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Poèmes de ce thème

Vieillesse et vieillissement

Agrippa d'Aubigné

Agrippa d'Aubigné

L’Hiver

Mes volages humeurs, plus stériles que belles,
S’en vont ; et je leur dis : Vous sentez, hirondelles,
S’éloigner la chaleur et le froid arriver.
Allez nicher ailleurs, pour ne tacher, impures,
Ma couche de babil et ma table d’ordures ;
Laissez dormir en paix la nuit de mon hiver.

D’un seul point le soleil n’éloigne l’hémisphère ;
Il jette moins d’ardeur, mais autant de lumière,
Je change sans regrets, lorsque je me repens
Des frivoles amours et de leur artifice,
J’aime l’hiver qui vient purger mon cœur de vice,
Comme de peste l’air, la terre de serpens.

Mon chef blanchit dessous les neiges entassées,
Le soleil, qui reluit, les échauffe, glacées,
Mais ne les peut dissoudre, au plus court de ses mois
Fondez, neiges ; venez dessus mon cœur descendre,
Qu’encores il ne puisse allumer de ma cendre
Du brasier, comme il fit des flammes autrefois.

Mais quoi ! serai-je éteint devant ma vie éteinte ?
Ne luira plus sur moi la flamme vive et sainte,
Le zèle flamboyant de la sainte maison ?
Je fais aux saints autels holocaustes des restes.
De glace aux feux impurs, et de naphte aux célestes :
Clair et sacré flambeau, mon funèbre tison !

Voici moins de plaisirs, mais voici moins de peines.
Le rossignol se tait, se taisent les Sirènes :
Nous ne voyons cueillir ni les fruits ni les fleurs ;
L’espérance n’est plus bien souvent tromperesse ;
L’hiver jouit de tout. Bienheureuse vieillesse,
La saison de l’usage, et non plus des labeurs !

Mais la mort n’est pas loin ; cette mort est suivie
D’un vivre sans mourir, fin d’une fausse vie :
Vie de notre vie, et mort de notre mort.
Qui hait la sûreté, pour aimer le naufrage ?
Qui a jamais été si friand de voyage,
Que la longueur en soit plus douce que le port ?
Charles Baudelaire

Charles Baudelaire

Dans les plis sinueux des vieilles capitales

Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
Où tout, même l’horreur, tourne aux enchantements,
Je guette, obéissant à mes humeurs fatales,
Des êtres singuliers, décrépits et charmants.

Ces monstres disloqués furent jadis des femmes,
Éponine ou Laïs ! Monstres brisés, bossus
Ou tordus, aimons-les ! ce sont encor des âmes.
Sous des jupons troués et sous de froids tissus

Ils rampent, flagellés par les bises iniques,
Frémissant au fracas roulant des omnibus,
Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques,
Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus ;

Ils trottent, tout pareils à des marionnettes ;
Se traînent, comme font les animaux blessés,
Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettes
Où se pend un Démon sans pitié ! Tout cassés

Qu’ils sont, ils ont des yeux perçants comme une vrille,
Luisants comme ces trous où l’eau dort dans la nuit ;
Ils ont les yeux divins de la petite fille
Qui s’étonne et qui rit à tout ce qui reluit.

— Avez-vous observé que maints cercueils de vieilles
Sont presque aussi petits que celui d’un enfant ?
La Mort savante met dans ces bières pareilles
Un symbole d’un goût bizarre et captivant,

Et lorsque j’entrevois un fantôme débile
Traversant de Paris le fourmillant tableau,
Il me semble toujours que cet être fragile
S’en va tout doucement vers un nouveau berceau ;

À moins que, méditant sur la géométrie,
Je ne cherche, à l’aspect de ces membres discords,
Combien de fois il faut que l’ouvrier varie
La forme de la boîte où l’on met tous ces corps.

— Ces yeux sont des puits faits d’un million de larmes,
Des creusets qu’un métal refroidi pailleta…
Ces yeux mystérieux ont d’invincibles charmes
Pour celui que l’austère Infortune allaita !
François De Malherbe

François De Malherbe

Ode

. . . . . .
Si quelque avorton de l’envie
Ose encore lever les yeux,
Je veux bander contre sa vie
L’ire de la terre et des cieux ;
Et dans les savantes oreilles
Verser de si douces merveilles
Que ce miserable corbeau,
Comm’ oiseau d’augure sinistre,
Banny des rives de Caïstre,
S’aille cacher dans le tombeau.

Venez donc, non pas habillées,
Comm’ on vous trouve quelquefois,
En jupes dessous les fueillées,
Dansant au silence des bois.
Venez en robes, où l’on voye
Dessus les ouvrages de soye
Les rayons d’or étinceller ;
Et chargez de perles vos testes,
Comme quand vous allez aux festes
Où les dieux vous font appeller.

Quand le sang, boüillant en mes veines,
Me donnoit de jeunes desirs,
Tantost vous souspiriez mes peines,
Tantost vous chantiez mes plaisirs ;
Mais aujourd’huy que mes années
Vers leur fin s’en vont terminées,
Sieroit-il bien à mes écris
D’ennuyer les races futures
Des ridicules adventures
D’un amoureux en cheveux gris ?

Non, vierges, non ; je me retire
De tous ces frivoles discours :
Ma Reine est un but à ma lire
Plus juste que nulles amours ;
Et, quand j’auray, comme j’espere,
Fait ouïr, du Gange à l’Ibere,
Sa loüange à tout l’univers,
Permesse me soit un Cocyte,
Si jamais je vous sollicite
De m’aider à faire des vers !

Aussi-bien chanter d’autre chose,
Ayant chanté de sa grandeur,
Seroit-ce pas, après la rose,
Aux pavots chercher de l’odeur,
Et des loüanges de la lune
Descendre à la clairté commune
D’un de ces feux du firmament
Qui, sans profiter et sans nuire,
N’ont receu l’usage de luire
Que par le nombre seulement ?
. . . . . .

Ce n’est point aux rives d’un fleuve
Où dorment les vents et les eaux
Que fait sa veritable preuve
L’art de conduire les vaisseaux ;
Il faut, en la plaine salée,
Avoir lutté contre Malée,
Et près du naufrage dernier
S’estre vu dessous les Pléiades,
Éloigné de ports et de rades,
Pour estre creu bon marinier.

Ainsi, quand la Grece, partie
D’où le mol Anaure couloit,
Traversa les mers de Scithie
En la navire qui parloit,
Pour avoir sceu des Cyanées
Tromper les vagues forcenées,
Les pilotes du fils d’Eson,
Dont le nom jamais ne s’efface,
Ont gaigné la premiere place
En la fable de la Toison.

Ainsi, conservant cet empire
Où l’infidélité du sort,
Jointe à la nostre, encore pire,
Alloit faire un dernier effort,
Ma Reine acquiert à ses mérités
Un nom qui n’a point de limites,
Et ternissant le souvenir
Des reines qui l’ont precedée,
Devient une eternelle idée
De celles qui sont à venir.

Aussi-tost que le coup tragique,
Dont nous fusmes presque abbatus,
Eust fait la fortune publique
L’exercice de ses vertus,
En quelle nouveauté d’orage
Ne fut éprouvé son courage,
Et quelles malices de flots,
Par des murmures effroyables,
A des vœux à peine payables
N’obligerent les matelots ?

Qui n’ouït la voix de Bellonne,
Lasse d’un repos de douze ans,
Telle que d’un foudre qui tonne,
Appeller tous ses partisans,
Et déjà les rages extremes,
Par qui tombent les diademes,
Faire apprehender le retour
De ces combats dont la manie
Est l’eternelle ignominie
De Jarnac et de Moncontour ?

Qui ne voit encor à cette heure
Tous les infidelles cerveaux
Dont la fortune est la meilleure
Ne chercher que troubles nouveaux,
Et ressembler à ces fontaines
Dont les conduites souterraines
Passent par un plomb si gasté
Que, tousjours ayant quelque tare,
Au mesme temps qu’on les repare,
L’eau s’enfuit d’un autre costé ?

La paix ne voit rien qui menace
De faire renaistre nos pleurs,
Tout s’accorde à notre bonace,
Les hivers nous donnent des fleurs ;
Et, si les pasles Eumenides,
Pour réveiller nos parricides,
Toutes trois ne sortent d’enfer,
Le repos du siecle où nous sommes
Va faire à la moitié des hommes
Ignorer que c’est que le fer.

Themis, capitale ennemie
Des ennemis de leur devoir,
Comme un rocher est affermie
En son redoutable pouvoir ;
Elle va d’un pas et d’un ordre
Où la censure n’a que mordre ;
Et les loix, qui n’exceptent rien
De leur glaive et de leur balance,
Font tout perdre à la violance
Qui veut avoir plus que le sien.

Nos champs mesme ont leur abondance
Hors de l’outrage des voleurs ;
Les festins, les jeux et la danse
En bannissent toutes douleurs.
Rien n’y gemit, rien n’y souspire ;
Chaque Amarille a son Tityre ;
Et, sous l’épaisseur des rameaux,
Il n’est place où l’ombre soit bonne
Qui soir et matin ne resonne
Ou de voix ou de chalumeaux.

Puis, quand ces deux grands hymenées,
Dont le fatal embrassement
Doit applanir les Pyrenées,
Auront leur accomplissement,
Devons-nous douter qu’on ne voye,
Pour accompagner cette joye,
L’encens germer en nos buissons,
La myrrhe couler en nos rues,
Et, sans l’usage des charrues,
Nos plaines jaunir de moissons ?
. . . . . .
François Villon

François Villon

Les regrets de la belle Heaumière

Advis m’est que j’oy regretter
La belle qui fut hëaulmière,
Soi jeune fille souhaiter
Et parler en telle manière :
« Ha ! vieillesse félonne et fière,
Pourquoi m’as si tôt abattue ?
Qui me tient, qui, que me fière
Et qu’à ce coup je ne me tue ?

« Tollu m’as la haute franchise
Que beauté m’avait ordonné
Sur clercs, marchands et gens d’Église
Car lors il n’était homme né
Qui tout le sien ne m’eût donné,
Quoi qu’il en fût des repentailles,
Mais que lui eusse abandonné
Ce que refusent truandailles.

« À maint homme l’ai refusé,
Qui n’était à moi grand sagesse,
Pour l’amour d’un garçon rusé,
Auquel j’en fis grande largesse.
À qui que je fisse finesse,
Par mon âme, je l’aimais bien.
Or ne me faisait que rudesse,
Et ne m’aimait que pour le mien…

« Or est-il mort, passé trente ans,
Et je remains, vieille, chenue.
Quand je pense, hélas ! au bon temps,
Quelle fus, quelle devenue ;
Quand me regarde toute nue,
Et je me vois si très changée,
Pauvre, sèche, maigre, menue,
Je suis presque toute enragée.

« Qu’est devenu ce front poli,
Ces cheveux blonds, sourcils voultis,
Grand entrœil, le regard joli,
Dont je prenais les plus soutis ;
Ce beau nez droit, grand ni petis,
Ces petites jointes oreilles,
Menton fourchu, clair vis traictis,
Et ces belles lèvres vermeilles ?…

« Ainsi le bon temps regrettons
Entre nous, pauvres vieilles sottes,
Assises bas, à croupetons,
Tout en un tas comme pelotes,
À petit feu de chenevotes
Tôt allumées, tôt éteintes ;
Et jadis fûmes si mignottes !
Ainsi en prend à maints et maintes. »