Car l’unique regit l’amour...
Car l’unique régit l’amour et ses douleurs.
Lui seul a possédé les Ames passionnées.
Les uns s’étant soumis à sa loi par malheur
N’ont connu qu’un bourreau pendant maintes années,
D’autres l’ont poursuivi dans ses métamorphoses :
Aprés les yeux très bleus voici les yeux très noirs
Brillant dans un visage où se flétrit la rose,
Plus profonds que le ciel et que le désespoir.
Maitre de leur sommeil et de leurs insomnies
Tl les entraîne en foule a travers les pays
Vers des mers éventrées et des épiphanies...
La marée sera haute et l’étoile a failli.
Quelqu’un m’a raconté que perdu dans les glaces
Dans un chaos de monts, loin de tout océan,
Il vit passer sans heurt et sans fumée la masse
Immense et pavoisée d’un paquebot géant.
Des marins silencieux s’accrochaient aux cordages
Et des oiseaux gueulards volaient dans les haubans
Des danseuses rêvaient au bord des bastingages
En robes de soirée et coiffées de turbans.
Les bijoux entouraient d’étincelles glaciales
Leur gorge et leurs poignets, et de grands éventails
De plumes dans leurs mains claquaient vers des escales
Ou les bals rougissaient les tours et les portails.
Les danseurs abîmés dans leur mélancolie
En songe comparaient leurs désirs a l’acier.
C’était parmi les monts, dans un soir de folie.
De grands nuages coulaient sur le flâne des glaciers.
Un autre découvrît au creux d’une clairière
Un rosier florissant entouré de sapins.
Combien a-t-il cueilli de roses sanguinaires
Avant de s’endormir sur la mousse au matin ?
Mais ses yeux ont gardé l’étrange paysage
Inscrit sur leur prunelle et son cœur incertain
A choisi pour cesser de battre sans courage
Ce calme coin planté de roses et de thym.
Au temps où nous chantions avec des voix vibrantes
Nous avons traversé ces pays singuliers
Où V’écho répondait aux questions des amantes
Par des mots dont le sens nous était familier.
Mais depuis que la nuit s’écroule sur nos têtes
Ces mots ont dans nos cœurs des accents mystérieux
Et quand un souvenir parfois nous les répété
Nous désobéissons a leur ordre impérieux.
Entendez-vous chanter des voix dans les montagnes
Et retentir le bruit des corps et des buccins ?
Pourquoi ne chantons-nous que les refrains de bagne
Au son d’un éternel et lugubre tocsin ?
Ce cœur qui haïssait la guerre…
Ce cœur qui haïssait la guerre voilà qu’il bat pour le combat et la bataille !
Ce cœur qui ne battait qu’au rythme des marées, à celui des saisons, à celui des heures du jour et de la nuit,
Voilà qu’il se gonfle et qu’il envoie dans les veines un sang brûlant de salpêtre et de haine
Et qu’il mène un tel bruit dans la cervelle que les oreilles en sifflent
Et qu’il n’est pas possible que ce bruit ne se répande pas dans la ville et la campagne
Comme le son d’une cloche appelant à l’émeute et au combat.
Écoutez, je l’entends qui me revient renvoyé par les échos.
Mais non, c’est le bruit d’autres cœurs, de millions d’autres cœurs battant comme le mien à travers la France.
Ils battent au même rythme pour la même besogne tous ces cœurs,
Leur bruit est celui de la mer à l’assaut des falaises
Et tout ce sang porte dans des millions de cervelles un même mot d’ordre :
Révolte contre Hitler et mort à ses partisans !
Pourtant ce cœur haïssait la guerre et battait au rythme des saisons,
Mais un seul mot : Liberté a suffi à réveiller les vieilles colères
Et des millions de Francais se préparent dans l’ombre à la besogne que l’aube proche leur imposera.
Car ces cœurs qui haïssaient la guerre battaient pour la liberté au rythme même des saisons et des marées, du jour et de la nuit.
Couplet de la rue de Bagnolet
Le soleil de la rue de Bagnolet
N’est pas un soleil comme les autres.
Il se baigne dans le ruisseau,
Il se coiffe avec un seau,
Tout comme les autres,
Mais, quand il caresse mes épaules,
C’est bien lui et pas un autre,
Le soleil de la rue de Bagnolet
Qui conduit son cabriolet
Ailleurs qu’aux portes des palais.
Soleil, soleil ni beau ni laid,
Soleil tout drôle et tout content,
Soleil de la rue de Bagnolet,
Soleil d’hiver et de printemps,
Soleil de la rue de Bagnolet,
Pas comme les autres.
Demain
Age de cent mille ans, j’aurais encor la force
De t’attendre, ô demain pressenti par l’espoir.
Le temps, vieillard souffrant de multiples entorses,
Peut gémir : Le matin est neuf, neuf est le soir.
Mais depuis trop de mois nous vivons a la veille,
Nous veillons, nous gardons la lumière et le feu,
Nous parlons à voix basse et nous tendons l’oreille
A maint bruit vite éteint et perdu comme au jeu.
Or, du fond de la nuit, nous témoignons encore
De la splendeur du jour et de tous ses présents.
Si nous ne dormons pas c’est pour guetter l’aurore
Qui prouvera qu’enfin nous vivons au présent.
ÉTAT DE VEILLE.
Desespoir du soleil
Quel bruit étrange glissait le long de la rampe d’escalier au bas de laquelle rêvait la pomme transparente.
Les vergers étaient clos et le sphinx bien loin de là s’étirait dans le sable craquant de chaleur dans la nuit de tissu fragile.
Ce bruit devait-il durer jusqu’à l’éveil des locataires, ou s’évader dans l’ombre du crépuscule matinal? Le bruit persistait. Le sphinx aux aguets l’entendait depuis des siècles et désirait l’éprouver. Aussi ne faut-il pas s’étonner de voir la silhouette souple du sphinx dans les ténèbres de l’escalier. Le fauve égratignait de ses griffes les marches encaustiquées. Les sonnettes devant chaque porte marquaient de lueurs la cage de l’ascenseur et le bruit persistant sentant venir celui qu’il attendait depuis des millions de ténèbres s’attacha à la crinière et brusquement l’ombre pâlit.
C’est le poème du matin qui commence tandis que dans son lit tiède avec des cheveux dénoués rabattus sur le visage et les draps plus froissés que ses paupières la vagabonde attend l’instant où s’ouvrira sur un paysage de résine et d’agate sa porte close encore aux flots du ciel et de la nuit.
C’est le poème du jour où le sphinx se couche dans le lit de la vagabonde et malgré le bruit persistant lui jure un éternel amour digne de foi.
C’est le poème du jour qui commence dans la fumée odorante du chocolat et le monotone tac tac du cireur qui s’étonne de voir sur les marches de l’escalier les traces des griffes du voyageur de la nuit.
C’est le poème du jour qui commence avec des étincelles d’allumettes au grand effroi des pyramides surprises et tristes de ne plus voir leur majestueux compagnon couché à leurs pieds.
Mais le bruit quel était-il? Dites-le tandis que le poème du jour commence tandis que la vagabonde et le sphinx bien-aimé rêvent aux bouleversements de paysages.
Ce n’était pas le bruit de la pendule ni celui des pas ni celui du moulin à café.
Le bruit quel était-il? quel était-il?
L’escalier s’enfoncera-t-il toujours plus avant? montera-t-il toujours plus haut?
Rêvons acceptons de rêver c’est le poème du jour qui commence.
Destinée arbitraire
à Georges Malkine
Voici venir le temps des croisades.
Par la fenêtre fermée les oiseaux s’obstinent à parler
comme les poissons d’aquarium.
A la devanture d’une boutique
une jolie femme sourit.
Bonheur tu n’es que cire à cacheter
et je passe tel un feu follet.
Un grand nombre de gardiens poursuivent
un inoffensif papillon échappé de l’asile.
Il devient sous mes mains pantalon de dentelle
et ta chair d’aigle
ô mon rêve quand je vous caresse!
Demain on enterrera gratuitement
on ne s’enrhumera plus
on parlera le langage des fleurs
on s’éclairera de lumières inconnues à ce jour.
Mais aujourd’hui c’est aujourd’hui.
Je sens que mon commencement est proche
pareil aux blés de juin.
Gendarmes passez-moi les menottes.
Les statues se détournent sans obéir.
Sur leur socle j’inscrirai des injures et le nom de mon pire ennemi.
Là-bas dans l’océan entre deux eaux
un beau corps de femme fait reculer les requins.
Ils montent à la surface se mirer dans l’air
et n’osent pas mordre aux seins
aux seins délicieux.
Empereur en son royaume
Je donnerais de la poésie la définition que
Bonaparte donnait du bonheur : C’est le plus
grand développement de toutes nos facultés.
J’ai tant rêvé de toi
J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d’atteindre ce corps vivant et de baiser sur cette bouche la naissance de la voix qui m’est chère?
J’ai tant rêvé de toi que mes bras habitués en étreignant ton ombre à se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l’apparence réelle de ce qui me hante et me gouverne depuis des jours et des années, je deviendrais une ombre sans doute.
O balances sentimentales.
J’ai tant rêvé de toi qu’il n’est plus temps sans doute que je m’éveille. Je dors debout, le corps exposé à toutes les apparences de la vie et de l’amour et toi, la seule qui compte aujourd’hui pour moi, je pourrais moins toucher ton front et tes lèvres que les premières lèvres et le premier front venu.
J’ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton fantôme qu’il ne me reste plus peut-être, et pourtant, qu’à être fantôme parmi les fantômes et plus ombre cent fois que l’ombre qui se promène et se promènera allégrement sur le cadran solaire de ta vie.
Jamais d'autre que toi
Jamais d’autre que toi en dépit des étoiles et des solitudes
En dépit des mutilations d’arbre à la tombée de la nuit
Jamais d’autre que toi ne poursuivra son chemin qui est le mien
Plus tu t’éloignes et plus ton ombre s’agrandit
Jamais d’autre que toi ne saluera la mer à l’aube quand fatigué
d’errer moi sorti des forêts ténébreuses et des buissons d’orties
je marcherai vers l’écume
Jamais d’autre que toi ne posera sa main sur mon front et mes
yeux
Jamais d’autre que toi et je nie le mensonge et l’infidélité
Ce navire à l’ancre tu peux couper sa corde
Jamais d’autre que toi
L’aigle prisonnier dans une cage ronge lentement les barreaux de
cuivre vert-de-grisés
Quelle évasion !
C’est le dimanche marqué par le chant des rossignols dans les
bois d’un vert tendre l’ennui des petites filles en présence
d’une cage où s’agite un serin tandis que dans la rue solitaire le
soleil lentement déplace sa ligne mince sur le trottoir chaud
Nous passerons d’autres lignes
Jamais jamais d’autre que toi
Et moi seul seul seul comme le lierre fané des jardins de banlieue
seul comme le verre
Et toi jamais d’autre que toi.
L’épitaphe
Jais vécu dans ces temps et depuis mille années
Je suis mort. Je vivais, non déchu mais traqué.
Toute noblesse humaine étant emprisonnée
- J’étais libre parmi les esclaves masqués.
J’ai vécu dans ces temps et pourtant j’étais libre.
Je regardais le fleuve et la terre et le ciel.
Tourner autour de moi, garder leur équilibre
Et les saisons fournir leurs oiseaux et leur miel.
Vous qui vivez qu’avez-vous fait de ces fortunes ?
Regrettez-vous les temps ou je me débattais ?
Avez-vous cultivé pour des moissons communes ?
Avez-vous enrichi la ville où j’habitais ?
Vivants, ne craignez iren de moi, car je suis mort.
Rien ne survit de mon esprit ni de mon corps.
CONTRÉE, 1944.