Robert Desnos

Robert Desnos

1900–1945 · a vécu 44 ans FR FR

n. 1900-07-04, 11.º arrondissement de Paris · m. 1945-06-08, Theresienstadt

Car l’unique regit l’amour...

Car l’unique régit l’amour et ses douleurs.
Lui seul a possédé les Ames passionnées.
Les uns s’étant soumis à sa loi par malheur
N’ont connu qu’un bourreau pendant maintes années,
D’autres l’ont poursuivi dans ses métamorphoses :
Aprés les yeux très bleus voici les yeux très noirs
Brillant dans un visage où se flétrit la rose,
Plus profonds que le ciel et que le désespoir.

Maitre de leur sommeil et de leurs insomnies
Tl les entraîne en foule a travers les pays
Vers des mers éventrées et des épiphanies...
La marée sera haute et l’étoile a failli.

Quelqu’un m’a raconté que perdu dans les glaces
Dans un chaos de monts, loin de tout océan,
Il vit passer sans heurt et sans fumée la masse
Immense et pavoisée d’un paquebot géant.

Des marins silencieux s’accrochaient aux cordages
Et des oiseaux gueulards volaient dans les haubans
Des danseuses rêvaient au bord des bastingages
En robes de soirée et coiffées de turbans.

Les bijoux entouraient d’étincelles glaciales
Leur gorge et leurs poignets, et de grands éventails
De plumes dans leurs mains claquaient vers des escales
Ou les bals rougissaient les tours et les portails.

Les danseurs abîmés dans leur mélancolie
En songe comparaient leurs désirs a l’acier.
C’était parmi les monts, dans un soir de folie.
De grands nuages coulaient sur le flâne des glaciers.

Un autre découvrît au creux d’une clairière
Un rosier florissant entouré de sapins.
Combien a-t-il cueilli de roses sanguinaires
Avant de s’endormir sur la mousse au matin ?

Mais ses yeux ont gardé l’étrange paysage
Inscrit sur leur prunelle et son cœur incertain
A choisi pour cesser de battre sans courage
Ce calme coin planté de roses et de thym.
Au temps où nous chantions avec des voix vibrantes
Nous avons traversé ces pays singuliers
Où V’écho répondait aux questions des amantes
Par des mots dont le sens nous était familier.

Mais depuis que la nuit s’écroule sur nos têtes
Ces mots ont dans nos cœurs des accents mystérieux
Et quand un souvenir parfois nous les répété
Nous désobéissons a leur ordre impérieux.

Entendez-vous chanter des voix dans les montagnes
Et retentir le bruit des corps et des buccins ?
Pourquoi ne chantons-nous que les refrains de bagne
Au son d’un éternel et lugubre tocsin ?
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Poèmes

23

Saint-john perse, pierre jean jouve, henri michaux, rené char

Finalement, le surréalisme fut une entreprise de purification.
Il avait fait table rase de tout ce qui encombrait encore la poésie :
l’éloquence, la morale, l’anecdote, l’histoire. Il avait exalté l’amour

Si tu savais

Loin de moi et semblable aux étoiles, à la mer et à tous les accessoires de la mythologie poétique,
Loin de moi et cependant présente à ton insu,
Loin de moi et plus silencieuse encore parce que je t’imagine sans cesse,
Loin de moi, mon joli mirage et mon rêve éternel, tu ne peux pas savoir.
Si tu savais.
Loin de moi et peut-être davantage encore de m’ignorer et m’’ignorer encore.
Loin de moi parce que tu ne m’aimes pas sans doute ou ce qui revient au même, que j’en doute.
Loin de moi parce que tu ignores sciemment mes désirs passionnés.
Loin de moi parce que tu es cruelle.
Si tu savais.
Loin de moi, Ô joyeuse comme la fleur qui danse dans la rivière au bout de sa tige aquatique, Ô triste comme sept heures du soir dans les champignonnières.
Loin de moi silencieuse encore ainsi qu’en ma présence et joyeuse encore comme l’heure en forme de cigogne qui tombe de haut.
Loin de moi à l’instant où chantent les alambics, à l’instant où la mer silencieuse et bruyante se replie sur les oreillers blancs.
Si tu savais.
Loin de moi, ô mon présent présent tourment, loin de moi au bruit magnifique des coquilles d’huîtres qui se brisent sous le pas du noctambule, au petit jour, quand il passe devant la porte des restaurants.
Si tu savais.
Loin de moi, volontaire et matériel mirage.
Loin de moi c’est une île qui se détourne au passage des navires.
Loin de moi un calme troupeau de bœufs se trompe de chemin, s’arrête obstinément au bord d’un profond précipice, loin de moi, ô cruelle.
Loin de moi, une étoile filante choit dans la bouteille nocturne du poète. Il met vivement le bouchon et dès lors il guette l’étoile enclose dans le verre, il guette les constellations qui naissent sur les parois, loin de moi, tu es loin de moi.
Si tu savais.
Loin de moi une maison achève d’être construite.
Un maçon en blouse blanche au sommet de l’échafaudage chante une petite chanson très triste et, soudain, dans le réci-
pient empli de mortier apparaît le futur de la maison : les baisers
des amants et les suicides à deux et la nudité dans les chambres
des belles inconnues et leurs rêves à minuit, et les secrets volup-
tueux surpris par les lames de parquet.
Loin de moi,
Si tu savais.
Si tu savais comme je t’aime et, bien que tu ne m’aimes pas,
comme je suis joyeux, comme je suis robuste et fier de sortir avec
ton image en tête, de sortir de l’univers.
Comme je suis joyeux à en mourir.
Si tu savais comme le monde m’’est soumis.
Et toi, belle insoumise aussi, comme tu es ma prisonnière.
Ô toi, loin-de-moi à qui je suis soumis.
Si tu savais.

Témoin puis martyr

Jais donné rendez-vous a toute la terre sur le
Pont-au-Change.

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