Astres lointains des soirs, musiques infinies
Astres lointains des soirs, musiques infinies,
Ce Cœur universel ruisselant de douceur
Est le coeur de la Terre et de ses insomnies.
En un pantoum sans fin, magique et guérisseur
Complainte
De l’oubli des morts
MESDAMES et Messieurs, «
Vous dont la mère est morte,
C’est le bon fossoyeux
Qui gratte à votre porte.
Les morts
C’est sous terre;
Ca n’en sort
Guère.
Vous fumez dans vos bocks,
Vous soldez quelque idylle,
La-bas chante le coq,
Pauvres morts hors des villes !
Grand-papa se penchait,
La, le doigt sur la tempe,
Soeur faisait du crochet,
Mère montait la lampe.
Les morts
C’est discret,
Ca dort
Trop au frais.
Vous avez bien dîné,
Comment va cette affaire?
Ah! les petits morts-nés
Ne se dorlotent guère!
Notez, d’un trait égal,
Au livre de la caisse,
Entre deux frais de bal:
Entretien tombe et messe.
C’est gai,
Cette vie;
Hein, ma mie,
O gué?
Mesdames et Messieurs,
Vous dont la sœur est morte,
Ouvrez au fossoyeux
Qui claque à votre porte;
Si vous n’avez pitié,
Il viendra (sans rancune)
Vous tirer par les pieds,
Une nuit de grand’lune!
Importun
Vent qui rage!
Les défunts ?
Ca voyage...
Complainte de certains ennuis
Un couchant des Gosmogonies !
Ah ! que la Vie est quotidienne…
Et, du plus vrai qu’on se souvienne,
Comme on fut piètre et sans génie !..
On voudrait s’avouer des choses,
Dont on s’étonnerait en route,
Qui feraient, une fois pour toutes !
Qu’on s’entendrait à travers poses.
On voudrait saigner le Silence,
Secouer l’exil des causeries ;
Et non ! ces dames sont aigries
Par des questions de préséance.
Elles boudent là, l’air capable.
Et, sous le ciel, plus d’un s’explique,
Par quels gâchis suresthétiques
Ces êtres-là sont adorables.
Justement, une nous appelle,
Pour l’aider à chercher sa bague,
Perdue (où dans ce terrain vague ?)
Un souvenir d’AMOUR, dit-elle !
Ces êtres-là sont adorables !
Complainte de l’automne monotone
Automne, automne, adieux de l’Adieu!
La tisane bout, noyant mon feu;
Le vent s’*époumonne
A reverdir la biche où mon grand ceeur tisonne.
Est-il de vrais yeux ?
Nulle ne songe à m’aimer un peu.
Milieux aptéres,
Ou sans divans ;
Regards levants,
Deuils solitaires,
Complainte de la lune en province
Ah ! la belle pleine Lune,
Grosse comme une fortune !
La retraite sonne au loin,
Un passant, monsieur l’adjoint ;
Un clavecin joue en face,
Un chat traverse la place !
La province qui s’endort !
Plaquant un dernier accord,
Le piano clôt sa fenêtre.
Quelle heure peut-il bien être ?
Calme Lune, quel exil !
Faut-il dire : ainsi soit-il ?
Lune, ô dilettante Lune,
À tous les climats commune,
Tu vis hier le Missouri,
Et les remparts de Paris,
Les fiords bleus de la Norvège,
Les pôles, les mers, que sais-je ?
Lune heureuse ! ainsi tu vois,
À cette heure, le convoi
De son voyage de noce !
Ils sont partis pour l’Écosse.
Quel panneau, si, cet hiver,
Elle eût pris au mot mes vers !
Lune, vagabonde Lune,
Faisons cause et mœurs communes ?
O riches nuits ! je me meurs,
La province dans le cœur !
Et la lune a, bonne vieille,
Du coton dans les oreilles.
Complainte des Nostalgies préhistoriques
La nuit bruine sur les villes.
Mal repu des gains machinals,
On dîne; et gonflé d’idéal,
Chacun sirote son idylle,
Ou furtive, ou facile.
Echos des grands soirs primitifs!
Couchants aux flambantes usines,
Rude paix des sols en gésine,
Cri jailli là-bas d’un massif,
Violuptés à vif!
Dégringolant une vallée,
Heurter, dans des coquelicots,
Une enfant bestiale et brûlée,
Qui suce, en blaguant les échos,
De juteux abricots.
Livrer aux langueurs des soirées
Sa toison où du cristal luit,
Pourlécher ses lèvres sucrées,
Nous barbouiller le corps de fruits
Et lutter comme essui!
Un moment, béer, sans rien dire,
Inquiets d’une étoile là-haut;
Puis, sans but, bien gentils satyres,
Nous prendre aux premiers sanglots
Fraternels des crapauds.
Et, nous délèvrant de l’extase,
Oh! devant la lune en son plein,
Là-bas, comme un bloc de topaze,
Fous, nous renverser sur les reins,
Riant, battant des mains!
La nuit bruine sur les villes:
Se raser le masque, s’orner
D’un frac deuil, avec art dîner,
Puis, parmi des vierges débiles,
Prendre un air imbécile.
Complainte des Pianos qu’on entend dans les quartiers aisés
Menez l’âme que les Lettres ont bien nourrie,
Les pianos, les pianos, dans les quartiers aisés!
Premiers soirs, sans pardessus, chaste flânerie,
Aux complaintes des nerfs incompris ou brisés.
Ces enfants, à quoi rêvent-elles,
Dans les ennuis des ritournelles?
– “Préaux des soirs,
Christs des dortoirs!
“Tu t’en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss’s et tu t’en vas,
Défaire et refaire ses tresses,
Broder d’éternels canevas.”
Jolie ou vague? triste ou sage? encore pure?
O jours, tout m’est égal? ou, monde, moi je veux?
Et si vierge, du moins, de la bonne blessure
Sachant quels gras couchants ont les plus blancs aveux?
Mon Dieu, à quoi donc rêvent-elles?
A des Roland, à des dentelles?
– “Coeurs en prison,
Lentes saisons!
“Tu t’en vas et tu nous quittes,
Tu nous quitt’s et tu t’en vas!
Couvents gris, choeurs de Sulamites,
Sur nos seins nuls croisons nos bras.”
Fatales clés de l’être un beau jour apparues;
Psitt! aux hérédités en ponctuels ferments,
Dans le bal incessant de nos étranges rues;
Ah! pensionnats, théâtres, journaux, romans!
Allez, stériles ritournelles,
La vie est vraie et criminelle.
– “Rideaux tirés,
Peut-on entrer?
“Tu t’en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss’s et tu t’en vas,
La source des frais rosiers baisse,
Vraiment! Et lui qui ne vient pas…”
Il viendra! Vous serez les pauvres coeurs en faute,
Fiancés au remords comme aux essais sans fond,
Et les suffisants coeurs cossus, n’ayant d’autre hôte
Qu’un train-train pavoisé d’estime et de chiffons.
Mourir? peut-être brodent-elles,
Pour un oncle à dot, des bretelles?
– “Jamais! Jamais!
Si tu savais!
‘Never! Never! If only you knew!
“Tu t’en vas et tu nous quittes,
Tu nous quitt’s et tu t’en vas,
Mais tu nous reviendras bien vite
Guérir mon beau mal, n’est-ce pas?”
Et c’est vrai! l’Idéal les fait divaguer toutes,
Vigne bohême, même en ces quartiers aisés.
La vie est là; le pur flacon des vives gouttes
Sera, comme il convient, d’eau propre baptisé.
Aussi, bientôt, se joueront-elles
De plus exactes ritournelles.
“– Seul oreiller!
Mur familier!
“Tu t’en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss’s et tu t’en vas,
Que ne suis-je morte à la messe!
O mois, ô linges, ô repas!”
Complainte du Roi de Thulé
Il était un roi de Thulé,
Immaculé,
Qui, loin des jupes et des choses,
Pleurait sur la métempsychose
Des lys en roses,
Et quel palais!
Ses fleurs dormant, il s’en allait,
Traînant des clés,
Broder aux seuls yeux des étoiles,
Sur une tour, un certain Voile
De vive toile,
Aux nuits de lait!
Quand le voile fut bien ourlé
Loin de Thulé,
Il rama fort sur les mers grises,
Vers le soleil qui s’agonise,
Féerique Eglise!
Il ululait:
“Soleil-crevant, encore un jour,
Vous avez tendu votre phare
Aux holocaustes vivipares,
Du culte qu’ils nomment l’Amour.
“Et comme, devant la nuit fauve,
Vous vous sentez défaillir,
D’un dernier flot d’un sang martyr
Vous lavez le seuil de l’Alcôve!
“Soleil! Soleil! moi je descends
Vers vos navrants palais polaires,
Dorloter dans ce Saint-Suaire
Votre coeur bien en sang,
En le berçant!”
Il dit, et, le Voile étendu,
Tout éperdu,
Vers les coraux et les naufrages,
Le roi raillé des doux corsages,
Beau comme un Mage
Est descendu!
Braves amants! aux nuits de lait,
Tournez vos clés!
Une ombre, d’amour pur transie,
Viendrait vous gémir cette scie:
“Il était un roi de Thulé
Immaculé…”
Complainte sur certains Temps déplacés
Le couchant de sang est taché
Comme un tablier de boucher;
Oh! qui veut aussi m’écorcher!
– Maintenant c’est comme une rade!
Ça vous fait le coeur tout nomade,
A cingler vers mille Lusiades!
Passez, ô nuptials appels,
Vers les comptoirs, les Archipels
Où l’on mastique le bétel!
Je n’aurai jamais d’aventures;
Qu’il est petit, dans la Nature,
Le chemin d’fer Paris-Ceinture!
– V’là la fontainier! il siffle l’air
(Connu) du bon roi Dagobert;
Oh! ces matins d’avril en mer!
– Le vent galope ventre à terre,
En vain voudrait-on le fair’taire!
Ah! nom de Dieu quelle misère!
– Le Soleil est mirobolant
Comme un poitrail de chambellan,
J’en demeure les bras ballants;
Mais jugez si ça m’importune,
Je rêvais en plein de lagunes
De Venise au clair de la lune!
– Vrai! la vie est pour les badauds;
Quand on a du dieu sous la peau,
On cuve ça sans dire mot.
L’obélisque quadrangulaire,
De mon spleen monte; j’y digère,
En stylite, ce gros Mystère.
Dimanches
Bref, j’allais me donner d’un “Je vous aime”
Quand je m’avisai non sans peine
Que d’abord je ne me possédais pas bien moi-même.
(Mon Moi, c’est Galathée aveuglant Pygmalion!
Impossible de modifier cette situation.)
Ainsi donc, pauvre, pâle et piètre individu
Qui ne croit à son Moi qu’à ses moments perdus,
Je vis s’effacer ma fiancée
Emportée par le cours des choses,
Telle l’épine voit s’effeuiller,
Sous prétexte de soir sa meilleure rose.
Or, cette nuit anniversaire, toutes les Walkyries du vent
Sont revenues beugler par les fentes de ma porte:
Vae soli!
Mais, ah! qu’importe!
Il fallait m’en étourdir avant!
Trop tard! ma petite folie est morte!
Qu’importe Vae soli!
Je ne retrouverai plus ma petite folie.
Le grand vent bâillonné,
S’endimanche enfin le ciel du matin.
Et alors, eh! allez donc, carillonnez,
Toutes cloches des bons dimanches!
Et passez layettes et collerettes et robes blanches
Dans un frou-frou de lavande et de thym
Vers l’encens et les brioches!
Tout pour la famille, quoi! Vae soli! C’est certain.
La jeune demoiselle à l’ivoirin paroissien
Modestement rentre au logis.
On le voit, son petit corps bien reblanchi
Salt qu’il appartient
A un tout autre passé que le mien!
Mon corps, ô ma soeur, a bien mal à sa belle àme…
Oh! voilà que ton piano
Me recommence, si natal maintenant!
Et ton coeur qui s’ignore s’y ânonne
En ritournelles de bastringues à tout venant,
Et ta pauvre chair s’y fait mal!…
A moi, Walkyries!
Walkyries des hypocondries et des tueries!
Ah! que je te les tordrais avec plaisir,
Ce corps bijou, ce cœur à ténor,
Et te dirais leur fait, et puis encore
La manière de s’en servir
De s’en servir à deux,
Si tu voulais seulement m’approfondir ensuite un peu!
Non, non! C’est sucer la chair d’un coeur élu,
Adorer d’incurables organes
S’entrevoir avant que les tissus se fanent
En monomanes, en reclus!
Et ce n’est pas sa chair qui me serait tout,
Et je ne serais pas qu’un grand cœur pour elle,
Mais quoi s’en aller faire les fous
Dans des histoires fraternelles!
L’âme et la chair, la chair et l’âme,
C’est l’Esprit édénique et fier
D’être un peu l’Homme avec la Femme.
En attendant, oh! garde-toi des coups de tête,
Oh! file ton rouet et prie et reste honnête.
– Allons, dernier des poètes,
Toujours enfermé tu te rendras malade!
Vois, il fait beau temps tout le monde est dehors,
Va donc acheter deux sous d’ellébore,
Ça te fera une petite promenade.