Les Constellations
Clydie, au crépuscule assise dans les fleurs,
Regarde, à l’orient, de ses beaux yeux rêveurs
Les constellations, claires géométries,
Au velours bleu du soir fixer leurs pierreries.
Mélanthe les indique et, le doigt vers les cieux,
Les nomme par leurs noms doux et mystérieux :
Pégase, le Dragon, Cassiopée insigne,
Andromède et la Lyre, et la Vierge et le Cygne,
Et le grand Chariot qui brille éblouissant
Et, seul, n’a point de part aux bains de l’Océan.
La majesté des dieux avec l’ombre descend,
Donnant une âme auguste aux choses familières.
Sur le bord opposé du golfe, des lumières
Brillent ; par instants glisse et s’éloigne un bateau.
Le bruit des rames va s’affaiblissant sur l’eau…
Et les amants, dont l’âme au firmament s’abîme,
Enivrés de la nuit transparente et sublime,
Parfois ferment les yeux et soudain, ô douceur,
Retrouvent tout le ciel étoilé dans leur cœur.
Nyza chante
La famille nombreuse, et par les dieux comblée,
Tout autour de la table est encor rassemblée ;
Elyone au long col, Lydie aux seins naissants,
Nyza dont la voix triste a de si purs accents ;
Myrte agile et robuste ; Ixène douce et blanche.
La mère aux lourds bandeaux sur les petits se penche ;
Myrte rit aux éclats ; Ixène jette un cri ;
Et le père accoudé sur la table sourit…
Le jour fut accablant ; par la fenêtre ouverte
Un peu de brise vient de la route déserte ;
La campagne s’endort dans l’or des soirs d’été.
Et le mystère monte avec l’obscurité…
L’âme pensive au lent adieu de la lumière :
Chante, dit à Nyza la voix grave du père ;
Et, regardant là-bas briller les derniers feux,
Il baise avec lenteur l’enfant sur ses cheveux.
Entre ses sœurs Nyza de son père est chérie ;
Sa voix semble toujours pleurer une patrie.
Elle a treize ans ; un soir d’amour, la Volupté
De nuit et de lumière a pétri sa beauté.
Son petit front de marbre a l’horreur des servages,
Et, douce, elle sourit avec des yeux sauvages.
Elle chante ; ce sont des rondes d’anciens jours,
Des airs simples appris, le soir, dans les faubourgs.
Sa bouche exquise semble un calice qui s’ouvre ;
Et sa voix, que toujours un peu de brume couvre,
Monte et s’exhale ainsi qu’un triste et pur soupir
Au fond du grand silence où le jour va mourir !
Elyone et Lydie, aux limpides pensées,
Se tiennent doucement par la taille enlacées ;
Le petit Myrte dort, la tête sur son bras ;
Et le père, sachant qu’on ne le verra pas,
Faisant tourner un verre avec sa main distraite,
Laisse errer dans ses yeux une larme secrète…
Sur le seuil, la servante, oubliant ses travaux,
N’a point encore à table apporté les flambeaux.
Tout est noir ; le grand ciel brille de feux sans nombre ;
Par instants, sur la route, un pas sonne, dans l’ombre…
Tout dort
Tout dort. Le fleuve antique entre ses quais de pierre
Semble immobile. Au loin s’espacent des beffrois.
Et sur la cité, monstre aux écailles de toits,
Le silence descend, doux comme une paupière.
Les palais et les tours sur le ciel étoilé
Découpent des profils de rêve. Notre-Dame
Se reflète, géante, au miroir de mon Ame ;
Et la Sainte-Chapelle a lair de s’envoler!...
Tout dort dans les maisons ow regarde la lune ;
Et ceux-la qu’éreinta la vie et son travail
Jouissent, poings fermés, leur somme de bétail,
Ou galopent, furieux, la course à la Fortune.
Pour moi, je veille, l’ame éparse dans la nuit,
Je veille, coeur tendu vers des lèvres absentes,
Parmi la solitude aux brises caressantes ;
Et la lune a travers les arbres me conduit.
Paris est recueilli comme une basilique ;
A peine un roulement de fiacre, par moment,
Un chien perdu qui pleure, ou le long sifflement
D’une locomotive — au loin — mélancolique.
Le silence est profond, comme mystérieux :
La nuit porte l’amour endormi sous sa mante;
Et je n’entends plus rien dans la cité dormante
Que ton haleine frêle et douce, ô mon amante,
Qui fait trembler mon cœur large ouvert sous les cieux.
LE CHARIOT D’OR, Élégies, 1901.