Pierre Reverdy

Pierre Reverdy

1889–1960 · a vécu 70 ans FR FR

n. 1889-09-13, Narbona · m. 1960-06-17, Abadia de Solesmes

Après le Bal

J’ai peut-être mis au vestiaire plus que mes vêtements. Je m’avance, allégé, avec trop d’assurance et quelqu’un dans la salle a remarqué mes pas. Les rayons sont pleins de danseuses.
Je tourne, je tourne sans rien voir dans les flots de rayons des lampes électriques et je marche sur tant de pieds et tant d’autres meurtrissent les miens.
Quel bal, quelle fête,! J’ai trouvé toutes les femmes belles, tous mes désirs volent vers tous ces yeux. Tant qu’a duré l’orchestre j’ai tourné des talons sur un parquet ciré, plein d’émotion, et mes bras sont rompus d’avoir supporté tant de proies qu’il a fallu lâcher.
Mais l’orchestre s’est tu, les lampes éteintes ont laissé s’alourdir la fatigue. Au vestiaire, on m’a rendu un chaud manteau contre le gel, mais le reste? Il me manque pourtant quelque chose. Je suis seul et je ne puis lutter contre ce froid.
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Poèmes

17

Nomade

La porte qui ne s’ouvre pas
La main qui passe
Au loin un verre qui se casse
La lampe fume
Les étincelles qui s’allument
Le ciel est plus noir
Sur les toits

Quelques animaux
Sans leur ombre

Un regard
Une tache sombre

La maison où l’on n’entre pas

Passage clandestin

On entre par la porte à côté
La maison est triste et reste fermée
Quelqu’un passe sous la fenêtre et baisse les yeux
On a peur de faire du bruit

Des milliers de lumières s’allument dans la nuit
Sous les timbres pressés et la lumière dure
On emporte des hommes morts
Des femmes qui lèvent les bras et crient
Un enfant court derrière la voiture

Quelques heures avant le jour la fête dure encore
La fête nocturne avec un vrai décor
La ville descend
Moi je suis dans la chambre et j’attends
Nous sommes gais
Quelqu’un vient de sonner à la porte à côté

On revient du combat comme d’un amusement
Prêt à l’oubli
Si la fatigue nous lâche un moment
Dans le fond de la salle on entend des sanglots
Sous la fenêtre où vient frapper la pluie
Les autres se sont endormis

Le jour se lève un peu
Tout le monde s’éveille
En partant j’ai oublié mon chapeau
Vous regardez mon front et je courbe le dos
La porte est restée grande ouverte
Sur le couloir sans fond et la place déserte

Saltimbanques

Au milieu de cet attroupement il y a avec un enfant qui danse un homme qui soulève des poids. Ses bras tatoués de bleu prennent le ciel à témoin de leur force inutile.

L’enfant danse, léger, dans un maillot trop grand; plus léger que les boules od il se tient en équilibre. Et quand il tend son escarcelle, personne ne donne. Personne ne donne de peur de la remplir d’un poids trop lourd. Il est si maigre.

‘ Poèmes en Prose

Sonvde- cloche

Tour s’est éteint
Le vent passe en chantant
Et les arbres frissonnent
Les animaux sont morts
Il n’y a plus personne -
Regarde
Les étoiles ont cessé de briller
La terre ne tourne plus
Une tête s’est inclinée
Les cheveux balayant la nuit
Le dernier clocher resté debout
Sonne minuit

Sur la fin

Le disque qui incendiait le paysage vient de tomber sur une pique. Était-ce le soleil mort ou un cercle de fer ?
Les ailes du moulin le balançaient entre deux arbres où le feu d’artifice est éteint. Et l’horizon que j’avais pris pour un trait de fusain disparaissait.

Sur’ le’ seuil

Dans le coin où elle s’est blottie
Tristesse ou vide
Le vent tourne
On entend un cri
Personne n’a voulu se plaindre
Mais la lampe vient de s’éteindre
Et passe sans faire de bruit
Une main tiède
Sur tes paupières
Ou pèse la journée finie
Tout se dresse
Et dans le monde qui se presse
Les objets mêlés à la nuit
La forme que j’avais choisie
Si la lumière .
Revivait comme on se réveille
Il resterait dans mon oreille
La voix joyeuse qui la veille
En rentrant m’avait poursuivi

Toujours là

J’ai besoin de ne plus me voir et d’oublier
De parler à des gens que je ne connais pas
De crier sans être entendu
Pour rien tout seul
Je connais tout le monde et chacun de vos pas
Je voudrais raconter et personne n’écoute
Les têtes et les yeux se détournent de moi
Vers la nuit
Ma tête est une boule pleine et lourde
Qui roule sur la terre avec un peu de bruit

Loin
Rien derrière moi et rien devant
Dans le vide où je descends
Quelques vifs courants d’air
Vont autour de moi
Cruels et froids
Ce sont des portes mal fermées

Sur des souvenirs encore inoubliés
Le monde comme une pendule s’est arrêté
Les gens sont suspendus pour l’éternité
Un aviateur descend par un fil comme une araignée
Tout le monde danse allégé
Entre ciel et terre
Mais un rayon de lumière est venu
De la lampe que tu as oublié d’éteindre
Sur le palier
Ah ce n’est pas fini
L’oubli n’est pas complet
Et j’ai encore besoin d’apprendre à me connaître

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