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Poèmes de ce thème

Sagesse

François Villon

François Villon

Ballade des proverbes

Tant gratte par terre la chèvre qu’elle est mal couchée ;
Tant va le pot à l’eau qu’il se brise ;
Tant chauffe-t-on le fer qu’il rougit,
Tant le martèle-t-on qu’il se brise ;
Autant vaut l’homme qu’on l’estime,
Tant l’éloigne-t-on qu’on en perd le souvenir,
Tant est-il mauvais qu’on le méprise ;
Tant crie-t-on Noël qu’il vient.

Tant parle-t-on qu’on se contredit ;
Autant vaut la renommée qu’une grâce acquise ;
Tant promet-on qu’on se dédit ;
Tant prie-t-on que la chose est acquise,
Plus elle est chère, plus elle est recherchée,
Tant la recherche-t-on qu’on l’obtient,
Plus elle est commune, moins elle est désirée ;
Tant crie-t-on Noël qu’il vient.

Tant aime-t-on un chien qu’on le nourrit ;
Tant court une chanson qu’elle est apprise ;
Tant garde-t-on un fruit qu’il pourrit ;
Tant attaque-t-on une place qu’elle est prise ;
Tant tarde-t-on qu’échoue l’entreprise ;
Tant se hâte-t-on que du mal en arrive ;
Tant embrasse-t-on que tombe la prise ;
Tant crie-t-on Noël qu’il vient.

Tant raille-t-on qu’on n’en rit plus ;
Tant dépense-t-on qu’on n’a plus de chemise,
Tant est-on généreux que tout y passe ;
Autant vaut « tiens ! » que chose promise ;
Tant aime-t-on Dieu qu’on suit la leçon de l’Église ;
Tant donne-t-on qu’il convient d’emprunter ;
Tant tourne le vent qu’il se change en bise ;
Tant crie-t-on Noël qu’il vient.

Prince, tant vit le fou qu’il devient sage,
Tant va-t-il qu’après il revient,
Tant le corrige-t-on qu’il se ravise,
Tant crie-t-on Noël qu’il vient.
Jean de La Fontaine

Jean de La Fontaine

L’Hirondelle et les petits oiseaux

Une Hirondelle en ses voyages
Avait beaucoup appris. Quiconque a beaucoup vu
Peut avoir beaucoup retenu.
Celle-ci prévoyait jusqu’aux moindres orages,
Et devant qu’ils fussent éclos,
Les annonçait aux Matelots.
Il arriva qu’au temps que la chanvre se sème,
Elle vit un Manant en couvrir maints sillons.
« Ceci ne me plaît pas, dit-elle aux Oisillons.
Je vous plains : car pour moi, dans ce péril extrême,
Je saurai m’éloigner, ou vivre en quelque coin.
Voyez-vous cette main qui par les airs chemine ?
Un jour viendra, qui n’est pas loin,
Que ce qu’elle répand sera votre ruine.
De là naîtront engins à vous envelopper,
Et lacets pour vous attraper ;
Enfin mainte et mainte machine
Qui causera dans la saison
Votre mort ou votre prison ;
C’est la cage ou le chaudron.
C’est pourquoi, leur dit l’Hirondelle,
Mangez ce grain, et croyez-moi. »
Les Oiseaux se moquèrent d’elle,
Ils trouvaient aux champs trop de quoi.
Quand la chènevière fut verte,
L’Hirondelle leur dit : « Arrachez brin à brin
Ce qu’a produit ce maudit grain ;
Ou soyez sûrs de votre perte.
— Prophète de malheur, babillarde, dit-on,
Le bel emploi que tu nous donnes !
Il nous faudrait mille personnes
Pour éplucher tout ce canton.”
La chanvre étant tout à fait crue,
L’Hirondelle ajouta : « Ceci ne va pas bien ;
Mauvaise graine est tôt venue.
Mais puisque jusqu’ici l’on ne m’a crue en rien,
Dès que vous verrez que la terre
Sera couverte, et qu’à leurs blés
Les gens n’étant plus occupés
Feront aux oisillons la guerre ;
Quand reginglettes et réseaux
Attraperont petits oiseaux,
Ne volez plus de place en place ;
Demeurez au logis, ou changez de climat :
Imitez le Canard, la Grue et la Bécasse.
Mais vous n’êtes pas en état
De passer comme nous les déserts et les ondes,
Ni d’aller chercher d’autres mondes ;
C’est pourquoi vous n’avez qu’un parti qui soit sûr :
C’est de vous renfermer aux trous de quelque mur. »
Les Oisillons, las de l’entendre,
Se mirent à jaser aussi confusément
Que frisaient les Troyens quand la pauvre Cassandre
Ouvrait la bouche seulement.
Il en prit aux uns comme aux autres :
Maint Oisillon se vit esclave retenu.

Nous n’écoutons d’instincts que ceux qui sont les nôtres,
Et ne croyons le mal que quand il est venu.
Jean-Pierre Claris de Florian

Jean-Pierre Claris de Florian

La carpe et les carpillons

Prenez garde, mes fils, côtoyez moins le bord,
Suivez le fond de la rivière ;
Craignez la ligne meurtrière,
Ou l’épervier plus dangereux encor.
C’est ainsi que parlait une carpe de Seine
A de jeunes poissons qui l’écoutaient à peine.
C’était au mois d’avril : les neiges, les glaçons,
Fondus par les zéphyrs, descendaient des montagnes.
Le fleuve, enflé par eux, s’élève à gros bouillons,
Et déborde dans les campagnes.
Ah ! ah ! criaient les carpillons,
Qu’en dis-tu, carpe radoteuse ?
Crains-tu pour nous les hameçons ?
Nous voilà citoyens de la mer orageuse ;
Regarde : on ne voit plus que les eaux et le ciel,
Les arbres sont cachés sous l’onde,
Nous sommes les maîtres du monde,
C’est le déluge universel.
Ne croyez pas cela, répond la vieille mère ;
Pour que l’eau se retire il ne faut qu’un instant :
Ne vous éloignez point, et, de peur d’accident
Suivez, suivez toujours le fond de la rivière.
Bah ! disent les poissons, tu répètes toujours
Mêmes discours.
Adieu, nous allons voir notre nouveau domaine.
Parlant ainsi, nos étourdis
Sortent tous du lit de la Seine,
Et s’en vont dans les eaux qui couvrent le pays.
Qu’arriva-t-il ? Les eaux se retirèrent,
Et les carpillons demeurèrent ;
Bientôt ils furent pris,
Et frits.
Pourquoi quittaient-ils la rivière ?
Pourquoi ? je le sais trop, hélas !
C’est qu’on se croit toujours plus sage que sa mère,
C’est qu’on veut sortir de sa sphère,
C’est que… c’est que… Je ne finirais pas.