A present laissez-moil...
A présent laissez-moi, je vais seul.
Je sortirai, car j’ai affaire : un insecte
m’attend pour traiter. Je me fais joie
du gros œil à facettes : anguleux,
imprévu, comme le fruit du cyprès.
Ou bien j’ai une alliance avec les pierres
veinées-bleu : et vous me laissez également,
assis, dans l’amitié de mes genoux.
Anabase VII
Nous n’habiterons pas toujours ces terres jaunes, notre délice…
L’Eté plus vaste que l’Empire suspend aux tables de l’espace plusieurs étages de climats. La terre vaste sur son aire roule à pleins bords sa braise pâle sous les cendres – Couleur de soufre, de miel, couleur de choses immortelles, toute la terre aux herbes s’allumant aux pailles de l’autre hiver – et de l’èponge verte d’un seul arbre le ciel tire son suc violet.
Un lieu de pierres à mica! Pas une graine pure dans les barbes du vent. Et la lumière comme une huile. – De la fissure des paupières au fil des cimes m’unissant, je sais la pierre tachée d’ouies, les essaims du silence aux ruches de lumière; et mon cœur prend souci d’une famille d’acridiens…
Chamelles douces sous la tonte, cousues de mauves cicatrices, que les collines s’acheminent sous les données du ciel agraire – qu’elles cheminent en silence sur les incandescences pàles de la plaine; et s’agenouillent à la fin, dans la fumée des songes, là où les peuples s’abolissent aux poudres mortes de la terre.
Ce sont de grandes lignes calmes qui s’en vont à des bleuissements de vignes improbables. La terre en plus d’un point mûrit les violettes de l’orage; et ces fumées de sable qui s’élèvent au lieu des fleuves morts, comme des pans de siècles en voyage…
A voix plus basse pour les morts, à voix plus basse dans le jour. Tant de douceur au cœur de l’homme, se peut-il qu’elle faille à trouver sa mesure?… ‘Je vous parle, mon âme! – mon âme tout enténébrée d’un parfum de cheval!’ Et quelques grands oiseaux de terre, naviguant en Ouest, sont de bons mimes de nos oiseaux de mer.
A l’orient du ciel si pâle, comme un lieu saint scellé des linges de l’aveugle, des nuées calmes se disposent, où tournent les cancers du camphre et de la corne… Fumées qu’un souffle nous dispute! la terre tout attente en ses barbes d’insectes, la terre enfante des merveilles!…
Et à midi, quand l’arbre jujubier fait éclater l’assise des tombeaux, l’homme clôt ses paupières et rafraîchit sa nuque dans les âges… Cavaleries du songe au lieu des poudres mortes, ô routes vaines qu’échevèle un souffle jusqu’à nous! où trouver, où trouver les guerriers qui garderont les fleuves dans leurs noces?
Au bruit des grandes eaux en marche sur la terre, tout le sel de la terre tressaille dans les songes. Et soudain, ha! soudain que nous veulent ces voix? Levez un peuple de miroirs sur l’ossuaire des fleuves, qu’ils interjettent appel dans la suite des siècles! Levez des pierres à ma gloire, levez des pierres au silence, et à la garde de ces lieux les cavaleries de bronze vert sur de vastes chaussées!…
(L’ombre d’un grand oiseau me passe sur la face.)
Eloges
J’ai aimé un cheval – qui était-ce? – il m’a bien regardé de face, sous ses mèches.
Les trous vivants de ses narines étaient deux choses belles à voir – avec ce trou vivant qui gonfle au-dessus de chaque œil.
Quand il avait couru, il suait: c’est briller! – et j’ai pressé des lunes à ses flancs sous mes genoux d’enfant…
J’ai aimé un cheval – qui était-ce? – et parfois (car une bête sait mieux quelles forces nous vantent)
il levait à ses dieux une tête d’airain: soufflante, sillonnée d’un pétiole de veines.
XIV
Silencieusement va la sève et débouche aux rives minces de la feuille.
Voici d’un ciel de paille où lancer, ô lancer! à tour de bras la torche!
Pour moi, j’ai retiré mes pieds.
O mes amis où êtes-vous que je ne connais pas?… Ne verrez-vous cela aussi?…des havres crépitants, de belles eaux de cuivre mol où midi émietteur de cymbales troue l’ardeur de son puits…O c’est l’heure
où dans les villes surchauffées, au fond des cours gluantes sous les treilles glacées, l’eau coule aux bassins clos violée des roses vertes de midi…et l’eau nue est pareille à la pulpe d’un songe, et le Songeur est couché la, et il tient au plafond son œil d’or qui guerroie…
Et l’enfant qui revient de l’école des Pères, affectueux longeant l’affection des Murs qui sentent le pain chaud, voit au bout de la rue où il tourne
la mer déserte plus bruyante qu’une criée aux poissons. Et les boucauts de sucre coulent, aux Quais de marcassite peints, à grands ramages, de pétrole
et des nègres porteurs de bêtes écorchées s’agenouillent aux faïences des Boucheries Modèles, déchargeant un faix d’os et d’ahan,
et au rond-point de la Halle de bronze, haute demeure courroucée où pendent les poissons et qu’on entend chanter dans sa feuille de fer, un homme glabre, en cotonnade jaune, pousse un cri: je suis Dieu! et d’autres: il est fou!
et un autre envahi par le goût de tuer se met en marche vers le Château-d’Eau avec trois billes de poison: rose, verte, indigo.
Pour moi, j’ai retiré mes pieds.
Éloges
… Or ces eaux calmes sont de lait et tout ce qui s’épanche aux solitudes molles du matin. Le pont lavé, avant le jour, d’une eau pareille en songe au mélange de l’aube, fait une belle relation du ciel. Et l’enfance adorable du jour, par la treille des tentes roulées, descend à même ma chanson.
Enfance, mon amour, n’était-ce que cela ?.….
Enfance, mon amour. ce double anneau de l’œil et l’aisance d’aimer…
Il fait si calme et puis si tiède, il fait si continuel aussi, qu’il est étrange d’être là, mêlé des mains à la facilité du jour.
Enfance, mon amour! il n’est que de céder. Et l’ai-je dit, alors? je ne veux plus même de ces linges
à remuer là, dans l’incurable, aux solitudes vertes du matin. Et l’ai-je dit, alors? il ne faut que servir
comme de vieille corde. Et ce cœur, et ce cœur, là ! qu’il traîne sur les ponts, plus humble et plus sauvage et plus, qu’un vieux faubert,
exténué…
Étroits sont les vaisseaux
«… Amour, amour, qui tiens si haut le cri de ma naissance, qu’il est de mer en marche vers l’Amante ! Vigne foulée sur toutes grèves, bienfait d’écume en toute chair, et chant de bulles sur les sables. Hommage, hommage à la Vivacité divine!
« Toi, l’homme avide, me dévêts : maître plus calme qu’à son bord le maître du navire. Et tant de toile se défait, il n’est plus femme qu’agréée. S’ouvre l’Été, qui vit de mer. Et mon cœur t’ouvre femme plus fraîche que l’eau verte : semence et sève de douceur, l’acide avec le lait mêlé, le sel avec le sang très vif, et l’or et l’iode, et la saveur aussi du cuivre et son principe d’amertume — toute la mer en moi portée comme dans l’urne mater-
«Et sur la grève de mon corps l’homme né de mer s’est allongé. Qu’il rafraîchisse son visage à même la source sous les sables ; et se réjouisse sur mon aire, comme le dieu tatoué de fougère mâle... Mon amour, as-tu soif? Je suis femme à tes lèvres plus neuve que la soif. Et mon visage entre tes mains comme aux mains fraîches du naufrage, ah! qu’il te soit dans la nuit chaude fraîcheur d’amande et saveur d’aube, et connaissance première du fruit sur la rive étrangère.
« J’ai rêvé, l’autre soir, d’îles plus vertes que le songe. Et les navigateurs descendent au rivage en quête d’une eau bleue ; ils voient — c’est le reflux — le lit refait des sables ruisselants : la mer arborescente y laisse, s’enlisant, ces pures empreintes capillaires, comme de grandes palmes suppliciées, de grandes filles extasiées qu’elle couche en larmes dans leurs pagnes et dans leurs tresses dénouées.
« Et ce sont là figurations du songe. Mais toi l’homme au front droit, couché dans la réalité du songe, tu bois à même la bouche ronde, et sais son revêtement punique : chair de grenade et cœur d’oponce, figue d’Afrique et fruit d’Asie… Fruits de la femme, Ôô mon amour, sont plus que fruits de mer : de moi non peinte ni parée, reçois les arrhes de l’Été de mer. »
«… Au cœur de l’homme, solitude. Étrange l’homme, sans rivage, près de la femme, riveraine. Et mer moi-même à ton orient, comme à ton sable d’or mêlé, que j’aille encore et tarde, sur ta rive, dans le déroulement très lent de tes anneaux d’argile — femme qui se fait et se défait avec la vague qui l’engendre… « Et toi plus chaste d’être plus nue, de tes seules mains vêtue, tu n’es point Vierge des grands fonds, Victoire de bronze ou de pierre blanche que l’on ramène, avec l’amphore, dans les grandes mailles chargées d’algues des tâcherons de mer; mais chair de femme à mon visage, chaleur de femme sous mon flair, et femme qu’éclaire son arôme comme la flamme de feu rose entre les doigts mi-joints.
« Et comme le sel est dans le blé, la mer en toi dans son principe, la chose en toi qui fut de mer, t’a fait ce goût de femme heureuse et qu’on approche. Et ton visage est renversé, ta bouche est fruit à consommer, à fond de barque, dans la nuit. Libre mon souffle sur ta gorge, et la montée, de toutes parts, des nappes du désir, comme aux marées de lune proche, lorsque la terre femelle s’ouvre à la mer salace et souple, ornée de bulles, jusqu’en ses mares, ses maremmes, et la mer haute dans l’herbage fait son bruit de noria, la nuit est pleine d’éclosions…
« Ô mon amour au goût de mer, que d’autres paissent loin de mer l’églogue au fond des vallons clos — menthes, mélisse et mélilot, tiédeurs d’alysse et d’origan — et l’un y parle d’abeillage et l’autre y traite d’agnelage, et la brebis feutrée baise la terre au bas des murs de pollen noir. Dans le temps où les pêches se nouent, et les liens sont triés pour la vigne, moi j’ai tranché le nœud de chanvre qui tient la coque sur son ber, à son berceau de bois. Et mon amour est sur les mers! et ma brûlure est sur les mers!.…
« Étroits sont les vaisseaux, étroite l’alliance ; et plus étroite ta mesure, Ô corps fidèle de l’Amante… Et qu’est ce corps lui-même, qu’image et forme du navire? nacelle et nave, et nef votive, jusqu’en son ouverture médiane ; instruit en forme de carène, et sur ses courbes façonné, ployant le double arceau d’ivoire au vœu des courbes nées de mer… Les assembleurs de coques, en tout temps, ont eu cette façon de lier la quille au jeu des couples et varangues.
« Vaisseau, mon beau vaisseau, qui cède sur ses couples et porte la charge d’une nuit d’homme, tu m’es vaisseau qui porte roses. Tu romps sur l’eau chaîne d’offrandes. Et nous voici, contre la mort, sur les chemins d’acanthes noires de la mer écarlate. Immense l’aube appelée mer, immense l’étendue des eaux, et sur la terre faite songe à nos confins violets, toute la houle au loin qui lève et se couronne d’hyacinthes comme un peuple d’amants!
«Il n’est d’usurpation plus haute qu’au vaisseau de l’amour. »
Exil II
A nulles rives dédiée, à nulles pages confiée la pure amorce de ce chant…
D’autres saisissent dans les temples la corne peinte des autels:
Ma gloire est sur les sables! ma gloire est sur les sables!… Et ce n’est point errer, ô Pérégrin,
Que de convoiter l’aire la plus nue pour assembler aux syrtes de l’exil un grand poème né de rien, un grand poème fait de rien…
Sifflez, ô frondes par le monde, chantez, ô conques sur les eaux!
J’ai fondé sur l’abîme et l’embrun et la fumée des sables.
Je me coucherai dans les citernes et dans les vaisseaux creux,
En tous lieux vains et fades où gît le goût de la grandeur.
‘… Moins de souffles flataient la famille des Jules: moins d’alliances assistaient les grandes castes de prêtrise.
Où vont les sables à leur chant s’en vont les Princes de l’exil,
Où furent les voiles haut tendues s’en va l’épave plus soyeuse qu’un songe de luthier,
Où furent les grandes actions de guerre déjà blanchit la mâchoire d’âne,
Et la mer à la ronde roule son bruit de crânes sur les grèves,
Et que toutes choses au monde lui soient vaines, c’est ce qu’un soir, au bord du monde, nous contèrent
Les milices du vent dans les sables d’exil…’
Sagesse de l’écume, ô pestilences de l’esprit dans la crépitation du sel et le lait de chaux vive!
Une science m’échoit aux sévices de l’âme… Le vent nous conte ses flibustes, le vent nous conte ses méprises!
Comme le Cavalier, la corde au poing, à l’entrée du désert,
J’épie au cirque le plus vaste l’élancement des signes les plus fastes.
Et le matin pour nous mène son doigt d’augure parmi de saintes écritures.
L’exil n’est point d’hier! l’exil n’est point d’hier! ‘O vestiges, ô prémisses’,
Dit l’Etranger parmi les sables, ‘toute chose au monde m’est nouvelle!…’ Et la naissance de son chant ne lui est pas moins étrangère.
Les cloches
Vieil homme aux mains nues,
remis entre les hommes, Crusoé!
tu pleurais, j’imagine, quand des tours
de l’Abbaye, comme un flux, s’épanchait le
sanglot des cloches sur la Ville...
O Dépouillé!
Tu pleurais de songer aux brisants sous
la lune ; aux sifflements de rives plus loin-
taines ; aux musiques étranges qui naissent
et s’assourdissent sous l’aile close de la nuit,
pareilles aux cercles enchainés que sont
les ondes d’une conque, a l’amplification de
clameurs sous la mer...
(EUVRE POÉTIQUE, I, Images & Crusoé.
Neiges
Et puis vinrent les neiges, les premières
neiges de l’absence, sur les grands lés tissés du
songe et du réel ; et toute peine remise aux hommes
de mémoire, il y eut une fraîcheur de linges a nos
tempes. Et ce fut au matin, sous le sel gris de
Vaube, un peu avant la sixième heure, comme-en —
un havre de fortune, un lieu de grace et de merci
ow licencier l’essaim des grandes odes du silence.
Et toute la nuit, à notre insu, sous ce haut
fait de plume, portant trés haut vestige et charge
d’ames, les hautes villes de pierre ponce forées
d’insectes lumineux n’avaient cessé de croître et
d’exceller, dans l’oubli de leur poids. Et ceux-la
Neiges IV
Seul à faire le compte, du haut de cette chambre d’angle qu’environne un Océan de neiges. – Hôte précaire de l’instant, homme sans preuve ni témoin, détacherai-je mon lit bas comme une pirogue de sa crique?… Ceux qui campent chaque jour plus loin du lieu de leur naissance, ceux qui tirent chaque jour leur barque sur d’autres rives, savent mieux chaque jour le cours des choses illisibles; et remontant les fleuves vers leur source, entre les vertes apparences, ils sont gagnés soudain de cet éclat sévère où toute langue perd ses armes.
Ainsi l’homme mi-nu sur l’Océan des neiges, rompant soudain l’immense libration, poursuit un singulier dessein où les mots n’ont plus prise. Epouse du monde ma présence, épouse du monde ma prudence!… Et du côté des eaux premières me retournant avec le jour, comme le voyageur, à la néoménie, dont la conduite est incertaine et la démarche est aberrante, voici que j’ai dessein d’errer parmi les plus vieilles couches du langage, parmi les plus hautes tranches phonétiques: jusqu’à des langues très lointaines, jusqu’à des langues très entières et très parcimonieuses,
comme ces langues dravidiennes qui n’eurent pas de mots distincts pour ‘hier’ et pour ‘demain’… Venez et nous suivez, qui n’avons mots à dire: nous remontons ce pur délice sans graphie où court l’antique phrase humaine; nous nous mouvons parmi de claires élisions, des résidus d’anciens préfixes ayant perdu leur initiale, et devançant les beaux travaux de linguistique, nous nous frayons nos voies nouvelles jusqu’à ces locutions inouïes, où l’aspiration recule au delà des voyelles et la modulation du souffle se propage, au gré de telles labiales mi-sonores, en quête de pures finales vocaliques.
… Et ce fut au matin, sous le plus pur vocable, un beau pays sans haine ni lésine, un lieu de grâce et de merci pour la montée des sûrs présages de l’esprit; et comme un grand Ave de grâce sur nos pas, la grande roseraie blanche de toutes neiges à la ronde… Fraîcheur d’ombelles, de corymbes, fraîcheur d’arille sous la fève, ha! tant d’azymes encore aux lèvres de l’errant!… Quelle flore nouvelle, en lieu plus libre, nous absout de la fleur et du fruit? Quelle navette d’os aux mains des femmes de grand âge, quelle amande d’ivoire aux mains des femmes de jeune âge
nous tissera linge plus frais pour la brûlure des vivants?… Epouse du monde notre patience, épouse du monde notre attente!… Ah! tout l’hièble du songe à même notre visage! Et nous ravisse encore, ô monde! ta fraîche haleine de mensonge!… Là où les fleuves encore sont guéables, là où les neiges encore sont guéables, nous passerons ce soir une âme non guéable… Et au delà sont les grands lés du songe, et tout ce bien fongible où l’être engage sa fortune…
∗
Désormais cette page où plus rien ne s’inscrit.
Sur trois grandes saisons...
Sur trois grandes saisons m’établissant
avec honneur, j’augure bien du sol où j’ai
fondé ma loi.
Les armes au matin sont belles et la
mer. À nos chevaux livrée la terre sans
amandes
nous vaut ce ciel incorruptible. Et le
soleil n’est point nommé, mais sa puissance
est parmi nous
et la mer au matin comme une présomption
de l’esprit.
Puissance, tu chantais sur nos routes
nocturnes!... Aux ides pures du matin que
savons-nous du songe, notre ainesse ?
Pour une année encore parmi vous !
Maitre du grain, maitre du sel, et la chose
publique sur de justes balances!
Je ne hélerai point les gens d’une autre
rive. Je ne tracerai point de grands
quartiers de villes sur les pentes avec le
sucre des coraux. Mais j’ai dessein de vivre
parmi vous.
Au seuil des tentes toute gloire! ma
force parmi vous! et l’idée pure comme un
sel tient ses assises dans le jour.
CUVRE POÉTIQUE, I, Anabase, I.