François De Malherbe

François De Malherbe

1555–1628 · a vécu 73 ans FR FR

n. 1555-01-01, Caen · m. 1628-10-16, Paris

Chanson (1614)

Sus debout la merveille des belles,
Allons voir sur les herbes nouvelles
Luire un esmail dont la vive peinture
Deffend à l’art d’imiter la nature.

L’air est plein d’une haleine de roses,
Tous les vents tiennent leurs bouches closes,
Et le Soleil semble sortir de l’onde
Pour quelque amour plus que pour luire au monde.

On diroit, à luy voir sur la teste
Ses rayons comme un chapeau de feste,
Qu’il s’en va suivre en si belle journée
Encore un coup la fille de Pénée.
. . . . . .

Il fait chaud, mais un fueillage sombre
Loin du bruit nous fournira quelque ombre,
Où nous ferons, parmy les violettes,
Mespris de l’ambre et de ses cassolettes.

Près de nous, sur les branches voisines
Des genets, des houx et des espines,
Le rossignol, desployant ses merveilles,
Jusqu’aux rochers donnera des oreilles.

Et peut-être, à travers des fougeres,
Verrons-nous de bergers à bergeres,
Sein contre sein et bouche contre bouche,
Naistre et finir quelque douce escarmouche.
. . . . . .
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Poèmes

15

Chanson (1614)

Sus debout la merveille des belles,
Allons voir sur les herbes nouvelles
Luire un esmail dont la vive peinture
Deffend à l’art d’imiter la nature.

L’air est plein d’une haleine de roses,
Tous les vents tiennent leurs bouches closes,
Et le Soleil semble sortir de l’onde
Pour quelque amour plus que pour luire au monde.

On diroit, à luy voir sur la teste
Ses rayons comme un chapeau de feste,
Qu’il s’en va suivre en si belle journée
Encore un coup la fille de Pénée.
. . . . . .

Il fait chaud, mais un fueillage sombre
Loin du bruit nous fournira quelque ombre,
Où nous ferons, parmy les violettes,
Mespris de l’ambre et de ses cassolettes.

Près de nous, sur les branches voisines
Des genets, des houx et des espines,
Le rossignol, desployant ses merveilles,
Jusqu’aux rochers donnera des oreilles.

Et peut-être, à travers des fougeres,
Verrons-nous de bergers à bergeres,
Sein contre sein et bouche contre bouche,
Naistre et finir quelque douce escarmouche.
. . . . . .

Consolation à M. du Périer sur la mort de sa fille.

Ta douleur, Du Perier, sera donc eternelle,
Et les tristes discours
Que je te met en l’esprit l’amitié paternelle
L’augmenteront tousjours !

Le malheur de ta fille au tombeau descenduë
Par un commun trespas,
Est-ce quelque dedale où ta raison perduë
Ne se retreuve pas ?

Je sçay de quels appas son enfance estoit pleine,
Et n’ay pas entrepris,
Injurieux ami, de soulager ta peine
Avecque son mespris.

Mais elle estoit du monde, où les plus belles choses
Ont le pire destin,
Et rose elle a vescu ce que vivent les roses,
L’espace d’un matin.

Puis quand ainsi seroit, que selon ta priere,
Elle auroit obtenu
D'avoir en cheveux blancs terminé sa carriere,
Qu’en fust-il advenu ?

Penses-tu que, plus vieille, en la maison celeste
Elle eust eu plus d’accueil ?
Ou qu’elle eust moins senti la poussiere funeste
Et les vers du cercueil ?

Non, non, mon Du Périer, aussi-tost que la Parque
Oste l’ame du corps,
L’âge s’évanoüit au deçà de la barque,
Et ne suit point les morts.

Tithon n’a plus les ans qui le firent cigale,
Et Pluton aujourd’huy,
Sans égard du passé, les mérités égale
D’Archemore et de luy.

Ne te lasse donc plus d’inutiles complaintes,
Mais sage à l’advenir,
Aime une ombre comme ombre, et de cendres esteintes
Esteins le souvenir.
. . . . . .

De moy, desja deux fois d’une pareille foudre
Je me suis vu perclus,
Et deux fois la raison m’a si bien fait resoudre
Qu’il ne m’en souvient plus.

Non qu’il ne me soit grief que la tombe possede
Ce qui me fut si cher ;
Mais en un accident qui n’a point de remede,
Il n’en faut point chercher.

La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles :
On a beau la prier,
La cruelle qu’elle est se bouche les oreilles,
Et nous laisse crier.

Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,
Est sujet à ses loix,
Et la garde qui veille aux barrieres du Louvre
N’en défend point nos rois.

De murmurer contr’elle et perdre patience,
Il est mal à propos :
Vouloir ce que Dieu veut est la seule science
Qui nous met en repos.

Dessein de quitter une dame qui ne le contentait

Beauté, mon beau souci, de qui l’âme incertaine
À, comme l’Océan, son flux et son reflux,
Pensez de vous résoudre à soulager ma peine,
Ou je me vais résoudre à ne le souffrir plus.

Vos yeux ont des appas que j’aime et que je prise,
Et qui peuvent beaucoup dessus ma liberté ;
Mais pour me retenir, s’ils font cas de ma prise,
Il leur faut de l’Amour autant que de beauté.

Quand je pense être au point que cela s’accomplisse,
Quelque excuse toujours en empêche l’effet :
C’est la toile sans fin de la femme d’Ulysse,
Dont l’ouvrage du soir au matin se défait.

Madame, avisez-y, vous perdez votre gloire
De me l’avoir promis, et vous rire de moi ;
S’il ne vous en souvient, vous manquez de mémoire,
Et s’il vous en souvient, vous n’avez point de foi.

J’avais toujours fait compte, aimant chose si haute,
De ne m’en séparer qu’avecque le trépas ;
S’il arrive autrement, ce sera votre faute,
De faire des serments et ne les tenir pas.

Les larmes de saint Pierre

… « Que je porte d’envie à la troupe innocente
De ceux qui, massacrés d’une main violente,
Virent dès le matin leur beau jour accourci !
Le fer qui les tua leur donna cette grâce
Que, si de faire bien ils n’eurent pas l’espace,
Ils n’eurent pas le temps de faire mal aussi.

« De ces jeunes guerriers la flotte vagabonde
Allait courre fortune aux orages du monde,
Et déjà pour voguer abandonnait le bord,
Quand l’aguet d’un pirate arrêta leur voyage ;
Mais leur sort fut si bon, que d’un même naufrage
Ils se virent sous l’onde, et se virent au port.

« Ce furent de beaux lis qui, mieux que la nature,
Mêlant à leur blancheur l’incarnate peinture
Que tira de leur sein le couteau criminel,
Devant que d’un hiver la tempête et l’orage
À leur teint délicat pussent faire dommage,
S’en allèrent fleurir au printemps éternel…

« Le peu qu’ils ont vécu leur fut grand avantage,
Et le trop que je vis ne me fait que dommage,
Cruelle occasion du soucis qui me nuit !
Quand j’avais de ma foi l’innocence première,
Si la nuit de ma mort m’eût privé de la lumière,
Je n’aurais pas la peur d’une immortelle nuit…

« O désirable fin de leurs peines passées !
Leurs pieds, qui n’ont jamais les ordures pressées,
Un superbe plancher des étoiles se font ;
Leur salaire payé les services précède ;
Premier que d’avoir mal ils trouvent le remède,
Et devant le combat ont les palmes au front.

« Que d’applaudissements, de rumeur et de presse !
Que de feux, que de jeux, que de traits de caresse,
Quand là-haut en ce point on les vit arriver !
Et quel plaisir encore à leur courage tendre,
Voyant Dieu devant eux en ses bras les attendre,
Et pour leur faire honneur les Anges se lever !

« Et vous, femmes, trois fois, quatre fois bienheureuses
De ces jeunes Amours les mères amoureuses,
Que faites-vous pour eux, si vous les regrettez ?
Vous fâchez leur repos, et vous rendez coupables,
Ou de n’estimer pas leurs trépas honorables,
Ou de porter envie à leurs félicités.

« Le soir fut avancé de leurs belles journées,
Mais qu’eussent-ils gagné par un siècle d’années ?
Ou que leur advint-il en ce vite départ,
Que laisser promptement une basse demeure,
Qui n’a rien que du mal, pour avoir de bonne heure
Aux plaisirs éternels une éternelle part ?

« Si vos yeux pénétrant jusqu’aux choses futures
Vous pouvaient enseigner leurs belles aventures,
Vous auriez tant de bien en si peu de malheurs,
Que ne voudriez pas, pour l’Empire du monde,
N’avoir eu dans le sein la racine féconde
D’où naquit entre nous ce miracle de fleurs. »

En ces propos mourants ses complaintes se meurent,
Mais vivantes sans fin ses angoisses demeurent,
Pour le faire en langueur à jamais consumer ;
Tandis la nuit s’en va, ses lumières s’éteignent,
Et déjà devant lui les campagnes se peignent
Du safran que le jour apporte de la mer.

L’Aurore d’une main, en sortant de ses portes,
Tient un vase de fleurs languissantes et mortes ;
Elle verse de l’autre une cruche de pleurs,
Et d’un voile tissu de vapeur et d’orage
Couvrant ses cheveux d’or, découvre en son visage
Tout ce qu’une âme sent de cruelles douleurs.

Ode

. . . . . .
Si quelque avorton de l’envie
Ose encore lever les yeux,
Je veux bander contre sa vie
L’ire de la terre et des cieux ;
Et dans les savantes oreilles
Verser de si douces merveilles
Que ce miserable corbeau,
Comm’ oiseau d’augure sinistre,
Banny des rives de Caïstre,
S’aille cacher dans le tombeau.

Venez donc, non pas habillées,
Comm’ on vous trouve quelquefois,
En jupes dessous les fueillées,
Dansant au silence des bois.
Venez en robes, où l’on voye
Dessus les ouvrages de soye
Les rayons d’or étinceller ;
Et chargez de perles vos testes,
Comme quand vous allez aux festes
Où les dieux vous font appeller.

Quand le sang, boüillant en mes veines,
Me donnoit de jeunes desirs,
Tantost vous souspiriez mes peines,
Tantost vous chantiez mes plaisirs ;
Mais aujourd’huy que mes années
Vers leur fin s’en vont terminées,
Sieroit-il bien à mes écris
D’ennuyer les races futures
Des ridicules adventures
D’un amoureux en cheveux gris ?

Non, vierges, non ; je me retire
De tous ces frivoles discours :
Ma Reine est un but à ma lire
Plus juste que nulles amours ;
Et, quand j’auray, comme j’espere,
Fait ouïr, du Gange à l’Ibere,
Sa loüange à tout l’univers,
Permesse me soit un Cocyte,
Si jamais je vous sollicite
De m’aider à faire des vers !

Aussi-bien chanter d’autre chose,
Ayant chanté de sa grandeur,
Seroit-ce pas, après la rose,
Aux pavots chercher de l’odeur,
Et des loüanges de la lune
Descendre à la clairté commune
D’un de ces feux du firmament
Qui, sans profiter et sans nuire,
N’ont receu l’usage de luire
Que par le nombre seulement ?
. . . . . .

Ce n’est point aux rives d’un fleuve
Où dorment les vents et les eaux
Que fait sa veritable preuve
L’art de conduire les vaisseaux ;
Il faut, en la plaine salée,
Avoir lutté contre Malée,
Et près du naufrage dernier
S’estre vu dessous les Pléiades,
Éloigné de ports et de rades,
Pour estre creu bon marinier.

Ainsi, quand la Grece, partie
D’où le mol Anaure couloit,
Traversa les mers de Scithie
En la navire qui parloit,
Pour avoir sceu des Cyanées
Tromper les vagues forcenées,
Les pilotes du fils d’Eson,
Dont le nom jamais ne s’efface,
Ont gaigné la premiere place
En la fable de la Toison.

Ainsi, conservant cet empire
Où l’infidélité du sort,
Jointe à la nostre, encore pire,
Alloit faire un dernier effort,
Ma Reine acquiert à ses mérités
Un nom qui n’a point de limites,
Et ternissant le souvenir
Des reines qui l’ont precedée,
Devient une eternelle idée
De celles qui sont à venir.

Aussi-tost que le coup tragique,
Dont nous fusmes presque abbatus,
Eust fait la fortune publique
L’exercice de ses vertus,
En quelle nouveauté d’orage
Ne fut éprouvé son courage,
Et quelles malices de flots,
Par des murmures effroyables,
A des vœux à peine payables
N’obligerent les matelots ?

Qui n’ouït la voix de Bellonne,
Lasse d’un repos de douze ans,
Telle que d’un foudre qui tonne,
Appeller tous ses partisans,
Et déjà les rages extremes,
Par qui tombent les diademes,
Faire apprehender le retour
De ces combats dont la manie
Est l’eternelle ignominie
De Jarnac et de Moncontour ?

Qui ne voit encor à cette heure
Tous les infidelles cerveaux
Dont la fortune est la meilleure
Ne chercher que troubles nouveaux,
Et ressembler à ces fontaines
Dont les conduites souterraines
Passent par un plomb si gasté
Que, tousjours ayant quelque tare,
Au mesme temps qu’on les repare,
L’eau s’enfuit d’un autre costé ?

La paix ne voit rien qui menace
De faire renaistre nos pleurs,
Tout s’accorde à notre bonace,
Les hivers nous donnent des fleurs ;
Et, si les pasles Eumenides,
Pour réveiller nos parricides,
Toutes trois ne sortent d’enfer,
Le repos du siecle où nous sommes
Va faire à la moitié des hommes
Ignorer que c’est que le fer.

Themis, capitale ennemie
Des ennemis de leur devoir,
Comme un rocher est affermie
En son redoutable pouvoir ;
Elle va d’un pas et d’un ordre
Où la censure n’a que mordre ;
Et les loix, qui n’exceptent rien
De leur glaive et de leur balance,
Font tout perdre à la violance
Qui veut avoir plus que le sien.

Nos champs mesme ont leur abondance
Hors de l’outrage des voleurs ;
Les festins, les jeux et la danse
En bannissent toutes douleurs.
Rien n’y gemit, rien n’y souspire ;
Chaque Amarille a son Tityre ;
Et, sous l’épaisseur des rameaux,
Il n’est place où l’ombre soit bonne
Qui soir et matin ne resonne
Ou de voix ou de chalumeaux.

Puis, quand ces deux grands hymenées,
Dont le fatal embrassement
Doit applanir les Pyrenées,
Auront leur accomplissement,
Devons-nous douter qu’on ne voye,
Pour accompagner cette joye,
L’encens germer en nos buissons,
La myrrhe couler en nos rues,
Et, sans l’usage des charrues,
Nos plaines jaunir de moissons ?
. . . . . .

Ode a la reine marie de médicis pour les heureux succès de sa régence (1610)

. . . . . .
Les Muses, les neuf belles fees,
Dont les bois suivent les chansons,
Rempliront de nouveaux Orfées
La trouppe de leurs nourrissons ;
Tous leurs vœux seront de te plaire ;
Et si ta faveur tutélaire
Fait signe de les avoüer,
Jamais ne partit de leurs veilles
Rien qui se compare aux merveilles
Qu’elles feront pour te loüer.

En ceste hautaine entreprise,
Commune à tous les beaux esprits,
Plus ardent qu’un athlete à Pise,
Je me feray quitter le pris ;
Et quand j’auray peint ton image,
Quiconque verra mon ouvrage,
Avoûra que Fontaine-bleau,
Le Louvre, ny les Tuileries,
En leurs superbes galeries,
N’ont point un si riche tableau.

Apollon à portes ouvertes
Laisse indifféremment cueillir
Les belles feuilles tousjours vertes
Qui gardent les noms de vieillir ;
Mais l’art d’en faire les couronnes
N’est pas sceu de toutes personnes,
Et trois ou quatre seulement,
Au nombre desquels on me range,
Peuvent donner une loüange
Qui demeure eternellement.

Ode au feu roi sur l’heureux succès du voyage de sedan (1606)

. . . . . .
Ce sera là que ma lire,
Faisant son dernier effort,
Entreprendra de mieux dire
Qu’un cyne pres de sa mort ;
Et se rendant favorable
Ton oreille incomparable,
Te forcera d’avoüer
Qu’en l’aise de la victoire,
Rien n’est si doux que la gloire
De se voir si bien loüer.

Il ne faut pas que tu penses
Treuver de l’eternité
En ces pompeuses depenses
Qu’invente la vanité :
Tous ces chefs-d’œuvres antiques
Ont à peine leurs reliques ;
Par les Muses seulement
L’homme est exempt de la Parque,
Et ce qui porte leur marque
Demeure eternellement.

Par elles traçant l’histoire
De tes faicts laborieux,
Je deffendray ta mémoire
Du trespas injurieux,
Et quelque assaut que te face
L’oubly par qui tout s’efface,
Ta loüange, dans mes vers,
D’amarante couronnee,
N’aura sa fin terminee
Qu’en celle de l’univers.

ODE AU ROI LOUIS XIII ALLANT CHÂTIER LA REBELLION DES ROCHELOIS ET CHASSER LES ANGLAIS QUI EN LEUR…

Doncq un nouveau labeur à tes armes s’appreste ;
Pren ta foudre, Louys, et va comm’ un lion
Donner le dernier coup à la derniere teste
De la rebellion.

Fay choir en sacrifice au demon de la France
Les fronts trop eslevez de ces ames d’enfer,
Et n’espargne contr’eux pour notre delivrance
Ny le feu ny le fer.

Assez de leurs complots l’infidelle malice
A nourry le desordre et la sedition ;
Quitte le nom de Juste, ou fay voir ta justice
En leur punition.

Le centiesme decembre a les plaines ternies,
Et le centiesme avril les a peintes de fleurs,
Depuis que parmy nous leurs brutales manies
Ne causent que des pleurs.

Dans toutes les fureurs des siecles de tes peres,
Les monstres les plus noirs firent-ils jamais rien,
Que l'inhumanité de ces cueurs de viperes
Ne renouvelle au tien ?

Par qui sont aujourd’huy tant de villes desertes,
Tant de grands bastimens en masures changez,
Et de tant de chardons les campagnes couvertes,
Que par ces enragez ?

Les sceptres devant eux n’ont point de privileges ;
Les immortels eux-mesmes en sont persecutez :
Et c’est aux plus saints lieux que leurs mains sacrileges
Font plus d’impietez.

Marche, va les destruire ; esteins-en la semence,
Et suy jusqu’à leur fin ton courroux genereux,
Sans jamais escouter ny pitié ny clemence
Qui te parle pour eux.

Ils ont beau vers le ciel leurs murailles accroistre,
Beau d’un soin assidu travailler à leurs forts,
Et creuser leurs fossez jusqu’à faire paroistre
Le jour entre les morts.

Laisse-les esperer, laisse-les entreprendre :
Il suffit que ta cause est la cause de Dieu,
Et qu’avecque ton bras ell’a pour la deffendre
Les soings de Richelieu :

Richelieu, ce prelat de qui toute l’envie
Est de voir ta grandeur aux Indes se borner,
Et qui visiblement ne fait cas de sa vie
Que pour te la donner.

Rien que ton interest n’occupe sa pensée ;
Nuls divertissements ne l’appellent ailleurs,
Et de quelques bons yeux qu’on ait vanté Lyncée,
Il en a de meilleurs.

Son ame toute grande est une ame hardie,
Qui pratique si bien l’art de nous secourir,
Que pourveu qu’il soit creu, nous n’avons maladie
Qu’il ne sçache guerir.

Le Ciel, qui doit le bien selon qu’on le merite,
Si de ce grand oracle il ne t’eust assisté,
Par un autre present n’eust jamais esté quitte
Envers ta pieté.

Va, ne differe plus tes bonnes destinées :
Mon Apollon t’asseure, et t’engage sa foy,
Qu’employant ce Tiphys, Syrtes et Cyanées
Seront havres pour toy.

Certes, ou je me trompe, ou desja la Victoire,
Qui son plus grand honneur de tes palmes attent,
Est aux bords de Charante en son habit de gloire,
Pour te rendre content.

Je la voy qui t’appelle, et qui semble te dire :
« Roy, le plus grand des rois, et qui m’es le plus cher,
Si tu veux que je t’aide à sauver ton empire,
Il est temps de marcher. »

Que sa façon est brave et sa mine asseurée !
Qu’elle a fait richement son armure estoffer !
Et qu’il se connoist bien, à la voir si parée,
Que tu vas triompher !

Telle en ce grand assaut, où des fils de la Terre
La rage ambitieuse à leur honte parut,
Elle sauva le ciel, et rua le tonnerre
Dont Briare mourut.

Desja de tous costez s’avançoient les approches ;
Icy couroit Mimas, là Typhon se battoit,
Et là suoit Euryte à détacher les roches
Qu’Encelade jettoit.
. . . . . .

Neptune, importuné de ses voiles infames,
Comme tu parestras au passage des flots,
Voudra que ses Tritons mettent la main aux rames,
Et soient tes matelots.

Là rendront tes guerriers tant de sortes de preuves,
Et d’une telle ardeur pousseront leurs efforts,
Que le sang estranger fera monter nos fleuves
Au-dessus de leurs bords.

Par cest exploit fatal en tous lieux va renaistre
La bonne opinion des courages françois,
Et le monde croira, s’il doit avoir un maistre,
Qu’il faut que tu le sois.

O que pour avoir part en si belle adventure,
Je me souhaiterois la fortune d’Eson,
Qui, vieil comme je suis, revint contre nature
En sa jeune saison !

De quel peril extreme est la guerre suivie,
Où je ne fisse voir que tout l’or du levant
N’a rien que je compare aux honneurs d’une vie
Perduë en te servant ?

Toutes les autres morts n’ont merite ny marque :
Celle cy porte seule un éclat radieux,
Qui fait revivre l’homme, et le met de la barque
A la table des dieux.

Mais quoy ? tous ces pensers dont les ames bien nées
Excitent leur valeur et flattent leur devoir,
Que sont-ce que regrets, quand le nombre d’années
Leur oste le pouvoir ?

Ceux à qui la chaleur ne bout plus dans les veines
En vain dans les combats ont des soins diligens ;
Mars est comme l’Amour : ses travaux et ses peines
Veulent de jeunes gens.

Je suis vaincu du temps, je cede à ses outrages ;
Mon esprit seulement, exempt de sa rigueur,
A de quoy tesmoigner en ses derniers ouvrages
Sa premiere vigueur.

Les puissantes faveurs dont Parnasse m’honore
Non loin de mon berceau commencerent leur cours ;
Je les posseday jeune, et les possede encore
A la fin de mes jours.

Ce que j’en ay receu, je veux te le produire ;
Tu verras mon adresse, et ton front ceste fois
Sera ceint de rayons qu’on ne vit jamais luire
Sur la teste des rois.

Soit que de tes lauriers ma lyre s’entretienne,
Soit que de tes bontez je la face parler,
Quel rival assez vain pretendra que la sienne
Ait de quoy m’égaler ?

Le fameux Amphion, dont la voix nompareille,
Batissant une ville estonna l’univers,
Quelque bruit qu’il ait eu, n’a point fait de merveille
Que ne facent mes vers.

Par eux de tes beaux faicts la terre sera pleine,
Et les peuples du Nil qui les auront ouys,
Donneront de l’encens, comme ceux de la Seine,
Aux autels de Louys.

Paraphrase du psaume CXLV

N’espérons plus, mon âme, aux promesses du monde ;
Sa lumière est un verre, et sa faveur une onde
Que toujours quelque vent empêche de calmer.
Quittons ces vanités, lassons-nous de les suivre ;
C’est Dieu qui nous fait vivre,
C’est Dieu qu’il faut aimer.

En vain, pour satisfaire à nos lâches envies,
Nous passons près des rois tout le temps de nos vies
À souffrir des mépris et ployer les genoux :
Ce qu’ils peuvent n’est rien ; ils sont, comme nous sommes,
Véritablement hommes,
Et meurent comme nous.

Ont-ils rendu l’esprit, ce n’est plus que poussière
Que cette majesté si pompeuse et si fière,
Dont l’éclat orgueilleux étonnait l’univers ;
Et, dans ces grands tombeaux où leurs âmes hautaines
Font encore les vaines,
Ils sont mangés des vers.

Là se perdent ces noms de maîtres de la terre,
D’arbitres de la paix, de foudres de la guerre ;
Comme ils n’ont plus de sceptre, ils n’ont plus de flatteurs ;
Et tombent avec eux d’une chute commune
Tous ceux que leur fortune
Faisait leurs serviteurs.

Pour Alcandre au retour d’Oranthe à Fontainebleau

Revenez mes plaisirs, Madame est revenue :
Et les vœux que j’ai faits pour revoir ses beaux yeux,
Rendant par mes soupirs ma douleur reconnue,
Ont eu grâce des cieux.

Les voici de retour ces astres adorables
Où prend mon océan son flux et son reflux :
Soucis retirez-vous, cherchez les misérables :
Je ne vous connais plus.

Peut-on voir ce miracle, où le soin de Nature
A semé comme fleurs tant d’aimables appas,
Et ne confesser point qu’il n’est pire aventure
Que de ne la voir pas ?

Certes l’autre soleil d’une erreur vagabonde,
Court inutilement par ses douze maisons :
C’est elle, et non pas lui, qui fait sentir au monde
Le change des saisons.

Avecque sa beauté toutes beautés arrivent :
Ces déserts sont jardins de l’un à l’autre bout :
Tant l’extrême pouvoir des grâces qui la suivent
Les pénètre partout.

Ces bois en ont repris leur verdure nouvelle :
L’orage en est cessé, l’air en est éclairci :
Et même ces canaux ont leur course plus belle
Depuis qu’elle est ici.

De moi, que les respects obligent au silence,
J’ai beau me contrefaire, et beau dissimuler :
Les douceurs où je nage ont une violence
Qui ne se peut celer.

Mais, ô rigueur du sort, tandis que je m’arrête
À chatouiller mon âme en ce contentement,
Je ne m’aperçois pas que le destin m’apprête
Un autre partement.

Arrière ces pensers que la crainte m’envoie :
Je ne sais que trop bien l’inconstance du sort :
Mais de m’ôter le goût d’une si chère joie,
C’est me donner la mort.

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