En forêt
Dans la forêt étrange c’est la nuit;
C’est comme un noir silence qui bruit;
Dans la forêt, ici blanche et là brune
En pleurs de lait filtre le clair de lune.
Un vent d’été, qui souffle on ne sait d’où,
Erre en rêvant comme une âme de fou ;
Et, sous des yeux d’étoile épanouie,
La forêt chante avec un bruit de pluie.
Parfois il vient des gémissements doux
Des lointains bleus pleins d’oiseaux et de loups ;
Il vient aussi des senteurs de repaires ;
C’est l’heure froide où dorment les vipères,
L’heure où l’amour s’épeure au fond du nid,
Où s’élabore en secret l’aconit ;
Où l’être qui garde une chère offense,
Se sentant seul et loin des hommes, pense.
— Pourtant la lune est bonne dans le ciel
Qui verse, avec un sourire de miel,
Son âme calme et ses pâleurs amies
Au troupeau roux des roches endormies.
Fin d’automne
C’est le soir, au jardin du Luxembourg ; les portes
Vont se fermer ; le jour qui meurt à l’horizon
Semble un dernier adieu de la douce saison ;
Le pied foule un tapis mourant de feuilles mortes.
La nuit lente descend ; on entend s’apaiser
Des passants attardés les pas et les murmures ;
Les groupes, sur leur socle, au milieu des ramures,
Pour conjurer le froid échangent un baiser.
Car voici que l’Hiver s’avance, triste et sombre!
Vous allez être seuls, ô pauvres marbres nus!
Les amoureux discrets, à vous tous bien connus,
Ne viendront de longtemps s’abriter à votre ombre.
Un brouillard gris et fin sestompe dans les airs ;
Le mystère se fait dans les mornes allées
Que hanteront bientôt les bises désolées ;
Les moineaux sont partis et les bancs sont déserts.
Oh! le triste retour des saisons enrhumées !
Déjà sur votre épaule un frisson vient courir ;
Déjà le cœur se serre, et, comme pour s’ouvrir,
Aspire au chaud parfum des chambres bien fermées.
J’ai du goût pour la flâne…
J’ai du goût pour la flâne, et j’aime, par les rues,
les réclames des murs fardés de couleurs crues,
la Redingote Grise, et Monsieur Gallopau ;
L’Hérissé qui rayonne au-dessous d’un chapeau ;
la femme aux cheveux faits de teintes différentes.
Je m’amuse bien mieux que si j’avais des rentes
avec l’homme des cinq violons à la fois,
Bornibus, la Maison n’est pas au coin du Bois ;
le kiosque japonais et la colonne-affiche…
Et je ne conçois pas le désir d’être riche.
L’Âme
Comme un exilé du vieux thème,
J’ai descendu ton escalier ;
Mais ce qu’a lié l’Amour même,
Le temps ne peut le délier.
Chaque soir quand ton corps se couche
Dans ton lit qui n’est plus à moi,
Tes lèvres sont loin de ma bouche,
Cependant, je dors près de Toi.
Quand je sors de la vie humaine,
J’ai l’air d’être en réalité
Un monsieur seul qui se promène,
Pourtant je marche à ton côté.
Ma vie à la tienne est tressée
Comme on tresse des fils soyeux,
Et je pense avec ta pensée,
Et je regarde avec tes yeux.
Quand je dis ou fais quelque chose,
Je te consulte, tout le temps ;
Car je sais, du moins, je suppose,
Que tu me vois, que tu m’entends.
Moi-même je vois tes yeux vastes,
J’entends ta lèvre au rire fin.
Et c’est parfois dans mes nuits chastes
Des conversations sans fin.
C’est une illusion sans doute,
Tout cela n’a jamais été ;
C’est cependant, Mignonne, écoute
C’est cependant la vérité.
Du temps où nous étions ensemble,
N’ayant rien à nous refuser,
Docile à mon désir qui tremble
Ne m’as-tu pas, dans un baiser,
Ne m’as-tu pas donné ton âme ?
Or le baiser s’est envolé,
Mais l’âme est toujours là, Madame ;
Soyez certaine que je l’ai.
Mendiants
Pendant qu’hésite encor ton pas sur la prairie,
Le pays s’est de ciel houleux enveloppé.
Tu cèdes, l’œil levé vers la nuagerie,
A ce doux midi blême et plein d’osier coupé.
Nous avons tant suivi le mur de mousse grise
Qu’à la fin, à nos flancs qu’une douleur emplit,
Non moins bon que ton sein, tiède comme l’église,
Ce fossé s’est ouvert aussi sûr que le lit.
Dédoublement sans fin d’un typique fantôme,
Que l’or de ta prunelle était peuplé de rois!
Est-ce moi qui riais à travers ce royaume?
Je tenais la martyre, ayant ses bras en croix.
Le fleuve au loin, le ciel en deuil, l’eau de tes lèvres,
Immense trilogie amère aux cœurs noyés,
Un goût m’est revenu de nos plus forts genièvres,
Lorsque ta joue a lui, près des yeux dévoyés!
Et pourtant, oh! pourtant, des seins de l’innocente
Et de nos doigts, sonnant, vers notre rêve éclos
Sur le ventre gentil comme un tambour qui chante,
Dianes aux désirs, et charger aux sanglots,
De ton attifement de boucles et de ganses,
Vieux Bébé, de tes cils essuyés simplement,
Et de vos piétés, et de vos manigances
Qui m’auraient bien pu rendre aussi chien que l’amant,
Il ne devait rester qu’une ironie immonde,
Une langueur des yeux détournés sans effort.
Quel bras, impitoyable aux Échappés du monde,
Te pousse à l’Est, pendant que je me sauve au Nord!
Poison perdu
Des nuits du blond et de la brune
Rien dans la chambre n’est resté;
Pas une dentelle d’été,
Pas une cravate commune.
Rien sur le balcon où le thé
Se prend aux heures de la lune.
Ils n’ont laissé de trace aucune,
Aucun souvenir n’est resté.
Au bord d’un rideau bleu piquée
Luit une épingle à tête d’or,
Comme un gros insecte qui dort.
Pointe d’un fin poison trempée,
Je te prends: sois-moi préparée
Aux heures des désirs de mort.
Pourrières
Un vieux clocher coiffé de fer sur la colline.
Des fenêtres sans cris, sous des toits sans oiseaux.
D’un barbaresque Azur la paix du Ciel s’incline.
Soleil dur! Mort de l’ombre! Et Silence des Eaux.
Marius! son fantôme à travers les roseaux,
Par la plaine! Un son lent de l’Horloge féline.
Quatre enfants sur la place où l’ormeau perd ses os,
Autour d’un Pauvre, étrange, avec sa mandoline.
Un banc de pierre chaud comme un pain dans le four,
Où trois Vieux, dans ce coin de la Gloire du Jour,
Sentent au rayon vif cuire leur vieillesse.
Babet revient du bois, tenant sa mule en laisse.
Noir, le Vicaire au loin voit, d’une ombre au ton bleu,
Le Village au soleil fumer vers le Bon Dieu.
Pourrières
Que triste tombe un soir de novembre !
La Bougie rayonne dans la chambre.
Je rêve, et mon cœur n’y est pour rien :
Vraiment, ah vraiment, ce n’est pas bien.
Ni joie autour de nous, ni souffrance ;
Sur le front pas l’aile d’une Espérance !
Suis-je mort ? je n’entends ni ne vois.
Nul écho de la plus charmante voix.
La flamme s’allonge, et tremblotte.
Dans la chambre un novembre triste flotte.
Qui donc crois-je entendre par instants ?
Dans la mer imaginaire que j’entends,
C’est, voyez-vous, mon âme esseulée
Qui, ce soir, - novembre gronde - est ensablée !
Precocite, tristesse et génie
On ne le verra plus aux féfes nationales,
S’enfermer dans l’Hisfoire et tirer les verrous,
Il vint trop tôt, il est reparti sans scandale ;
O vous qui m’écoutez, rentrez chacun chez
[vous.
Ue &
« De sa génération, Laforgue seul a eu du génie. »
Sonnet d’été
Nous habiterons un discret boudoir,
Toujours saturé d’une odeur divine,
Ne laissant entrer, comme on le devine,
Qu’un jour faible et doux ressemblant au soir.
Une blonde frêle en mignon peignoir
Tirera des sons d’une mandoline,
Et les blancs rideaux tout en mousseline
Seront réfléchis par un grand miroir.
Quand nous aurons faim, pour toute cuisine
Nous grignoterons des fruits de la Chine,
Et nous ne boirons que dans du vermeil ;
Pour nous endormir, ainsi que des chattes
Nous nous étendrons sur de fraîches nattes ;
Nous oublîrons tout, — même le soleil!