Je vous envoie un bouquet, que ma main

Cesse tes pleurs, mon livre : il n’est pas ordonné
Du Destin, que moy vif, tu sois riche de gloire,
Avant que l’homme passe outre la rive noire,
L’honneur de son travail ne luy est point donné.

Quelqu’un, après mille ans, de mes vers estonné,
Voudra dedans mon Loir, comme en Permesse, boire,
Et voyant mon pays, à peine pourra croire
Que d’un si petit lieu tel Poëte soit né.

Pren, mon livre, pren cœur : la vertu precieuse
De l’homme, quand il vit, est toujours odieuse ;
Apres qu’il est absent, chacun le pense un Dieu.

La rancœur nuit tousjours à ceux qui sont en vie ;
Sur les vertus d’un mort elle n’a plus de lieu,
Et la postérité rend l’honneur sans envie.

Je vous envoye un bouquet, que ma main
Vient de trier de ces fleurs épanies,
Qui ne les eust à ce vespre cueillies,
Cheutes à terre elles fussent demain.

Cela vous soit un exemple certain,
Que vos beautez, bien qu’elles soient fleuries,
En peu de tems cherront toutes fletries,
Et, comme fleurs, periront tout soudain.

Le tems s’en va, le tems s’en va, ma Dame,
Las ! le tems non, mais nous nous en allons,
Et tost serons estendus sous la lame,

Et des amours, desquelles nous parlons,
Quand serons morts, n’en sera plus nouvelle :
Pource aimez moy, cependant qu’estes belle.
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