Poèmes de ce thème
Colère et indignation
Émile Verhaeren
La Révolte
… La rage, elle a bondi de terre
Sur un monceau de pavés gris;
La rage immense, avec des cris,
Avec du feu dans ses artères ;
La rage, elle a bondi
Féroce et haletante
Et si terriblement
Que son moment d’élan vaut à lui seul le temps
Que met un siècle en gravitant
Autour de ses cent ans d’attente.
Tout ce qui fut rêvé jadis;
Ce que les fronts les plus hardis
Vers l’avenir ont instauré ;
Ce que les âmes ont brandi,
Ce que les yeux ont imploré,
Ce que toute la sève humaine
Silencieuse a renfermé,
S’épanouit, aux mille bras armés
De ces foules, brassant leur houle avec leurs haines.
C’est la fête du sang qui se déploie,
A travers la terreur, en étendards de joie :
Des gens passent rouges et ivres;
Des gens passent sur des gens morts;
Les soldats clairs, casqués de cuivre,
Ne sachant plus où sont les droits, où sont les torts,
Las d’obéir, chargent, mollassement,
Le peuple énorme et véhément
Qui veut enfin que sur sa tête
Luisent les ors sanglants et violents de la conquête.
Voici des docks et des maisons qui brûlent,
En façades de sang, sur le fond noir du crépuscule ;
L’eau des canaux en réfléchit les fumantes splendeurs,
De haut en bas, jusqu’en ses profondeurs ;
D’énormes tours obliquement dorées
Barrent la ville au loin d’ombres démesurées ;
Les bras des feux, ouvrant leurs mains funèbres,
Éparpillent des lambeaux d’or par les ténèbres ;
Et les brasiers des toits sautent en bonds sauvages,
Hors d’eux-mêmes, jusqu’aux nuages…
Sur un monceau de pavés gris;
La rage immense, avec des cris,
Avec du feu dans ses artères ;
La rage, elle a bondi
Féroce et haletante
Et si terriblement
Que son moment d’élan vaut à lui seul le temps
Que met un siècle en gravitant
Autour de ses cent ans d’attente.
Tout ce qui fut rêvé jadis;
Ce que les fronts les plus hardis
Vers l’avenir ont instauré ;
Ce que les âmes ont brandi,
Ce que les yeux ont imploré,
Ce que toute la sève humaine
Silencieuse a renfermé,
S’épanouit, aux mille bras armés
De ces foules, brassant leur houle avec leurs haines.
C’est la fête du sang qui se déploie,
A travers la terreur, en étendards de joie :
Des gens passent rouges et ivres;
Des gens passent sur des gens morts;
Les soldats clairs, casqués de cuivre,
Ne sachant plus où sont les droits, où sont les torts,
Las d’obéir, chargent, mollassement,
Le peuple énorme et véhément
Qui veut enfin que sur sa tête
Luisent les ors sanglants et violents de la conquête.
Voici des docks et des maisons qui brûlent,
En façades de sang, sur le fond noir du crépuscule ;
L’eau des canaux en réfléchit les fumantes splendeurs,
De haut en bas, jusqu’en ses profondeurs ;
D’énormes tours obliquement dorées
Barrent la ville au loin d’ombres démesurées ;
Les bras des feux, ouvrant leurs mains funèbres,
Éparpillent des lambeaux d’or par les ténèbres ;
Et les brasiers des toits sautent en bonds sauvages,
Hors d’eux-mêmes, jusqu’aux nuages…
Gérard de Nerval
Antéros
Tu demandes pourquoi j’ai tant de rage au cœur
Et sur un col flexible une tête indomptée ;
C’est que je suis issu de la race d’Antée,
Je retourne les dards contre le dieu vainqueur.
Oui, je suis de ceux-là qu’inspire le Vengeur,
Il m’a marqué le front de sa lèvre irritée,
Sous la pâleur d’Abel, hélas ! ensanglantée,
J’ai parfois de Caïn l’implacable rougeur !
Jéhovah ! le dernier, vaincu par ton génie,
Qui, du fond des enfers, criait : « O tyrannie ! »
C’est mon aïeul Bélus ou mon père Dagon…
Ils m’ont plongé trois fois dans les eaux du Cocyte,
Et, protégeant tout seul ma mère Amalécyte,
Je ressème à ses pieds les dents du vieux dragon.
Et sur un col flexible une tête indomptée ;
C’est que je suis issu de la race d’Antée,
Je retourne les dards contre le dieu vainqueur.
Oui, je suis de ceux-là qu’inspire le Vengeur,
Il m’a marqué le front de sa lèvre irritée,
Sous la pâleur d’Abel, hélas ! ensanglantée,
J’ai parfois de Caïn l’implacable rougeur !
Jéhovah ! le dernier, vaincu par ton génie,
Qui, du fond des enfers, criait : « O tyrannie ! »
C’est mon aïeul Bélus ou mon père Dagon…
Ils m’ont plongé trois fois dans les eaux du Cocyte,
Et, protégeant tout seul ma mère Amalécyte,
Je ressème à ses pieds les dents du vieux dragon.
Henri Michaux
Dragon
Un dragon est sorti de moi. Cent queues de flammes et de nerfs il sortit.
Quel effort je fis pour le contraindre à s’élever, le fouettant par-dessus moi! Le bas était prison d’acier où j’étais enfermé. Mais je m’obstinai et soutins fureur et les tôles de l’implacable geôle finirent par se disjoindre petit à petit, forcées par l’impétueux mouvement giratoire.
C’était parce que tout allait si mal, c’était en septembre (1938), c’était le mardi, c’était pour ça que j’étais obligé pour vivre de prendre cette forme si étrange. Ainsi donc je livrai bataille pour moi seul, quand l’Europe hésitait encore, et partis comme dragon, contre les forces mauvaises, contre les paralysies sans nombre qui montaient des événements, par-dessus la voix de l’océan des médiocres, dont la gigantesque importance se démasquait soudain à nouveau vertigineusement.
Quel effort je fis pour le contraindre à s’élever, le fouettant par-dessus moi! Le bas était prison d’acier où j’étais enfermé. Mais je m’obstinai et soutins fureur et les tôles de l’implacable geôle finirent par se disjoindre petit à petit, forcées par l’impétueux mouvement giratoire.
C’était parce que tout allait si mal, c’était en septembre (1938), c’était le mardi, c’était pour ça que j’étais obligé pour vivre de prendre cette forme si étrange. Ainsi donc je livrai bataille pour moi seul, quand l’Europe hésitait encore, et partis comme dragon, contre les forces mauvaises, contre les paralysies sans nombre qui montaient des événements, par-dessus la voix de l’océan des médiocres, dont la gigantesque importance se démasquait soudain à nouveau vertigineusement.
Henri Michaux
La seance de sac
Cela commença quand j’étais enfant. Il y avait un grand adulte encombrant.
Comment me venger de lui? Je le mis dans un sac. La je pouvais le battre à mon aise. Il criait, mais je ne l’écoutais pas. Il n’était pas intéressant.
Cette habitude de mon enfance, je l’ai sagement gardée. Les possibilités d’intervention qu’on acquiert en devenant adulte, outre qu’elles ne vont pas loin, je m’en méfiais.
A qui est au lit, on n’offre pas une chaise.
Cette habitude, dis-je, je l’ai justement gardée, et jusqu’aujourd’hui gardée secrète. C’était plus stir.
Son inconvénient — car il y en a un — c’est que grâce à elle, je supporte trop facilement des gens impossibles.
Je sais que je les attends au sac. Voila qui donne une merveilleuse patience.
Je laisse exprès durer des situations ridicules et s’attarder mes empêcheurs de vivre. ‘
La joie que j’aurais à les mettre à la porte en réalité est retenue au moment de l’action par les délices incomparablement plus grandes de les tenir prochainement dans le sac. Dans le sac où je les roue de coups impunément et avec une fougue & lasser dix hommes robustes se relayant méthodiquement.
Sans ce petit art à moi, comment aurais-je passé ma vie décourageante, pauvre souvent, toujours dans les coudes des autres ? :
Comment aurais-je pu la continuer des dizaines d’années à travers tant de déboires, sous tant de maîtres, proches ou lointains, sous deux guerres, deux longues occupations par un peuple en armes et qui croit aux quilles abattues, sous d’autres innombrables ennemis.
Mais l’habitude libératrice me sauva. De justesse il est vrai, et je résistai au désespoir qui semblait ‘devoir ne me laisser rien. Des médiocres, des raseuses, une brute dont j’eusse pu me défaire cent fois, je me les gardais pour la séance de sac.
Liberté d’ Action
Voicr qu’est venue l’Époque dure, plus dure que la dure condition de l’homme.
Elle est venue l’Époque.
Je ferai de leurs maisons des lieux de décombre, dit une Voix.
Je ferai de leurs vaisseaux qui voguent sur l’eau des pierres qui coulent rapidement.
Je ferai de leurs familles des hordes terrifiées.
Je ferai de leurs richesses ce que d’une fourrure font les mites, n’en laissant que le spectre, lequel tombe en poussière au moindre geste.
Je ferai de leur bonheur une sale éponge qu’il faut jeter, et leurs projets d’autrefois plus comprimés que le corps de la punaise persécuteront leurs jours et leurs nuits.
Je ferai planer la mort en vérité et en réalité et malheur à qui se trouvera sous ses ailes.
Je culbuterai leurs dieux d’une monstrueuse culbute et dans ses débris éparpillés ils trouveront des dieux quils ne se savaient pas et dont la perte les fera souffrir encore davantage.
Lugubres, lugubres mois!
Lugubres comme cantonnement inondé par surprise.
Lugubres comme le blockhaus aperçu tout à coup et trop tard, trop tard son embrasure mince semblable à un mauvais œil plissé, mais ce qui en sort est autrement pénétrant.
Lugubres comme un croiseur sans escorte aérienne, le soir, prés des unités ennemies tandis qu’on entend des bruits dans le ciel que l’on identifie que trop bien quoiqu’encore faibles, mais ils grossissent si épouvantablement vite, et le croiseur sen va, zigzaguant comme une phrase maladroite qui ne rencontre pas le lit de Vhistoire.
Lugubres ... et pas finis.
Chant Dans Le Labyrinthe (Extract)
Comment me venger de lui? Je le mis dans un sac. La je pouvais le battre à mon aise. Il criait, mais je ne l’écoutais pas. Il n’était pas intéressant.
Cette habitude de mon enfance, je l’ai sagement gardée. Les possibilités d’intervention qu’on acquiert en devenant adulte, outre qu’elles ne vont pas loin, je m’en méfiais.
A qui est au lit, on n’offre pas une chaise.
Cette habitude, dis-je, je l’ai justement gardée, et jusqu’aujourd’hui gardée secrète. C’était plus stir.
Son inconvénient — car il y en a un — c’est que grâce à elle, je supporte trop facilement des gens impossibles.
Je sais que je les attends au sac. Voila qui donne une merveilleuse patience.
Je laisse exprès durer des situations ridicules et s’attarder mes empêcheurs de vivre. ‘
La joie que j’aurais à les mettre à la porte en réalité est retenue au moment de l’action par les délices incomparablement plus grandes de les tenir prochainement dans le sac. Dans le sac où je les roue de coups impunément et avec une fougue & lasser dix hommes robustes se relayant méthodiquement.
Sans ce petit art à moi, comment aurais-je passé ma vie décourageante, pauvre souvent, toujours dans les coudes des autres ? :
Comment aurais-je pu la continuer des dizaines d’années à travers tant de déboires, sous tant de maîtres, proches ou lointains, sous deux guerres, deux longues occupations par un peuple en armes et qui croit aux quilles abattues, sous d’autres innombrables ennemis.
Mais l’habitude libératrice me sauva. De justesse il est vrai, et je résistai au désespoir qui semblait ‘devoir ne me laisser rien. Des médiocres, des raseuses, une brute dont j’eusse pu me défaire cent fois, je me les gardais pour la séance de sac.
Liberté d’ Action
Voicr qu’est venue l’Époque dure, plus dure que la dure condition de l’homme.
Elle est venue l’Époque.
Je ferai de leurs maisons des lieux de décombre, dit une Voix.
Je ferai de leurs vaisseaux qui voguent sur l’eau des pierres qui coulent rapidement.
Je ferai de leurs familles des hordes terrifiées.
Je ferai de leurs richesses ce que d’une fourrure font les mites, n’en laissant que le spectre, lequel tombe en poussière au moindre geste.
Je ferai de leur bonheur une sale éponge qu’il faut jeter, et leurs projets d’autrefois plus comprimés que le corps de la punaise persécuteront leurs jours et leurs nuits.
Je ferai planer la mort en vérité et en réalité et malheur à qui se trouvera sous ses ailes.
Je culbuterai leurs dieux d’une monstrueuse culbute et dans ses débris éparpillés ils trouveront des dieux quils ne se savaient pas et dont la perte les fera souffrir encore davantage.
Lugubres, lugubres mois!
Lugubres comme cantonnement inondé par surprise.
Lugubres comme le blockhaus aperçu tout à coup et trop tard, trop tard son embrasure mince semblable à un mauvais œil plissé, mais ce qui en sort est autrement pénétrant.
Lugubres comme un croiseur sans escorte aérienne, le soir, prés des unités ennemies tandis qu’on entend des bruits dans le ciel que l’on identifie que trop bien quoiqu’encore faibles, mais ils grossissent si épouvantablement vite, et le croiseur sen va, zigzaguant comme une phrase maladroite qui ne rencontre pas le lit de Vhistoire.
Lugubres ... et pas finis.
Chant Dans Le Labyrinthe (Extract)
Jean de La Fontaine
Les deux Coqs
Deux Coqs vivaient en paix ; une poule survint,
Et voilà la guerre allumée.
Amour, tu perdis Troie ; et c’est de toi que vint
Cette querelle envenimée,
Où du sang des Dieux même on vit le Xanthe teint.
Longtemps entre nos coqs le combat se maintint :
Le bruit s’en répandit par tout le voisinage.
La gent qui porte crête au spectacle accourut.
Plus d’une Hélène au beau plumage
Fut le prix du vainqueur ; le vaincu disparut.
Il alla se cacher au fond de sa retraite,
Pleura sa gloire et ses amours,
Ses amours qu’un rival tout fier de sa défaite
Possédait à ses yeux. Il voyait tous les jours
Cet objet rallumer sa haine et son courage.
Il aiguisait son bec, battait l’air et ses flancs,
Et s’exerçant contre les vents
S’armait d’une jalouse rage.
Il n’en eut pas besoin. Son vainqueur sur les toits
S’alla percher, et chanter sa victoire.
Un Vautour entendit sa voix :
Adieu les amours et la gloire.
Tout cet orgueil périt sous l’ongle du Vautour.
Enfin par un fatal retour
Son rival autour de la poule
S’en revint faire le coquet :
Je laisse à penser quel caquet,
Car il eut des femmes en foule.
La Fortune se plaît à faire de ces coups ;
Tout vainqueur insolent à sa perte travaille.
Défions-nous du sort, et prenons garde à nous
Après le gain d’une bataille.
Et voilà la guerre allumée.
Amour, tu perdis Troie ; et c’est de toi que vint
Cette querelle envenimée,
Où du sang des Dieux même on vit le Xanthe teint.
Longtemps entre nos coqs le combat se maintint :
Le bruit s’en répandit par tout le voisinage.
La gent qui porte crête au spectacle accourut.
Plus d’une Hélène au beau plumage
Fut le prix du vainqueur ; le vaincu disparut.
Il alla se cacher au fond de sa retraite,
Pleura sa gloire et ses amours,
Ses amours qu’un rival tout fier de sa défaite
Possédait à ses yeux. Il voyait tous les jours
Cet objet rallumer sa haine et son courage.
Il aiguisait son bec, battait l’air et ses flancs,
Et s’exerçant contre les vents
S’armait d’une jalouse rage.
Il n’en eut pas besoin. Son vainqueur sur les toits
S’alla percher, et chanter sa victoire.
Un Vautour entendit sa voix :
Adieu les amours et la gloire.
Tout cet orgueil périt sous l’ongle du Vautour.
Enfin par un fatal retour
Son rival autour de la poule
S’en revint faire le coquet :
Je laisse à penser quel caquet,
Car il eut des femmes en foule.
La Fortune se plaît à faire de ces coups ;
Tout vainqueur insolent à sa perte travaille.
Défions-nous du sort, et prenons garde à nous
Après le gain d’une bataille.
Pierre de Ronsard
Contre denise, sorcière
L’inimitié que je te porte,
Passe celle, tant elle est forte,
Des chameaux et des ours,
Vieille sorciere deshontée,
Que les bourreaux ont fouettée
Le long des carrefours.
Tirant apres toy une presse
D’hommes et de femmes espesse,
Tu monstrois nud le flanc,
Et monstrois nud parmi la rue
L’estomac et l’espaule nue
Rougissante de sang.
Mais la peine fut bien petite,
Si l’on balance ton merite :
Le Ciel ne devoit pas
Pardonner à si lasche teste,
Ains il devoit de sa tempeête
L’acravanter à bas.
La Terre mere encor pleurante
Des Geans la mort violante
Bruslez du feu des Cieux,
Te laschant de son ventre à peine,
T’engendra, vieille, pour la haine
Qu’elle portoit aux Dieux.
Ta sçais que vaut mixtionnée
La drogue qui nous est donnée
Des païs chaleureux,
Et en quel mois, en quelles heures,
Les fleurs des femmes sont meilleures
Au breuvage amoureux.
Nulle herbe soit elle aux montagnes,
Ou soit venimeuse aux campagnes,
Tes yeux sorciers ne fuit,
Que tu as mille fois coupée
D’une serpe d’airain courbée,
Béant contre la nuit.
Le soir, quand la Lune fouëtte
Ses chevaux par la nuict muette,
Pleine de rage, alors,
Voilant ton execrable teste
De la peau d’une estrange beste,
Tu t’eslances dehors.
Au seul souspir de ton haleine,
Les chiens effroyez par la plaine,
Aguisent leurs abois ;
Les fleuves contremont reculent,
Les loups suivant ta trace hurlent
Ton ombre par les bois.
Hostesse des lieux solitaires,
Et par l’horreur des cimetaires
Où tu hantes le plus,
Au son des vers que tu murmures,
Les corps des morts tu des-emmures
De leurs tombeaux reclus.
Vestant de l’un l’image vaine
Tu fais trembler et cœur et veine
Rebarbotant un sort,
A la veufve qui se tourmente,
Ou à la mere qui lamente
Son seul heritier mort.
Tu fais que la Lune enchantée
Marche par l’air toute argentée,
Luy dardant d’icy bas
Telle couleur aux jouës palles,
Que le son de mille cymbales
Ne divertiroit pas.
Tu es la frayeur du village :
Chacun craignant ton sorcelage
Te ferme sa maison,
Tremblant de peur que tu ne taches
Ses bœufs, ses moutons et ses vaches
Du jus de ta poison.
J’ay veu souvent ton œil senestre,
Trois fois regardant de loing paistre
La guide du troupeau,
L’ensorceler de telle sorte,
Que tost apres je la vy morte,
Et les vers sur la peau.
Comme toy Medee execrable
Fut bien quelquefois profitable :
Ses venins ont servy,
Reverdissant d’Eson l’escorce :
Au contraire, tu m’as par force
Mon beau printemps ravy.
Dieux ! si là haut pitié demeure,
Pour recompense qu’elle meure,
Et ses oz diffamez,
Privez d’honneur de sepulture,
Soient des corbeaux goulus pasture,
Et des chiens affamez.
Passe celle, tant elle est forte,
Des chameaux et des ours,
Vieille sorciere deshontée,
Que les bourreaux ont fouettée
Le long des carrefours.
Tirant apres toy une presse
D’hommes et de femmes espesse,
Tu monstrois nud le flanc,
Et monstrois nud parmi la rue
L’estomac et l’espaule nue
Rougissante de sang.
Mais la peine fut bien petite,
Si l’on balance ton merite :
Le Ciel ne devoit pas
Pardonner à si lasche teste,
Ains il devoit de sa tempeête
L’acravanter à bas.
La Terre mere encor pleurante
Des Geans la mort violante
Bruslez du feu des Cieux,
Te laschant de son ventre à peine,
T’engendra, vieille, pour la haine
Qu’elle portoit aux Dieux.
Ta sçais que vaut mixtionnée
La drogue qui nous est donnée
Des païs chaleureux,
Et en quel mois, en quelles heures,
Les fleurs des femmes sont meilleures
Au breuvage amoureux.
Nulle herbe soit elle aux montagnes,
Ou soit venimeuse aux campagnes,
Tes yeux sorciers ne fuit,
Que tu as mille fois coupée
D’une serpe d’airain courbée,
Béant contre la nuit.
Le soir, quand la Lune fouëtte
Ses chevaux par la nuict muette,
Pleine de rage, alors,
Voilant ton execrable teste
De la peau d’une estrange beste,
Tu t’eslances dehors.
Au seul souspir de ton haleine,
Les chiens effroyez par la plaine,
Aguisent leurs abois ;
Les fleuves contremont reculent,
Les loups suivant ta trace hurlent
Ton ombre par les bois.
Hostesse des lieux solitaires,
Et par l’horreur des cimetaires
Où tu hantes le plus,
Au son des vers que tu murmures,
Les corps des morts tu des-emmures
De leurs tombeaux reclus.
Vestant de l’un l’image vaine
Tu fais trembler et cœur et veine
Rebarbotant un sort,
A la veufve qui se tourmente,
Ou à la mere qui lamente
Son seul heritier mort.
Tu fais que la Lune enchantée
Marche par l’air toute argentée,
Luy dardant d’icy bas
Telle couleur aux jouës palles,
Que le son de mille cymbales
Ne divertiroit pas.
Tu es la frayeur du village :
Chacun craignant ton sorcelage
Te ferme sa maison,
Tremblant de peur que tu ne taches
Ses bœufs, ses moutons et ses vaches
Du jus de ta poison.
J’ay veu souvent ton œil senestre,
Trois fois regardant de loing paistre
La guide du troupeau,
L’ensorceler de telle sorte,
Que tost apres je la vy morte,
Et les vers sur la peau.
Comme toy Medee execrable
Fut bien quelquefois profitable :
Ses venins ont servy,
Reverdissant d’Eson l’escorce :
Au contraire, tu m’as par force
Mon beau printemps ravy.
Dieux ! si là haut pitié demeure,
Pour recompense qu’elle meure,
Et ses oz diffamez,
Privez d’honneur de sepulture,
Soient des corbeaux goulus pasture,
Et des chiens affamez.
Renée Vivien
Litanie de la Haine
La Haine nous unit, plus forte que l’Amour.
Nous haïssons le rire et le rythme du jour,
Le regard du printemps au néfaste retour.
Nous haïssons la face agressive des mâles.
Nos cœurs ont recueilli les regrets et les râles
Des Femmes aux fronts lourds, des Femmes aux fronts pâles.
Nous haïssons le rut qui souille le désir.
Nous jetons l’anathème à l’immonde soupir
D’où naîtront les douleurs des êtres à venir.
Nous haïssons la Foule et les Lois et le Monde.
Comme une voix de fauve à la rumeur profonde,
Notre rébellion se répercute et gronde.
Amantes sans amant, épouses sans époux,
Le souffle ténébreux de Lilith est en nous,
Et le baiser d’Éblis nous fut terrible et doux.
Plus belle que l’Amour, la Haine est ma maîtresse,
Et je convoite en toi la cruelle prêtresse
Dont mes lividités aiguiseront l’ivresse.
Mêlant l’or des genêts à la nuit des iris,
Nous renierons les pleurs mystiques de jadis
Et l’expiation des cierges et des lys.
Je ne frapperai plus aux somnolentes portes.
Les odeurs monteront vers moi, sombres et fortes,
Avec le souvenir diaphane des Mortes.
Nous haïssons le rire et le rythme du jour,
Le regard du printemps au néfaste retour.
Nous haïssons la face agressive des mâles.
Nos cœurs ont recueilli les regrets et les râles
Des Femmes aux fronts lourds, des Femmes aux fronts pâles.
Nous haïssons le rut qui souille le désir.
Nous jetons l’anathème à l’immonde soupir
D’où naîtront les douleurs des êtres à venir.
Nous haïssons la Foule et les Lois et le Monde.
Comme une voix de fauve à la rumeur profonde,
Notre rébellion se répercute et gronde.
Amantes sans amant, épouses sans époux,
Le souffle ténébreux de Lilith est en nous,
Et le baiser d’Éblis nous fut terrible et doux.
Plus belle que l’Amour, la Haine est ma maîtresse,
Et je convoite en toi la cruelle prêtresse
Dont mes lividités aiguiseront l’ivresse.
Mêlant l’or des genêts à la nuit des iris,
Nous renierons les pleurs mystiques de jadis
Et l’expiation des cierges et des lys.
Je ne frapperai plus aux somnolentes portes.
Les odeurs monteront vers moi, sombres et fortes,
Avec le souvenir diaphane des Mortes.