Je veux votre bonheur malgré vous. Je choisis
Les voies où marcheront les hommes. Et s’il faut
Le joug et le licol pour contraindre leurs yeux
A ne les précéder que d’un pas sur la route,
Ma main sera de fer sur leur nuque. Ils suivront
Les talons du bouvier : mettre un pied devant l’autre
Leur étera la peur de vivre et de penser.

Tant qu’ils attacheront leurs yeux a la poussière
‘Ils auront leur litière et leur foin préparés.
J’ai tout prévu, l’étape et le gîte, compté
Les pas de la journée, les heures que je donne
A leur sommeil, et je saurai peupler leurs nuits
Du rêve qui convient à détendre leurs muscles.

Je sais que leur plus grand malheur est d’être seuls,
Car ils s’en vont tout droit aux déserts et s’entêtent
A brouter le blé vert des mirages. Leur mort
Les gonfle comme un trèfle humide et ils ruminent
Le sens et le non-sens de ruminer sans fin,
Tant la soif d’être singuliers et nécessaires
Les ronge, — et quand ils ont nommé Néant ou Dieu
La brélure d’orgueil qui les tient aux entrailles,
Ils tirent désespoir et gloire d’en souffrir.
Ce bruit de ventre et de chaos est leur superbe,
Leur verbe a le relent d’une haleine gâtée :
Et qu’ils digèrent mal leur est signe de grande
Vocation parmi les hommes. C’est pitié!

Je veux pour les guérir d’eux-mêmes les astreindre
A marteler du front les pierres du chemin.
Le seul sublime que j’exige qu’ils adorent
La seule chaîne irréfutable de raisons
Et la seule oraison qu’il me plaise d’entendre
Est la séquence monotone des pavés
Que tout un peuple au pas dévide. Tel est l’ordre
Invariable que la règle et le compas
Leur fixent, et l’erreur qui vaguait dans les ombres
Maintenant je la tiens prisonnière d’un bec
De tire-ligne dont l’écrou m’est si docile
Qu’il réduirait le libre arbitre à un cheveu.

Quand ils seront bien clos dans les gestes utiles,
Quelle tranquillité visitera leur cœur!
Si paisible, qu’ils l’oublieront : la conscience
Du bonheur est encore un défaut de bonheur.
Que je suis bon de les aimer! Quelle exigence
De leur salut me rend inflexible et cruel!
Petits hommes, petits... Ma dure providence
Saura vous libérer du lierre de vos nerfs,
L’une après l’autre en détacher les radicelles :
Et, dussiez-vous crier pitié plus de mille ans
Sous un cautère de souffrances inouïes,
J’extirperai de vous le vice de souffrir
La croix qui ne fait qu’un avec vos membres
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