la chanson des nids.
La prière semblait a la clarté mêlée ;
Et sur cette nature encore immaculée
Qui du verbe éternel avait gardé l’accent,
Sur ce monde céleste, angélique, innocent,
Le matin, murmurant une sainte parole,
Souriait, et l’aurore était une auréole.
Tout avait la figure intègre du bonheur ;
Pas de bouche d’ow vint un souffle empoisonneur ;
Pas un étre qui n’eât sa majesté première ;
Tout ce que l’infini peut jeter de lumière
Eclatait pêle-mêle a la fois dans les airs ;
Le vent jouait avec cette gerbe d’éclairs
Dans le tourbillon libre et fuyant des nuées ;
L’enfer balbutiait quelques vagues huées
Qui s’évanouissaient dans le grand cri joyeux —
Des eaux, des monts, des bois, de la terre et des cieux!
Les vents et les rayons semaient de tels délires
Que les forêts vibraient comme de grandes lyres ;
De l’ombre a la clarté, de la base au sommet,
Une fraternité vénérable germait ;
L’astre était sans orgueil et le ver sans envie ;
On s’adorait d’un bout à l’autre de la vie:
Une harmonie égale à la clarté, versant
Une extase divine au globe adolescent,
Semblait sortir du cœur mystérieux du monde;
L’herbe en était émue, et le nuage, et l’onde,
Et même le rocher qui songe et qui se tait ;
L’arbre, tout pénétré de lumière, chantait ;
Chaque fleur, échangeant son souffle et sa pensée
Avec le ciel serein d’out tombe la rosée,
Recevait une perle et donnait un parfum ;
L’Étre resplendissait. Un dans Tout, Tout dans Un;
Le paradis brillait sous les sombres ramures
De la vie ivre d’ombre et pleine de murmures,
Et la lumière était faite de vérité ;
Et tout avait la grace, ayant la pureté ;
Tout était flamme, hymen, bonheur, douceur, clémence,
Tant ces immenses jours avaient une aube immense!
LA LÉGENDE DES SIECLES,
Victor Hugo
Mugitusque boum
Mugissement des bœufs, au temps du doux Virgile,
Comme aujourd’hui, le soir, quand fuit la nue agile,
Ou, le matin, quand l’aube aux champs extasiés
Verse à flots la rosée et le jour, vous disiez :
— Mûrissez, blés mouvants ! prés, emplissez-vous d’herbes !
Que la terre, agitant son panache de gerbes,
Chante dans l’onde d’or d’une riche moisson !
Vis, bête ; vis, caillou ; vis, homme ; vis, buisson !
A l’heure où le soleil se couche, où l’herbe est pleine
Des grands fantômes noirs des arbres de la plaine
Jusqu’aux lointains coteaux rampant et grandissant,
Quand le brun laboureur des collines descend
Et retourne à son toit d’où sort une fumée,
Que la soif de revoir sa femme bien-aimée
Et l’enfant qu’en ses bras hier il réchauffait,
Que ce désir, croissant à chaque pas qu’il fait,
Imite dans son cœur l’allongement de l’ombre !
Êtres ! choses ! vivez ! sans peur, sans deuil, sans nombre !
Que tout s’épanouisse en sourire vermeil !
Que l’homme ait le repos et le bœuf le sommeil !
Vivez ! croissez ! semez le grain à l’aventure !
Qu’on sente frissonner dans toute la nature,
Sous la feuille des nids, au seuil blanc des maisons,
Dans l’obscur tremblement des profonds horizons,
Un vaste emportement d’aimer, dans l’herbe verte,
Dans l’antre, dans l’étang, dans la clairière ouverte,
D’aimer sans fin, d’aimer toujours, d’aimer encor,
Sous la sérénité des sombres astres d’or !
Faites tressaillir l’air, le flot, l’aile, la bouche,
O palpitations du grand amour farouche !
Qu’on sente le baiser de l’être illimité !
Et, paix, vertu, bonheur, espérance, bonté,
O fruits divins, tombez des branches éternelles ! —
Ainsi vous parliez, voix, grandes voix solennelles ;
Et Virgile écoutait comme j’écoute, et l’eau
Voyait passer le cygne auguste, et le bouleau
Le vent, et le rocher l’écume, et le ciel sombre
L’homme… — O nature ! abîme ! immensité de l’ombre !
Comme aujourd’hui, le soir, quand fuit la nue agile,
Ou, le matin, quand l’aube aux champs extasiés
Verse à flots la rosée et le jour, vous disiez :
— Mûrissez, blés mouvants ! prés, emplissez-vous d’herbes !
Que la terre, agitant son panache de gerbes,
Chante dans l’onde d’or d’une riche moisson !
Vis, bête ; vis, caillou ; vis, homme ; vis, buisson !
A l’heure où le soleil se couche, où l’herbe est pleine
Des grands fantômes noirs des arbres de la plaine
Jusqu’aux lointains coteaux rampant et grandissant,
Quand le brun laboureur des collines descend
Et retourne à son toit d’où sort une fumée,
Que la soif de revoir sa femme bien-aimée
Et l’enfant qu’en ses bras hier il réchauffait,
Que ce désir, croissant à chaque pas qu’il fait,
Imite dans son cœur l’allongement de l’ombre !
Êtres ! choses ! vivez ! sans peur, sans deuil, sans nombre !
Que tout s’épanouisse en sourire vermeil !
Que l’homme ait le repos et le bœuf le sommeil !
Vivez ! croissez ! semez le grain à l’aventure !
Qu’on sente frissonner dans toute la nature,
Sous la feuille des nids, au seuil blanc des maisons,
Dans l’obscur tremblement des profonds horizons,
Un vaste emportement d’aimer, dans l’herbe verte,
Dans l’antre, dans l’étang, dans la clairière ouverte,
D’aimer sans fin, d’aimer toujours, d’aimer encor,
Sous la sérénité des sombres astres d’or !
Faites tressaillir l’air, le flot, l’aile, la bouche,
O palpitations du grand amour farouche !
Qu’on sente le baiser de l’être illimité !
Et, paix, vertu, bonheur, espérance, bonté,
O fruits divins, tombez des branches éternelles ! —
Ainsi vous parliez, voix, grandes voix solennelles ;
Et Virgile écoutait comme j’écoute, et l’eau
Voyait passer le cygne auguste, et le bouleau
Le vent, et le rocher l’écume, et le ciel sombre
L’homme… — O nature ! abîme ! immensité de l’ombre !
Victor Hugo
Qu’est-ce que cette terre ? …
Qu’est-ce que cette terre ? Une tempête d’âmes.
Dans cette ombre, où, nochers errants, nous n’abordâmes
Jamais qu’à des écueils, les prenant pour des ports ;
Dans l’orage des cris, des désirs, des transports,
Des amours, des douleurs, des vœux, tas de nuées ;
Dans les fuyants baisers de ces prostituées
Que nous nommons fortune, ambition, succès ;
Devant Job qui, souffrant, dit : Qu’est-ce que je sais ?
Et Pascal qui, tremblant, dit : Qu’est-ce que je pense ?
Dans cette monstrueuse et féroce dépense
De papes, de césars, de rois, que fait Satan ;
En présence du sort tournant son cabestan
Par qui toujours – de là l’effroi des philosophes –
Sortent des mêmes flots les mêmes catastrophes ;
Dans ce néant qui mord, dans ce chaos qui ment,
Ce que l’homme finit par voir distinctement,
C’est, par-dessus nos deuils, nos chutes, nos descentes,
La souveraineté des choses innocentes.
Étant donnés le cœur humain, l’esprit humain,
Notre hier ténébreux, notre obscur lendemain,
Toutes les guerres, tous les chocs, toutes les haines,
Notre progrès coupé d’un traînement de chaînes,
Partout quelque remords, même chez les meilleurs,
Et par les vents soufflant du fond des cieux en pleurs
La foule des vivants sans fin bouleversée,
Certe, il est salutaire et bon pour la pensée,
Sous l’entre-croisement de tant de noirs rameaux,
De contempler parfois, à travers tous nos maux
Qui sont entre le ciel et nous comme des voiles,
Une profonde paix toute faite d’étoiles ;
C’est à cela que Dieu songeait quand il a mis
Les poëtes auprès des berceaux endormis.
Dans cette ombre, où, nochers errants, nous n’abordâmes
Jamais qu’à des écueils, les prenant pour des ports ;
Dans l’orage des cris, des désirs, des transports,
Des amours, des douleurs, des vœux, tas de nuées ;
Dans les fuyants baisers de ces prostituées
Que nous nommons fortune, ambition, succès ;
Devant Job qui, souffrant, dit : Qu’est-ce que je sais ?
Et Pascal qui, tremblant, dit : Qu’est-ce que je pense ?
Dans cette monstrueuse et féroce dépense
De papes, de césars, de rois, que fait Satan ;
En présence du sort tournant son cabestan
Par qui toujours – de là l’effroi des philosophes –
Sortent des mêmes flots les mêmes catastrophes ;
Dans ce néant qui mord, dans ce chaos qui ment,
Ce que l’homme finit par voir distinctement,
C’est, par-dessus nos deuils, nos chutes, nos descentes,
La souveraineté des choses innocentes.
Étant donnés le cœur humain, l’esprit humain,
Notre hier ténébreux, notre obscur lendemain,
Toutes les guerres, tous les chocs, toutes les haines,
Notre progrès coupé d’un traînement de chaînes,
Partout quelque remords, même chez les meilleurs,
Et par les vents soufflant du fond des cieux en pleurs
La foule des vivants sans fin bouleversée,
Certe, il est salutaire et bon pour la pensée,
Sous l’entre-croisement de tant de noirs rameaux,
De contempler parfois, à travers tous nos maux
Qui sont entre le ciel et nous comme des voiles,
Une profonde paix toute faite d’étoiles ;
C’est à cela que Dieu songeait quand il a mis
Les poëtes auprès des berceaux endormis.