Ame de nuit
Mon Ame en est triste a la fin;
Elle est triste enfin d’étre lasse,
Elle est lasse enfin d’étre en vain,
Elle est triste et lasse a la fin
Et j’attends vos mains sur ma face.
Et j’attends enfin leurs remèdes.
Pareils à des anges de glace,
J’attends qu’ils m’apportent l’anneau;
J’attends leur fraîcheur sur ma face,
Comme un trésor au fond de l’eau.
Et j’attends enfin leurs remèdes.
Pour ne pas mourir au soleil,
Mourir sans espoir au soleil !
J’attends qu’ils lavent mes yeux tièdes
Ou tant de pauvres ont sommeil!
Ou tant de cygnes sur la mer,
De cygnes errants sur la mer,
Tendent en vain leur col morose!
Oi, le long des jardins d’hiver,
Des malades cueillent des roses!
J’attends vos doigts purs sur ma face,
Pareils a des anges de glace,
J’attends qu’ils mouillent mes regards,
L’herbe morte de mes regards,
Ou tant d’agneaux las sont épars!
Chasses lasses
Mon Ame est malade aujourd’hui,
Mon ame est malade d’absences,
Mon ame a le mal des silences,
Et mes yeux l’éclairent d’ennui.
J’entrevois d’immobiles chasses,
Sous les fouets bleus des souvenirs,
Et les chiens secrets des désirs,
Passent le long des pistes lasses.
A travers de tièdes forêts,
Je vois les meutes de mes songes,
Et vers les cerfs blancs des mensonges,
Les jeunes flèches des regrets.
Mon Dieu, mes désirs hors d’haleine,
Les tièdes désirs de mes yeux,
Ont voilé de souffles trop bleus
La lune dont mon Ame est pleine.
Cloche à plongeur
O plongeur a jamais sous sa cloche!
Toute une mer de verre éternellement chaude!
Toute une vie immobile aux lents pendules verts!
Et tant d’êtres étranges a travers les parois!
Et tout attouchement à jamais interdit!
Lorsqu’il y a tant de vie en l’eau claire au dehors!
Elle l’enchaina dans une grotte...
Elle ’enchaina dans une grotte,
Elle fit un signe sur la porte ;
La vierge oublia la lumière
Et la clef tomba dans la mer.
Elle attendit les jours d’été :
Elle attendit plus de sept ans,
Tous les ans passait un passant.
Elle attendit les jours d’hiver;
Et ses cheveux en attendant
Se rappelérent la lumière.
Ils la cherchérent, ils la trouvèrent,
Ils se glissérent entre les pierres
Et éclairérent les rochers.
Un soir, un passant passe encore,
Il ne comprend pas la clarté
Et n’ose pas en approcher.
Il croit que c’est un signe étrange,
Il croit que c’est une source d’or,
Il croit que c’est un jeu des anges,
Il se détourne et passe encore...
QUINZE CHANSONS, 1947.
Ennui
Les paons nonchalants, les paons blancs ont fui,
Les paons blancs ont fui l’ennui du réveil ;
Je vois les paons blancs, les paons d’aujourd’hui,
Les paons en allés pendant mon sommeil,
Les paons nonchalants, les paons d’aujourd’hui,
Atteindre indolents l’étang sans soleil,
J’entends les paons blancs, les paons de l’ennui,
Attendre indolents les temps sans soleil.
Et sil revenait un jour
Et s’il revenait un jour
Que faut-il lui dire?
— Dites - lui qu’on l’attendit
Jusqu’a s’en mourir...
Et sil m’interroge encore
Sans me reconnaitre ?
— Parlez-lui comme une scéur,
Il souffre peut-étre...
Et s’il demande ow vous étes
Que faut-il répondre?
— Donnez-lui mon anneau d’or
Sans rien lui répondre...
Et s’il veut savoir pourquoi
La salle est déserte?
— Montrez-lui la lampe éteimte
Et la porte ouverte...
Et s’il m’interroge alors
Sur la dernière heure ?
— Dites-lui que j’ai souri
De peur qu’il ne pleure...
Hôpital
Hôpital! hôpital au bord du canal!
Hôpital au mois de Juillet!
On y fait du feu dans la salle!
Tandis que les transatlantiques sifflent sur le canal!
(Oh! n’approchez pas des fenêtres!)
Des émigrants traversent un palais!
Je vois un yacht sous la tempête!
Je vois des troupeaux sur tous les navires!
(Il vaut mieux que les fenêtres restent closes,
On est presque à l’abri du dehors.)
On a l’idée d’une serre sur la neige,
On croit célébrer des relevailles un jour d’orage,
On entrevoit des plantes éparses sur une couverture de laine,
Il y a un incendie un jour de soleil,
Et je traverse une forêt pleine de blessés.
Oh! voici enfin le clair de lune!
Un jet d’eau s’élève au milieu de la salle!
Une troupe de petites filles entr’ouvre la porte!
J’entrevois des agneaux dans une île de prairies!
Et de belles plantes sur un glacier!
Et des lys dans un vestibule de marbre!
Il y a un festin dans une forêt vierge!
Et une végétation orientale dans une grotte de glace!
Ecoutez! on ouvre les écluses!
Et les transatlantiques agitent l’eau du canal!
Oh! mais la sœur de charité attisant le feu!
Tous les beaux roseaux verts des berges sont en flamme!
Un bateau de blessés ballotte au clair de lune!
Toutes les filles du roi sont dans une barque sous l’orage!
Et les princesses vont mourir en un champ de ciguës!
Oh! n’entr’ouvrez pas les fenêtres!
Ecoutez: les transatlantiques sifflent encore à l’horizon!
On empoisonne quelqu’un dans un jardin!
Ils célèbrent une grande fête chez les ennemis!
Il y a des cerfs dans une ville assiégée!
Et une ménagerie au milieu des lys!
Il y a une végétation tropicale au fond d’une houillère!
Un troupeau de brebis traverse un pont de fer!
Et les agneaux de la prairie entrent tristement dans la salle!
Maintenant la soeur de charité allume les lampes,
Elle apporte le repas des malades,
Elle a clos les fenêtres sur le canal,
Et toutes les portes au clair de lune.
L’en-avant
Le corps ployé sur ma fenêtre,
Les nerfs vibrants et sonores de bruit
Jécoute avec ma fiévre et j’absorbe, en mon étre,
Les tonnerres des trains qui traversent la nuit.
Tls sont un incendie en fuite dans le vide.
Leur vacarme de fer, sur les plaques des ponts,
Tintamarre si fort qu’on dirait qu’il décide
Du rut d’un cratère ou des chutes d’un mont.
Et leur élan m’ébranle encor et me secoue,
Qu’au loin, dans la ténèbre et dans la nuit du sort,
Ils réveillent déja du fracas de leurs roues,
Le silence endormi dans les gares en or.
Et mes muscles bandés où tout se répercute
Et se prolonge et tout à coup revit
Communiquent, minute par minute,
Ce vol sonore et trépidant à mon esprit.
Il le remplit d’angoisse et le charme d’ivresse
Étrange et d’ample et furieuse volupté,
Lui suggérant, dans les routes de la vitesse,
Un sillage nouveau vers la vieille beauté.
O les rythmes fougueux de la nature entière
Et les sentir et les darder À travers soi!
Vivre les mouvements répandus dans les bois,
Le sol, les vents, la mer et les tonnerres ;
Vouloir qu’en son cerveau tressaille l’univers ;
Et pour en condenser les frissons clairs
En ardentes images,
Aimer, aimer surtout la foudre et les éclairs
Dont les dévorateurs de Vespace et de l’air
Incendient leur passage!
Regards
O ces regards pauvres et las!
Et les vétres et les miens !
Et ceux qui ne sont plus et ceux qui vont venir !
Et ceux qui n’arriveront jamais et qui existent cependant!
Il y en a qui semblent visiter des pauvres un dimanche;
Il y en a comme des malades sans maison;
Serre chaude
Serre au milieu des forêts !
Et vos portes à jamais closes !
Et tout ce qu’il y a sous votre coupole!
Et sous mon âme en vos analogies !
Les pensées d’une princesse qui a faim,
L’ennui d’un matelot dans le désert,
Une musique de cuivre aux fenêtres des incurables.
Allez aux angles les plus tièdes !
On dirait une femme évanouie un jour de moisson,
Il y a des postillons dans la cour de l’hospice;
Au loin, passe un chasseur d’élans, devenu infirmier.
Examinez au clair de lune!
(Oh rien n’y est à sa place !)
On dirait une folle devant les juges,
Un navire de guerre à pleines voiles sur un canal,
Des oiseaux de nuit sur des lys,
Un glas vers midi,
(La-bas sous ces cloches !)
Une étape de malades dans la prairie,
Une odeur d’éther un jour de soleil.
Mon Dieu! mon Dieu! quand aurons-nous la pluie.
Et la neige et le vent dans la serre!