Henri de Régnier

Henri de Régnier

1864–1936 · a vécu 71 ans FR FR

n. 1864-12-28, Honfleur · m. 1936-05-23, Paris

Julie aux yeux d’enfant

Lorsque Julie est nue et s’apprête au plaisir,
Ayant jeté la rose où s’amusait sa bouche,
On ne voit dans ses yeux ni honte ni désir;
L’attente ne la rend ni tendre ni farouche.

Sur son lit où le drap mêle sa fraîche odeur
Au parfum doux et chaud de sa chair savoureuse,
En silence, elle étend sa patiente ardeur
Et son oisive main couvre sa toison creuse.

Elle prépare ainsi sans curiosité
Pour l’instant du baiser sa gorge et son visage,
Car, fleur trop tôt cueillie et fruit trop tôt goûté,
Julie aux yeux d’enfant est jeune et n’est plus sage!

Sa chambre aux murs savants lui montre en ses miroirs
Elle-même partout répétée autour d’elle
Ainsi qu’en d’autres lits, elle s’est, d’autres soirs,
Offerte, indifférente, en sa grâce infidèle.

Mais lorsqu’entre ses bras on la serre et l’étreint,
La caresse importune en son esprit n’éveille
Que l’écho monotone, ennuyeux et lointain
De quelque autre caresse, à celle-là pareille;

C’est pourquoi, sans tendresse, hélas! et sans désir,
Sur ce lit insipide où sa beauté la couche
Elle songe à la mort et s’apprête au plaisir,
Lasse d’être ce corps, ces membres, cette bouche…

Et pourquoi, ô Julie, ayant goûté ta chair,
De ta jeunesse vaine et stérile on emporte
Un morne souvenir de ton baiser amer,
Julie aux yeux d’enfant, qui voudrais être morte.
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Poèmes

7

Julie aux yeux d’enfant

Lorsque Julie est nue et s’apprête au plaisir,
Ayant jeté la rose où s’amusait sa bouche,
On ne voit dans ses yeux ni honte ni désir;
L’attente ne la rend ni tendre ni farouche.

Sur son lit où le drap mêle sa fraîche odeur
Au parfum doux et chaud de sa chair savoureuse,
En silence, elle étend sa patiente ardeur
Et son oisive main couvre sa toison creuse.

Elle prépare ainsi sans curiosité
Pour l’instant du baiser sa gorge et son visage,
Car, fleur trop tôt cueillie et fruit trop tôt goûté,
Julie aux yeux d’enfant est jeune et n’est plus sage!

Sa chambre aux murs savants lui montre en ses miroirs
Elle-même partout répétée autour d’elle
Ainsi qu’en d’autres lits, elle s’est, d’autres soirs,
Offerte, indifférente, en sa grâce infidèle.

Mais lorsqu’entre ses bras on la serre et l’étreint,
La caresse importune en son esprit n’éveille
Que l’écho monotone, ennuyeux et lointain
De quelque autre caresse, à celle-là pareille;

C’est pourquoi, sans tendresse, hélas! et sans désir,
Sur ce lit insipide où sa beauté la couche
Elle songe à la mort et s’apprête au plaisir,
Lasse d’être ce corps, ces membres, cette bouche…

Et pourquoi, ô Julie, ayant goûté ta chair,
De ta jeunesse vaine et stérile on emporte
Un morne souvenir de ton baiser amer,
Julie aux yeux d’enfant, qui voudrais être morte.

La Prisonnière

Tu m’as fui; mais j’ai vu tes yeux quand tu m’as fui;
Je sais ce qu’à la main pèse ta gorge dure
Et le goût, la couleur, la ligne et la courbure
De ton corps disparu que mon désir poursuit.

Tu mets entre nous deux la forêt et la nuit;
Mais, malgré toi, fidèle à ta beauté parjure,
J’ai médité ta forme éparse en l’ombre obscure
Et je te referai la même. L’aube luit;

J’y dresserai le bloc debout de ta statue
Pour en remplir l’espace exact où tu fus nue.
Captive en la matière inerte, désormais,

Tu t’y tordras muette et encor furieuse
D’être prise, vivante et morte pour jamais,
Dans la pierre marbrée ou la terre argileuse.

Le secret

Prends garde. Si tu veux parler à ma tristesse,
Ne lui demande pas le secret de mes pleurs,
Ni pourquoi son regard se détourne et s’abaisse
Et se fixe longtemps sur le pavé sans fleurs.

Pour distraire son mal, sa peine et son silence,
N’évoque de l’oubli taciturne et glacé
Nul fantéme d’amour, d’orgueil ou d’espérance
Dont le visage obscur soit l’ombre du passé.
Parle-lui du soleil, des arbres, des fontaines,
De la mer lumineuse et du bois ténébreux
D’où monte dans le ciel la lune souterraine,
Et de tout ce qu’on voit quand on ouvre les yeux.
Dis-lui que le printemps porte toujours des roses ‘
En lui prenant les mains doucement, et tout bas,
Car la forme, l’odeur et la beauté des choses
Sont le seul souvenir dont on ne souffre pas.

Le Socle

L’Amour qui souriait en son bronze d’or clair
Au centre du bassin qu’enfeuille, soir à soir,
L’automne, a chancelé en se penchant pour voir
En l’onde son reflet lui rire, inverse et vert.

Le prestige mystérieux s’est entr’ouvert;
Sa chute, par sa ride, a brisé le miroir,
Et dans la transparence en paix du cristal noir
On l’aperçoit qui dort sous l’eau qui l’a couvert.

Le lieu est triste; l’if est dur; le cyprès nu.
L’allée au loin s’enfonce où nul n’est revenu,
Dont le pas à jamais vibre au fond de l’écho;

Et, de l’Amour tombé du socle qu’il dénude,
Il reste un bloc ègal qui semble le tombeau
Du songe, du silence et de la solitude.

Si j’ai parlé

Si j’ai parlé
De mon amour, c’est à l’eau lente
Qui m’écoute quand je me penche
Sur elle ; si j’ai parlé
De mon amour, c’est au vent
Qui rit et chuchote entre les branches ;
Si j’ai parlé de mon amour, c’est à l’oiseau
Qui passe et chante
Avec le vent ;
Si j’ai parlé
C’est à l’écho.

Si j’ai aimé de grand amour,
Triste ou joyeux,
Ce sont tes yeux ;
Si j’ai aimé de grand amour,
Ce fut ta bouche grave et douce,
Ce fut ta bouche ;
Si j’ai aimé de grand amour,
Ce furent ta chair tiède et tes mains fraîches
Et c’est ton ombre que je cherche.

Sur la grève

Couche-toi sur la grève et prends en tes deux mains,
Pour le laisser couler ensuite, grain par grain,
De ce beau sable blond que le soleil fait d’or ;
Puis, avant de fermer les yeux, contemple encor
La mer harmonieuse et le ciel transparent,
Et, quand tu sentiras, peu à peu, doucement,
Que rien ne pèse plus à tes mains plus légères,
Avant que de nouveau tu rouvres tes paupières,
Songe que notre vie à nous emprunte et mêle
Son sable fugitif à la grève éternelle.

Un petit roseau m’a suffi

Un petit roseau m’a suffi
Pour faire frémir l’herbe haute
Et tout le pré
Et les doux saules
Et le ruisseau qui chante aussi ;
Un petit roseau m’a suffi
À faire chanter la forêt.

Ceux qui passent l’ont entendu
Au fond du soir, en leurs pensées,
Dans le silence et dans le vent,
Clair ou perdu,
Proche ou lointain…
Ceux qui passent en leurs pensées
En écoutant, au fond d’eux-mêmes,
L’entendront encore et l’entendent
Toujours qui chante.

Il m’a suffi
De ce petit roseau cueilli,
À la fontaine où vint l’Amour
Mirer, un jour,
Sa face grave
Et qui pleurait,
Pour faire pleurer ceux qui passent
Et trembler l’herbe et frémir l’eau ;
Et j’ai, du souffle d’un roseau,
Fait chanter toute la forêt.

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