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Poèmes de ce thème

Colère et indignation

Émile Verhaeren

Émile Verhaeren

La Révolte

… La rage, elle a bondi de terre
Sur un monceau de pavés gris;
La rage immense, avec des cris,
Avec du feu dans ses artères ;
La rage, elle a bondi
Féroce et haletante
Et si terriblement
Que son moment d’élan vaut à lui seul le temps
Que met un siècle en gravitant
Autour de ses cent ans d’attente.

Tout ce qui fut rêvé jadis;
Ce que les fronts les plus hardis
Vers l’avenir ont instauré ;
Ce que les âmes ont brandi,
Ce que les yeux ont imploré,
Ce que toute la sève humaine
Silencieuse a renfermé,
S’épanouit, aux mille bras armés
De ces foules, brassant leur houle avec leurs haines.

C’est la fête du sang qui se déploie,
A travers la terreur, en étendards de joie :
Des gens passent rouges et ivres;
Des gens passent sur des gens morts;
Les soldats clairs, casqués de cuivre,
Ne sachant plus où sont les droits, où sont les torts,
Las d’obéir, chargent, mollassement,
Le peuple énorme et véhément
Qui veut enfin que sur sa tête
Luisent les ors sanglants et violents de la conquête.

Voici des docks et des maisons qui brûlent,
En façades de sang, sur le fond noir du crépuscule ;
L’eau des canaux en réfléchit les fumantes splendeurs,
De haut en bas, jusqu’en ses profondeurs ;
D’énormes tours obliquement dorées
Barrent la ville au loin d’ombres démesurées ;
Les bras des feux, ouvrant leurs mains funèbres,
Éparpillent des lambeaux d’or par les ténèbres ;
Et les brasiers des toits sautent en bonds sauvages,
Hors d’eux-mêmes, jusqu’aux nuages…
Henri Michaux

Henri Michaux

La seance de sac

Cela commença quand j’étais enfant. Il y avait un grand adulte encombrant.

Comment me venger de lui? Je le mis dans un sac. La je pouvais le battre à mon aise. Il criait, mais je ne l’écoutais pas. Il n’était pas intéressant.

Cette habitude de mon enfance, je l’ai sagement gardée. Les possibilités d’intervention qu’on acquiert en devenant adulte, outre qu’elles ne vont pas loin, je m’en méfiais.

A qui est au lit, on n’offre pas une chaise.

Cette habitude, dis-je, je l’ai justement gardée, et jusqu’aujourd’hui gardée secrète. C’était plus stir.

Son inconvénient — car il y en a un — c’est que grâce à elle, je supporte trop facilement des gens impossibles.

Je sais que je les attends au sac. Voila qui donne une merveilleuse patience.

Je laisse exprès durer des situations ridicules et s’attarder mes empêcheurs de vivre. ‘

La joie que j’aurais à les mettre à la porte en réalité est retenue au moment de l’action par les délices incomparablement plus grandes de les tenir prochainement dans le sac. Dans le sac où je les roue de coups impunément et avec une fougue & lasser dix hommes robustes se relayant méthodiquement.

Sans ce petit art à moi, comment aurais-je passé ma vie décourageante, pauvre souvent, toujours dans les coudes des autres ? :

Comment aurais-je pu la continuer des dizaines d’années à travers tant de déboires, sous tant de maîtres, proches ou lointains, sous deux guerres, deux longues occupations par un peuple en armes et qui croit aux quilles abattues, sous d’autres innombrables ennemis.

Mais l’habitude libératrice me sauva. De justesse il est vrai, et je résistai au désespoir qui semblait ‘devoir ne me laisser rien. Des médiocres, des raseuses, une brute dont j’eusse pu me défaire cent fois, je me les gardais pour la séance de sac.

Liberté d’ Action

Voicr qu’est venue l’Époque dure, plus dure que la dure condition de l’homme.

Elle est venue l’Époque.

Je ferai de leurs maisons des lieux de décombre, dit une Voix.

Je ferai de leurs vaisseaux qui voguent sur l’eau des pierres qui coulent rapidement.

Je ferai de leurs familles des hordes terrifiées.

Je ferai de leurs richesses ce que d’une fourrure font les mites, n’en laissant que le spectre, lequel tombe en poussière au moindre geste.

Je ferai de leur bonheur une sale éponge qu’il faut jeter, et leurs projets d’autrefois plus comprimés que le corps de la punaise persécuteront leurs jours et leurs nuits.

Je ferai planer la mort en vérité et en réalité et malheur à qui se trouvera sous ses ailes.

Je culbuterai leurs dieux d’une monstrueuse culbute et dans ses débris éparpillés ils trouveront des dieux quils ne se savaient pas et dont la perte les fera souffrir encore davantage.

Lugubres, lugubres mois!

Lugubres comme cantonnement inondé par surprise.

Lugubres comme le blockhaus aperçu tout à coup et trop tard, trop tard son embrasure mince semblable à un mauvais œil plissé, mais ce qui en sort est autrement pénétrant.

Lugubres comme un croiseur sans escorte aérienne, le soir, prés des unités ennemies tandis qu’on entend des bruits dans le ciel que l’on identifie que trop bien quoiqu’encore faibles, mais ils grossissent si épouvantablement vite, et le croiseur sen va, zigzaguant comme une phrase maladroite qui ne rencontre pas le lit de Vhistoire.

Lugubres ... et pas finis.

Chant Dans Le Labyrinthe (Extract)
Pierre de Ronsard

Pierre de Ronsard

Contre denise, sorcière

L’inimitié que je te porte,
Passe celle, tant elle est forte,
Des chameaux et des ours,
Vieille sorciere deshontée,
Que les bourreaux ont fouettée
Le long des carrefours.

Tirant apres toy une presse
D’hommes et de femmes espesse,
Tu monstrois nud le flanc,
Et monstrois nud parmi la rue
L’estomac et l’espaule nue
Rougissante de sang.

Mais la peine fut bien petite,
Si l’on balance ton merite :
Le Ciel ne devoit pas
Pardonner à si lasche teste,
Ains il devoit de sa tempeête
L’acravanter à bas.

La Terre mere encor pleurante
Des Geans la mort violante
Bruslez du feu des Cieux,
Te laschant de son ventre à peine,
T’engendra, vieille, pour la haine
Qu’elle portoit aux Dieux.

Ta sçais que vaut mixtionnée
La drogue qui nous est donnée
Des païs chaleureux,
Et en quel mois, en quelles heures,
Les fleurs des femmes sont meilleures
Au breuvage amoureux.

Nulle herbe soit elle aux montagnes,
Ou soit venimeuse aux campagnes,
Tes yeux sorciers ne fuit,
Que tu as mille fois coupée
D’une serpe d’airain courbée,
Béant contre la nuit.

Le soir, quand la Lune fouëtte
Ses chevaux par la nuict muette,
Pleine de rage, alors,
Voilant ton execrable teste
De la peau d’une estrange beste,
Tu t’eslances dehors.

Au seul souspir de ton haleine,
Les chiens effroyez par la plaine,
Aguisent leurs abois ;
Les fleuves contremont reculent,
Les loups suivant ta trace hurlent
Ton ombre par les bois.

Hostesse des lieux solitaires,
Et par l’horreur des cimetaires
Où tu hantes le plus,
Au son des vers que tu murmures,
Les corps des morts tu des-emmures
De leurs tombeaux reclus.

Vestant de l’un l’image vaine
Tu fais trembler et cœur et veine
Rebarbotant un sort,
A la veufve qui se tourmente,
Ou à la mere qui lamente
Son seul heritier mort.

Tu fais que la Lune enchantée
Marche par l’air toute argentée,
Luy dardant d’icy bas
Telle couleur aux jouës palles,
Que le son de mille cymbales
Ne divertiroit pas.

Tu es la frayeur du village :
Chacun craignant ton sorcelage
Te ferme sa maison,
Tremblant de peur que tu ne taches
Ses bœufs, ses moutons et ses vaches
Du jus de ta poison.

J’ay veu souvent ton œil senestre,
Trois fois regardant de loing paistre
La guide du troupeau,
L’ensorceler de telle sorte,
Que tost apres je la vy morte,
Et les vers sur la peau.

Comme toy Medee execrable
Fut bien quelquefois profitable :
Ses venins ont servy,
Reverdissant d’Eson l’escorce :
Au contraire, tu m’as par force
Mon beau printemps ravy.

Dieux ! si là haut pitié demeure,
Pour recompense qu’elle meure,
Et ses oz diffamez,
Privez d’honneur de sepulture,
Soient des corbeaux goulus pasture,
Et des chiens affamez.