Théodore de Banville

Théodore de Banville

1823–1891 · a vécu 67 ans FR FR

n. 1823-03-14, Moulins · m. 1891-03-13, Paris

L’Invincible

Pris sous la griffe des vautours,
Cœur meurtri que leur bec entame !
Vas-tu te plaindre d’une femme ?
Non ! je veux boire à ses amours !
Je boirai le vin et la lie,
Ô Furie aux cheveux flottants !
Pour mieux pouvoir en même temps
Trouver la haine et la folie.

Dans mon verre entouré de fleurs
S’il tombe une larme brûlante,
Rassurez ma main chancelante
Et faites-moi boire mes pleurs.
Assez de plaintes sérieuses
Quand le bourgogne a ruisselé,
Sang vermeil du raisin foulé
Par des Bacchantes furieuses.

Pour former la chaude liqueur,
Elles n’ont pas, dans leurs victoires,
Déchiré mieux les grappes noires
Qu’elle n’a déchiré mon cœur.
Amis, vous qui buvez en foule
Le poison de l’amour jaloux,
Mon cœur se brise ; enivrez-vous,
Puisque la poésie en coule !
C’est dans ce calice profond
Que l’infidèle aimait à boire :
Puisqu’au fond reste sa mémoire,
Noble vin, cache-m’en le fond !
J’y jetterai les rêveries
Et l’amour que j’avais jadis,
Comme autrefois ses mains de lys
Y jetaient des roses fleuries

Et vous, mes yeux, que pour miroir
Prenait cette ingrate maîtresse,
Extasiez-vous dans l’ivresse
Pour lui cacher mon désespoir.
Ces lèvres, qu’elle a tant baisées,
Me trahiraient par leur pâleur ;
Je vais leur rendre leur couleur
Dans le sang des grappes brisées.

Je noierai dans ce flot divin
Le feu vivant qui me dévore.
Mais non ! Elle apparaît encore
Sous les douces pourpres du vin !
Oui, voilà sa grâce inhumaine !
Et cette coupe est une mer
D’où naît, comme du flot amer,
L’invincible Anadyomène.
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Poèmes

5

L’Invincible

Pris sous la griffe des vautours,
Cœur meurtri que leur bec entame !
Vas-tu te plaindre d’une femme ?
Non ! je veux boire à ses amours !
Je boirai le vin et la lie,
Ô Furie aux cheveux flottants !
Pour mieux pouvoir en même temps
Trouver la haine et la folie.

Dans mon verre entouré de fleurs
S’il tombe une larme brûlante,
Rassurez ma main chancelante
Et faites-moi boire mes pleurs.
Assez de plaintes sérieuses
Quand le bourgogne a ruisselé,
Sang vermeil du raisin foulé
Par des Bacchantes furieuses.

Pour former la chaude liqueur,
Elles n’ont pas, dans leurs victoires,
Déchiré mieux les grappes noires
Qu’elle n’a déchiré mon cœur.
Amis, vous qui buvez en foule
Le poison de l’amour jaloux,
Mon cœur se brise ; enivrez-vous,
Puisque la poésie en coule !
C’est dans ce calice profond
Que l’infidèle aimait à boire :
Puisqu’au fond reste sa mémoire,
Noble vin, cache-m’en le fond !
J’y jetterai les rêveries
Et l’amour que j’avais jadis,
Comme autrefois ses mains de lys
Y jetaient des roses fleuries

Et vous, mes yeux, que pour miroir
Prenait cette ingrate maîtresse,
Extasiez-vous dans l’ivresse
Pour lui cacher mon désespoir.
Ces lèvres, qu’elle a tant baisées,
Me trahiraient par leur pâleur ;
Je vais leur rendre leur couleur
Dans le sang des grappes brisées.

Je noierai dans ce flot divin
Le feu vivant qui me dévore.
Mais non ! Elle apparaît encore
Sous les douces pourpres du vin !
Oui, voilà sa grâce inhumaine !
Et cette coupe est une mer
D’où naît, comme du flot amer,
L’invincible Anadyomène.

Le Saut du tremplin

Clown admirable, en vérité !
Je crois que la postérité,
Dont sans cesse l’horizon bouge,
Le reverra, sa plaie au flanc.
Il était barbouillé de blanc,
De jaune, de vert et de rouge.

Même jusqu’à Madagascar
Son nom était parvenu, car
C’était selon tous les principes
Qu’après les cercles de papier,
Sans jamais les estropier
Il traversait le rond des pipes.

De la pesanteur affranchi,
Sans y voir clair il eût franchi
Les escaliers de Piranèse.
La lumière qui le frappait
Faisait resplendir son toupet
Comme un brasier dans la fournaise.

Il s’élevait à des hauteurs
Telles, que les autres sauteurs
Se consumaient en luttes vaines.
Ils le trouvaient décourageant,
Et murmuraient : « Quel vif-argent
Ce démon a-t-il dans les veines ? »

Tout le peuple criait : « Bravo ! »
Mais lui, par un effort nouveau,
Semblait roidir sa jambe nue,
Et, sans que l’on sût avec qui,
Cet émule de la Saqui
Parlait bas en langue inconnue.

C’était avec son cher tremplin.
Il lui disait : « Théâtre, plein
D’inspiration fantastique,
Tremplin qui tressailles d’émoi
Quand je prends un élan, fais-moi
Bondir plus haut, planche élastique !

« Frêle machine aux reins puissants,
Fais-moi bondir, moi qui me sens
Plus agile que les panthères,
Si haut que je ne puisse voir,
Avec leur cruel habit noir
Ces épiciers et ces notaires !

« Par quelque prodige pompeux
Fais-moi monter, si tu le peux,
Jusqu’à ces sommets où, sans règles,
Embrouillant les cheveux vermeils
Des planètes et des soleils,
Se croisent la foudre et les aigles.

« Jusqu’à ces éthers pleins de bruit,
Où, mêlant dans l’affreuse nuit
Leurs haleines exténuées,
Les autans ivres de courroux
Dorment, échevelés et fous,
Sur les seins pâles des nuées.

« Plus haut encor, jusqu’au ciel pur !
Jusqu’à ce lapis dont l’azur
Couvre notre prison mouvante !
Jusqu’à ces rouges Orients
Où marchent des Dieux flamboyants,
Fous de colère et d’épouvante.

« Plus loin ! plus haut ! je vois encor
Des boursiers à lunettes d’or,
Des critiques, des demoiselles
Et des réalistes en feu.
Plus haut ! plus loin ! de l’air ! du bleu !
Des ailes ! des ailes ! des ailes ! »

Enfin, de son vil échafaud,
Le clown sauta si haut, si haut
Qu’il creva le plafond de toiles
Au son du cor et du tambour,
Et, le cœur dévoré d’amour,
Alla rouler dans les étoiles.

Nous n’irons plus au bois…

Nous n’irons plus au bois, les lauriers sont coupés.
Les Amours des bassins, Naïades en groupe
Voient reluire au soleil en cristaux découpés
Les flots silencieux qui coulaient de leur coupe.
Les lauriers sont coupés, et le cerf aux abois
Tressaille au son du cor; nous n’irons plus au bois,
Où des enfants charmants riait la folle troupe
Sous les regards des lys aux pleurs du ciel trempés,
Voici l’herbe qu’on fauche et les lauriers qu’on coupe.
Nous n’irons plus au bois, les lauriers sont coupés.

Oh ! quand la Mort, que rien ne saurait apaiser

Oh ! quand la Mort, que rien ne saurait apaiser,
Nous prendra tous les deux dans un dernier baiser
Et jettera sur nous le manteau de ses ailes,
Puissions-nous reposer sous deux pierres jumelles !
Puissent les fleurs de rose aux parfums embaumés
Sortir de nos deux corps qui se sont tant aimés,
Et nos âmes fleurir ensemble, et sur nos tombes
Se becqueter longtemps d’amoureuses colombes !

Sculpteur, cherche avec soin…

Sculpteur, cherche avec soin, en attendant l’extase,
Un marbre sans défaut pour en faire un beau vase;
Cherche longtemps sa forme et n’y retrace pas
D’amours mystérieux ni de divins combats.
Pas d’Héraklès vainqueur du monstre de Némée,
Ni de Cypris naissant sur la mer embaumée;
Pas de Titans vaincus dans leurs rébellions,
Ni de riant Bacchos attelant les lions
Avec un frein tressé de pampres et de vignes;
Pas de Léda jouant dans la troupe des cygnes
Sous l’ombre des lauriers en fleurs, ni d’Artémis
Surprise au sein des eaux dans sa blancheur de lys.
Qu’autour du vase pur, trop beau pour la Bacchante,
La verveine mêlée à des feuilles d’acanthe
Fleurisse, et que plus bas des vierges lentement

S’avancent deux à deux, d’un pas sûr et charmant,
Les bras pendant le long de leurs tuniques droites
Et les cheveux tressés sur leurs têtes étroites.

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