Du malheur de recevoir

Du malheur de recevoir
Un estranger sans avoir
De luy quelque cognoissance,
Tu as fait experiance,
Menelas, ayant receu
Pâris dont tu fus deceu.
Et moy je la viens de faire,
Qui ore ay voulu retraire
Sottement un estranger
Dans ma chambre et le loger.

Il estoit minuict : et l’Ourse
De son char tournoit la course
Entre les mains du Bouvier,
Quand le somme vint lier
D’une chaine sommeilliere
Mes yeux clos sous la paupiere.

Ja je dormois en mon lit
Lors que j’entr’ouy le bruit
D’un qui frappoit à ma porte,
Et heurtoit de telle sorte
Que mon dormir s’en-alla.
Je demanday : Qu’est-ce là
Qui fait à mon huis sa plainte ?
« Je suis enfant, n’aye crainte »,
Ce me dit-il, et adonc
Je luy desserre le gond
De ma porte verrouillee.

« J’ay la chemise mouillée
Qui me trempe jusqu’aux oz,
Ce disoit, dessus le doz
Toute nuict : j’ay eu la pluie ;
Et pource je te supplie
De me conduire à ton feu
Pour m’aller seicher un peu. »

Lors je prins sa main humide,
Et plein de pitié le guide
En ma chambre et le fis seoir
Au feu qui restoit du soir ;
Puis allumant des chandelles,
Je vy qu’il portoit des ailes,
Dans la main un arc Turquois,
Et sous l’aisselle un carquois.
Adonc en mon cœur je pense
Qu’il avoit quelque puissance,
Et qu’il falloit m’apprester
Pour le faire banqueter.

Ce-pendant il me regarde
D’un œil, de l’autre il prend garde
Si son arc estoit seiché.
Puis me voyant empesché
A luy faire bonne chere,
Me tire une fleche amere
Droict en l’œil : le coup de là
Plus bas au cœur devala,
Et m’y fist telle ouverture,
Qu’herbe, drogue ny murmure
N’y serviroient plus de rien.
Voila, Robertet, le bien,
Mon Robertet qui embrasses
L’heur des Muses et des Graces,
Le bien qui m’est survenu
Pour loger un incognu.
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