Âme tourangelle
En ces soirs mélodieux, immatériels, et qui troublent la lune à peine d’un fin voile, avec la même aspiration vers le ciel que ces nuées laissant errer leurs stries d’opale,
tes cheveux, quand tu penches vers moi ton visage, épousent en flottant la trace des nuages, mais je vois à travers leur écran voltigeant la Loire tremblante, la Loire au flot d’argent,
et tes yeux verts, tes yeux qui s’argentent aussi, lorsque ton pur visage aussi tremble en mes mains, souvent jusqu’au petit rayon vert du matin, me font sur eux baiser l’âme de ce pays.
Amour tremblant, divin amour, pâleur des nuits, vous aurez donc mêlé notre âme pour toujours à la mélancolie d’une eau qui tremble et luit; amour chaste! pâleur des nuits! divin amour!
Lorsque la blanche lune, ainsi qu’un doux château, se mire au noir de l’onde où trempent les joncs grêles, quand le zéphyr pousse ma barque en des roseaux qui pleurent au miroir des
avec la même aspiration vers le ciel que ces nuées laissant errer leurs stries d’opale et que tes blonds cheveux dont flottent les soies pâles, notre âme s’est ravie en l’âme tourangelle.
Complainte du petit cheval blanc
Le petit cheval dans le mauvais temps, qu’il avait donc du courage !
C’était un petit cheval blanc, tous derrière et lui devant.
Il n’y avait jamais de beau temps dans ce pauvre paysage.
Il n’y avait jamais de printemps, ni derrière ni devant.
Mais toujours il était content, menant les gars du village,
À travers la pluie noire des champs, tous derrière et lui devant.
Sa voiture allait poursuivant sa belle petite queue sauvage.
C’est alors qu’il était content, eux derrière et lui devant.
Mais un jour, dans le mauvais temps, un jour qu’il était si sage,
Il est mort par un éclair blanc, tous derrière et lui devant.
Il est mort sans voir le beau temps, qu’il avait donc du courage !
Il est mort sans voir le printemps ni derrière ni devant.
Complainte du Roi et de la Reine
Tout vêtus de noir, la reine et le roi s’en vont dans le soir, s’en vont par les bois.
Elle a le collier et lui, l’agneau d’or. – “Reprends le collier, notre amour est mort.”
– “Tu m’as aimé, reine, puis-je l’oublier? Prends cet agneau d’or, garde le collier.
“Taisons, taisons-nous sous la lune blanche. Adieu pour adieu sous les voix des branches.”
Une ombre au château, seule, repassa. Une ombre, un peu d’or fuyaient sous les bois.–
Que dirais-je encore qui n’ait été dit sur les amours morts dans les belles nuits?
Dire que jamais le ciel ne s’accorde avec notre vie et ses fantaisies?
Aimez, c’est l’orage qui vient en décor. Souffrez, sur nos rages la lune sourit.
Sur nos amours morts, c’est le ciel en or: bel exemple, oh! oui, d’amours infinis.
La complainte, ici, se meurt de tristesse. – “Une reine, un roi s’aimaient de tendresse.”
La complainte, ici, se meurt de paresse. – “Mais qu’ils sont petits, nos amours terrestres…”
L’amour au Luxembourg
(Crépuscule d’été)
Que cherchez-vous, Manon, qui relevez la tête, et que rêver de plus à notre enchantement? Paris entre les feuilles s’illumine peut-être. La vie est où nous sommes, et c’est Paris qui ment.
L’Ecureuil
Ecureuil du printemps, écureuil de l’été, qui domines la terre avec vivacité, que penses-tu, là-haut, de notre humanité?
– Les hommes sont des fous qui manquent de gaieté.
Ecureuil, queue touffue, doré trésor des bois, ornement de la vie et fleur de la nature, juché sur ton pin vert, dis-nous ce que tu vois?
– La terre qui poudroie sous des pas qui murmurent.
Ecureuil voltigeant, frère du pic bavard, cousin du rossignol, ami de la corneille, dis-nous ce que tu vois par-delà nos brouillards?
– Des lances, des fusils menacer le soleil.
Ecureuil, cul à l’air, cursif et curieux, ébouriffant ton col et gloussant un fin rire, dis-nous ce que tu vois sous la rougeur des cieux?
– Des soldats, des drapeaux qui traversent l’empire.
Ecureuil aux yeux vifs, pétillants, noirs et beaux, humant la sève d’or, la pomme entre tes pattes, que vois-tu sur la plaine autour de nos hameaux?
– Monter le lac de sang des hommes qui se battent.
Ecureuil de l’automne, écureuil de l’hiver, qui lances vers l’azur, avec tant de gaieté, ces pommes… que vois-tu? – Demain tout comme Hier
Les hommes sont des fous et pour éternité.
La grande Ivresse
Par les nuits d’été bleues où chantent les cigales, Dieu verse sur la France une coupe d’étoiles. Le vent porte à ma lèvre un goût du ciel d’été! Je veux boire à l’espace fraîchement argenté.
L’air du soir est pour moi le bord de la coupe froide où, les yeux mi-fermés et la bouche goulue, je bois, comme le jus pressé d’une grenade, la fraîcheur étoilée qui se répand des nues.
Couché sur un gazon dont l’herbe est encor chaude de s’être prélassée sous l’haleine du jour, oh! que je viderais, ce soir, avec amour, la coupe immense et bleue où le firmament rôde!
Suis-je Bacchus ou Pan? je m’enivre d’espace, et j’apaise ma fièvre à la fraîcheur des nuits. La bouche ouverte au ciel où grelottent les astres, que le ciel coule en moi! que je me fonde en lui!
Enivrés par l’espace et les cieux étoilés, Byron et Lamartine, Hugo, Shelley sont morts. L’espace est toujours là; il coule illimité; à peine ivre il m’emporte, et j’avais soif encore!
La Grenouille bleue
Nous vous en prions à genoux, bon forestier, dites-nous-le! à quoi reconnaît-on chez vous la fameuse grenouille bleue?
à ce que les autres sont vertes? à ce qu’elle est pesante? alerte? ce qu’elle fuit les canards? ou se balance aux nénuphars?
à ce que sa voix est perlée? à ce qu’elle porte une houppe? à ce qu’elle rêve par troupe? en ménage? ou bien isolée?
Ayant réfléchi très longtemps et reluquant un vague étang, le bonhomme nous dit: eh mais, à ce qu’on ne la voit jamais.
II
REPONSE AU FORESTIER
Tu mentais, forestier. Aussi ma joie éclate! Ce matin je l’ai vue: un vrai saphir à pattes. Complice du beau temps, amante du ciel pur, elle était verte, mais réfléchissait l’azur.
III
LE REMORDS
Eh bien! non, elle existe et son petit cœur bouge, ou plutôt elle est morte: elle meurt dans nos mains. Nous nous la repassons. Un enfant, ce matin, nous l’a pêchée avec une épingle et du rouge.
Pardon, ma petite âme, ô douce chanterelle, qui chante quand la lune a ses parasélènes, morte ainsi dans nos mains, que tu me fais de peine! et bleue, oui, tu es bleue, du plus haut bleu du ciel!
Faut-il que le zéphyr disperse tes atomes! Légère fée des bois, tu n’es plus qu’un fantôme. Bleue, je te pleure; verte, hélas! qu’eussé-je fait? je t’aurais rejetée. Le cœur n’est point parfait.
La ronde autour du monde
Si toutes les filles du monde voulaient s’ donner la main, tout autour de la mer elles pourraient faire une ronde.
Si tous les gars du monde voulaient bien êtr” marins, ils fraient avec leurs barques un joli pont sur l’onde.
Alors on pourrait faire une ronde autour du monde, si tous les gens du monde voulaient s’ donner la main.