Chanté
Dans ce pays plein de cendres amères
Il va germer ce que les cieux semèrent
C’est un avril avant le temps venu
C’est un enfant de parents inconnus
Et comme au vent un peu d’eau qui frissonne
C’est un enfant qui ne tient de personne
C’est un enfant entre hier et demain
Tout le passé dans le creux de sa main
Bien str la vie est toujours la plus forte
Quand le soleil s’assied devant la porte
Il se regarde et s’étonne de lui
Dans les maisons que lui laisse la pluie
On a repeint tous les volets en vert
Les jours s’en vont pourtant comme en hiver
Pingant l’oreille à leurs mêmes ciseaux
Sous le ciel noir comme l’aile et l’oiseau
Mais déjà l’eil de Vherbe s’écarquille
Pour laisser voir le jaune des jonquilles
Un long parfum fleurit dans les passants
Une musique à leur lèvre se sent
Tout semble prêt au venir des vertiges
L’air semble fait pour ce pas du prodige
Comme un joueur cachant son point aux dés
Trahit des yeux son secret mal gardé
Un mot ferait que tout s’évanouisse
Laissez le lin traîner pour qu’il rouisse
Taisez même à Dieu ce que vous rêviez
Faites semblant que c’est toujours janvier
Laissez venir cette mer haute et lente
Laissez grandir en vous comme une plante
Ce doux bonheur facilement brisé
Laissez la force aboutir au baiser
Laissez former le chant dans votre bouche
La main frémir de la main qui la touche
Et regardez dans vos miroirs troublés
Lever en vous la jeunesse du blé
A tous les printemps qui ressembles
Tourne vers moi ce visage qui tremble
Verse ton vin dans mon verre ô printemps
Rends-moi mon cœur ma vie et mes vingt ans
Sombre plaisir des soirs légers demeure
Demeure en moi qui renais et qui meurs
Mue et remue amour en moi qui fuis
Comme une rame au profond de la nuit
En quelle année où. sommes-nous mon Ame
Tout peut changer mais non l’homme et la femme
Ni ce grand cri ni ce déchirement
Et la stupeur soudaine des amants
Tout peut changer de sens et de nature
Le bien le mal les lampes les voitures
Même le ciel au-dessus des maisons
Tout peut changer de rime et de raison
Rien n’être plus ce qu’aujourd’hui nous sommes
Tout peut changer mais non la femme et "homme

LES POÈTES, La Tragédie des Poètes.
Gallimard, 1960.
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