Jacques Audiberti

Jacques Audiberti

1899–1965 · a vécu 66 ans FR FR

n. 1899-03-25, Antibes · m. 1965-07-10, 5.º arrondissement de Paris

La Goujate

Arbre, pourquoi tu me regardes? Ma jambe pend du chariot. Je brille, claire, entre mes hardes comme la fille de là-haut.

comme la nuit qui m’accompagne parmi le monde indifférent. Couchée à même la campagne, au soleil seul elle se rend.

Moi, mon soleil, c’est tous les hommes, le carabinier, le chasseur. Je leur offre le sac de pommes et la barrique de douceur.

Je vais où du roi de la guerre vont les caissons et les fourgons. Et je touche comme lingère du corps pâle et nu des dragons.

Avant de crever sur la terre, entre mes bras qu’ils crèvent donc! La terre et moi faisons la paire sous la frisure et sous l’ajonc

Autrefois, je gardais trois chèvres. Mon père taillait le pain noir… Je ne veux plus que de mes lèvres on chante le rouge entonnoir.

Je ne veux plus singer la forme des tombeaux à l’angle du bois. A mon tour il faut que je dorme. Mais, d’abord, je pèse mon poids !

A mon tour il faut que j’éventre la vie afin de m’y vautrer. Qu’elle sente que je lui rentre la pointe de mon cœur outré!

Soldats! soldats! je vous déteste, car faible ni molle ne suis. Telles la déroute et la peste, en comptant vos coups je vous suis.

Ce soir, vers la plus haute tente où le gras, le triste empereur chauffe dans sa main mécontente une puissance sans erreur,

comme une vipère je rampe. Je bondis comme un bouc de fiel. Dans le cou mon fer je lui trempe. Mes cheveux filtrent son appel.

Il râle un moment sur sa couche. Déjà sur lui, moi, je m’étends. Ma bouche se colle à sa bouche. On peut venir. Il n’est plus temps.

De chaque côté de sa tête les aigles du lit je saisis. Et je vogue ainsi vers la fête de ma peau devant les fusils.
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Poèmes

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La Goujate

Arbre, pourquoi tu me regardes? Ma jambe pend du chariot. Je brille, claire, entre mes hardes comme la fille de là-haut.

comme la nuit qui m’accompagne parmi le monde indifférent. Couchée à même la campagne, au soleil seul elle se rend.

Moi, mon soleil, c’est tous les hommes, le carabinier, le chasseur. Je leur offre le sac de pommes et la barrique de douceur.

Je vais où du roi de la guerre vont les caissons et les fourgons. Et je touche comme lingère du corps pâle et nu des dragons.

Avant de crever sur la terre, entre mes bras qu’ils crèvent donc! La terre et moi faisons la paire sous la frisure et sous l’ajonc

Autrefois, je gardais trois chèvres. Mon père taillait le pain noir… Je ne veux plus que de mes lèvres on chante le rouge entonnoir.

Je ne veux plus singer la forme des tombeaux à l’angle du bois. A mon tour il faut que je dorme. Mais, d’abord, je pèse mon poids !

A mon tour il faut que j’éventre la vie afin de m’y vautrer. Qu’elle sente que je lui rentre la pointe de mon cœur outré!

Soldats! soldats! je vous déteste, car faible ni molle ne suis. Telles la déroute et la peste, en comptant vos coups je vous suis.

Ce soir, vers la plus haute tente où le gras, le triste empereur chauffe dans sa main mécontente une puissance sans erreur,

comme une vipère je rampe. Je bondis comme un bouc de fiel. Dans le cou mon fer je lui trempe. Mes cheveux filtrent son appel.

Il râle un moment sur sa couche. Déjà sur lui, moi, je m’étends. Ma bouche se colle à sa bouche. On peut venir. Il n’est plus temps.

De chaque côté de sa tête les aigles du lit je saisis. Et je vogue ainsi vers la fête de ma peau devant les fusils.

Le figuier de la tour

Omettez l’algue pourpre, les belles
femmes, leurs buissons bleus sur le sable.
Omettez le tonnerre des bielles
quand rougit le chaton périssable.

Omettez le glaçon de vos braises,
le sel roux des baisers, tous funèbres,
qui recouvre, au sommet des vertèbres,
la cuvette où pourrissent les fraises.

Omettez, sans retard, le mystère
plus sérieux du vent de novembre
qui rappelle, du fond de la terre,
les morts qui vous léguèrent leur membre.

Omettez même l’œuf de la mère,
et le poids de la main paternelle,
sur vos langues le sel éphémère
du mur de la maison éternelle.

Tu n’as plus, maintenant, Fortunée,
pierre au cœur ni ton cœur dans la pierre.
Ici toute à toi seule bornée,
mort le roi, morte aussi la sorcière,

tu verras te sourire la grande
roue au bout du chemin blanc de cendre.
Vous décernerez une guirlande
de lis de beurre, dur, qu’on peut prendre,

au premier parmi vous, qui repère
dans les airs sa vieille âme, démente,
et qui d’un déchirant coup de pierre,
la descend, et charma la tourmente.

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