Pierre Emmanuel

Pierre Emmanuel

Connaissance de dieu

Consolateur! quand j’allais ramener le soir
Sur mon visage pour m’éteindre avec ma race,
Une musique m’éveilla. C’était le vent
Qui chantait dans mes os : ou peut-être la terre
Otée du four et que pénètre le serein
Craquelant la chaleur du sol. Ainsi des siècles
Se plaignent-ils quand on défourne des tombeaux
Couvés par les déserts d’une brilante Asie,
Les vases des Empires morts. Si je suspends
La harpe de David dans les saules, je vois
Le roi danser autour de l’arche : et quand le Livre
S’ouvre aux commandements du vent, voici gémir
Jérémie sur Moab comme une flite. Aucune
Parole grande ne se meurt. Je sais alors
Que le verbe est la seule éternité : promesse
D’âme, et qu’un jour viendront des hommes en esprit
Fondés sur la très sire assise du langage,
Qui prieront à visage ouvert sans se cacher
Honteux, derrière leur chapeau
Car si le chant
Kst obscur, et la voix du Baptiste enrouée,
C’est que ’homme de lourde argile n’est poreux
Que par blessure, et non saisi d’égale flamme :
Tous parlent, mais bien peu savent chanter. Leur âme
Est rare comme l’air prisonnier des murs :
Rien ne porte le son au-delà de lui-même,
Le poète a les pierres seules pour écho.
Mais ils respirent cette voix s’ils ne l’entendent,
Et quelque jour des poumons d’homme connaîtront
Que la Parole était leur souffle, aussi commune
Que l’air ou le soleil sur la peau nue. Ce jour
Verra la terre s’arrêter comme la roue
Du potier quand le vase a reçu forme. Et Toi
Consolateur! Tu saisiras dans ton brasier
De Pentecéte l’Ame unique de ce monde,
Tous les hommes en un seul Verbe réunis
Un seul temple votif, un seul sépulcre vide
Un seul vase où fera libation l’Esprit.

BABEL, IV, Commencement de homme.
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Poèmes

7

Connaissance de dieu

Consolateur! quand j’allais ramener le soir
Sur mon visage pour m’éteindre avec ma race,
Une musique m’éveilla. C’était le vent
Qui chantait dans mes os : ou peut-être la terre
Otée du four et que pénètre le serein
Craquelant la chaleur du sol. Ainsi des siècles
Se plaignent-ils quand on défourne des tombeaux
Couvés par les déserts d’une brilante Asie,
Les vases des Empires morts. Si je suspends
La harpe de David dans les saules, je vois
Le roi danser autour de l’arche : et quand le Livre
S’ouvre aux commandements du vent, voici gémir
Jérémie sur Moab comme une flite. Aucune
Parole grande ne se meurt. Je sais alors
Que le verbe est la seule éternité : promesse
D’âme, et qu’un jour viendront des hommes en esprit
Fondés sur la très sire assise du langage,
Qui prieront à visage ouvert sans se cacher
Honteux, derrière leur chapeau
Car si le chant
Kst obscur, et la voix du Baptiste enrouée,
C’est que ’homme de lourde argile n’est poreux
Que par blessure, et non saisi d’égale flamme :
Tous parlent, mais bien peu savent chanter. Leur âme
Est rare comme l’air prisonnier des murs :
Rien ne porte le son au-delà de lui-même,
Le poète a les pierres seules pour écho.
Mais ils respirent cette voix s’ils ne l’entendent,
Et quelque jour des poumons d’homme connaîtront
Que la Parole était leur souffle, aussi commune
Que l’air ou le soleil sur la peau nue. Ce jour
Verra la terre s’arrêter comme la roue
Du potier quand le vase a reçu forme. Et Toi
Consolateur! Tu saisiras dans ton brasier
De Pentecéte l’Ame unique de ce monde,
Tous les hommes en un seul Verbe réunis
Un seul temple votif, un seul sépulcre vide
Un seul vase où fera libation l’Esprit.

BABEL, IV, Commencement de homme.

Discours du trône

Je veux votre bonheur malgré vous. Je choisis
Les voies où marcheront les hommes. Et s’il faut
Le joug et le licol pour contraindre leurs yeux
A ne les précéder que d’un pas sur la route,
Ma main sera de fer sur leur nuque. Ils suivront
Les talons du bouvier : mettre un pied devant l’autre
Leur étera la peur de vivre et de penser.

Tant qu’ils attacheront leurs yeux a la poussière
‘Ils auront leur litière et leur foin préparés.
J’ai tout prévu, l’étape et le gîte, compté
Les pas de la journée, les heures que je donne
A leur sommeil, et je saurai peupler leurs nuits
Du rêve qui convient à détendre leurs muscles.

Je sais que leur plus grand malheur est d’être seuls,
Car ils s’en vont tout droit aux déserts et s’entêtent
A brouter le blé vert des mirages. Leur mort
Les gonfle comme un trèfle humide et ils ruminent
Le sens et le non-sens de ruminer sans fin,
Tant la soif d’être singuliers et nécessaires
Les ronge, — et quand ils ont nommé Néant ou Dieu
La brélure d’orgueil qui les tient aux entrailles,
Ils tirent désespoir et gloire d’en souffrir.
Ce bruit de ventre et de chaos est leur superbe,
Leur verbe a le relent d’une haleine gâtée :
Et qu’ils digèrent mal leur est signe de grande
Vocation parmi les hommes. C’est pitié!

Je veux pour les guérir d’eux-mêmes les astreindre
A marteler du front les pierres du chemin.
Le seul sublime que j’exige qu’ils adorent
La seule chaîne irréfutable de raisons
Et la seule oraison qu’il me plaise d’entendre
Est la séquence monotone des pavés
Que tout un peuple au pas dévide. Tel est l’ordre
Invariable que la règle et le compas
Leur fixent, et l’erreur qui vaguait dans les ombres
Maintenant je la tiens prisonnière d’un bec
De tire-ligne dont l’écrou m’est si docile
Qu’il réduirait le libre arbitre à un cheveu.

Quand ils seront bien clos dans les gestes utiles,
Quelle tranquillité visitera leur cœur!
Si paisible, qu’ils l’oublieront : la conscience
Du bonheur est encore un défaut de bonheur.
Que je suis bon de les aimer! Quelle exigence
De leur salut me rend inflexible et cruel!
Petits hommes, petits... Ma dure providence
Saura vous libérer du lierre de vos nerfs,
L’une après l’autre en détacher les radicelles :
Et, dussiez-vous crier pitié plus de mille ans
Sous un cautère de souffrances inouïes,
J’extirperai de vous le vice de souffrir
La croix qui ne fait qu’un avec vos membres

Hymne de la liberté

O mémoire des morts exhalée de la terre
Lumière qui montais du silence du sol
Tu faiblis, et dans le passé les pas se perdent
L’homme au soir des nations est seul. Les tyrans
Ont soumis jusqu’aux monts ultimes de histoire
Et réprimé le pouls des fleuves sous leur poids :
Leurs géantes statues défient la nuit géante
A leur front luit une escarboucle de malheur
Dont la lueur séduit la misère des hommes
Car un froid noir rayonne d’elle, et dans le sang
Allume les ardeurs sans nom de la ténèbre

Tandis qu’en haut avec la liberté le Ciel se meurt.

Mais pendant que les dieux grimacent dans leur nuit
Et que le mal barbouillé de haine les visages
(Le corps a corps dans la noirceur est sans merci
Le sang a de l’enfer l’odeur inextinguible)
Tu montés au nadir du monde inverse et nu
Et voici que dans notre nuit médite encore
La musique de tes astres bienheureux,
Voici que notre sang s’*émeut de nostalgie
Comme si ta douceur lui était révélée
Au fort de son acharnement à se connaître,
Au plus cruel de sa colère contre soi :
C’est loin dans le secret bruit d’une fontaine
C’est un regret plus murmurant que les forêts
C’est la lumière issue de l’intime des choses
Si sourde, mais qui bouleversé l’univers
Et rend la nuit plus frénétique et plus absurde
En sa fureur contre le simple jour de Dieu.

Au calme de ton firmament intérieur
Tout répond, des arbres immobiles en prière
Aux maisons contemplantes et aux monts.
Cet air natal de l’oraison n’est que Chant nu
Paysage inépuisable et pacifiant de l’Ame
Accord de l’arbre au rythme clair des horizons
Et merveilleuse humilité de la vision.
Tendu dans la présence orante je suis libre
Et me tiens droit drapé dans le limon des morts,
Aimé de Dieu. L’oblation de mes mains noires
C’est le monde par moi vivant et libre encor
Ce monde que Dieu m’a donné pour que j’y vive
Ce monde sans figure et sans voix dont je suis
Le visage et le chant futurs car je suis libre
Et rien ne brise mon regard transfigurant.
Vous ne pouvez emprisonner la vision
Vous ne pouvez empêcher l’arbre d’être libre :
La face de vos victimes l’avez-vous vue
Dans la gloire tragique et crue de la souffrance
-Comme un stigmate ineffaçable au cœur de Dieu?
Leur mort même est encore la liberté de Dieu
Le cri d’éternité de la vie contre homme
L’audacieuse crucifixion aux quatre vents
Lettre de mort libérant l’homme de soi-même
Par un pardon plus écrasant que son péché.

O mes frères dans les prisons vous étes libres
Libres les yeux briélés les membres enchaînés
Le visage troué les lèvres mutilées
Vous étes ces arbres violents et torturés
Qui croissent plus puissants parce qu’on les émonde
Et sur tout le pays d’humaine destinée
Votre regard d’hommes vrais est sans limites
Votre silence est la paix terrible de ]’éther.

Par-dessus les tyrans enroués de mutisme
Il y ala nef silencieuse de vos mains
Par-dessus l’ordre dérisoire des tyrans
Il y a l’ordre des nuées et des cieux vastes
Il y a la respiration des monts très bleus
Il y a les libres lointains de la prière
Il y a les larges fronts qui ne se courbent pas
Il y a les astres dans la liberté de leur essence
Il y a les immenses moissons du devenir
Il y a dans des tyrans une angoisse fatale
Qui est la liberté effroyable de Dieu.

Ils vivaient pour définir

Ils vivaient pour définir
Quelques mots toujours les mêmes
Pour décliner l’avenir
Au présent J’aime Tu aimes

Ils meurent tout simplement
Pour un sillon sur la plaine
Pour les gerbes de froment
Pour la vendange prochaine

Pour l’amitié d’un outil
Pour la barque et sa balance
Pour ce chien et ce fusil
Qui sont toute leur chevance

Meurent-ils vraiment pour rien ?
Leur cœur le sait : il écoute
L’écho de leurs pas anciens
Sonner demain sur les routes

La liberté c’est un pas
D’homme au seuil de sa journée
C’est humble et juste compas
Qui trace sa destinée

Celui qui s’entend marcher
Circonscrit la terre entière
A l’ombre de son clocher
Son Ame vit sans frontière
Si du champ a la maison
La patrie est toute en vue
Le drapeau des horizons
Dans ses plis la continue

Qui trouve sa vérité
Dans le regard de son fréré
Celui-la sait habiter
Son cœur son peuple et sa terre

Sa vie en suivant son cours
Va dans le sens de l’histoire
Indifférente aux discours
D’un futur comminatoire

Anonyme universel
Ouvrier du temps qui dure
Il est le pain et le sel
De Phumanité obscure

Un sel qui ne s’affadit
Un pain doré d’évidence
Un homme qui ne dédit
Sa pure et simple exigence

Il veut un ciel sans barreaux
Un réel sans mauvais songe
Une histoire sans bourreaux
Un avenir sans mensonge

Il meurt pour vivre au grand air
Le jour en pleine poitrine
Le soleil à coeur ouvert
Midi : son sang illumine

A son modeste horizon
Une éternelle raison.

VERSANT DE L’AGE. 1958.

Je me suis reconnu

Lz tyran a posé devant lui ses mains nues
et, seul devant ces mains étrangères, ces Mères
presque exsangues sur le drap pourpre des nations,
seul contre ces ménades pâles de l’histoire
dont l’ombre lacére sans trêve l’ univers,
il fixe leur blancheur funèbre dans les Ages
et sent la nuit grandir derrière elles, le sang
les soulever jusqu’au regard de dieu qui juge!
Les siècles neigeront en vain sur ces déserts
et le sang vainement saturera leur poudre,

Le tombeau scelle

Une voix blanche comme est blanc le gris des jours
Comme un regard d’aveugle ou comme un mur de ronde
Tombe des gratte-ciels dressés autour du monde
Prisonnier de leur dos comme une arrière-cour

Il n’y a point d’ailleurs dit la voix qui plafonne
Votre ombre dans le puits est tout votre univers
Et si l’élan des murs mime l’espace ouvert
L’étain des projecteurs rend votre ciel aphone

S’il est encore des poètes parmi vous
Ce ciel bouché leur interdit les métathéses
Leur paresse obstinée à rêver de genèses
Peut simuler en mots les fureurs d’un dieu fou

Mais ce mal de langueur dont ils vivent — leur àme
N’est qu’un long bâillement face à vos lendemains
Une dérision de tout l’effort humain
Un désespoir qui les flagorne et vous diffame

Ils ne font rien de leurs dix doigts mais leur sommeil
Est la sape où se meut leur esprit somnambule
Creusant sous la raison le sombre vestibule
D’une nuit qui serait au centre du soleil

Profonds ? Trop peu musclés pour s’ouvrir une tombe
Dans le sable qui glisse et rit des fossoyeurs
Cet éboulis sans fin c’est ’homme intérieur
Ce mirage d’un trou ce sont leurs catacombes
Il n’est de profondeur que celle de l’égoût
Et d’invisible que le siège des entrailles
Le subtil ennemi de ’homme qui travaille
C’est l’Ame dont l’angoisse éveille le dégoat

C’est au faite du rigoureux échafaudage
Ou homme se rend gloire et vibre avec l’acier
Le vertige d’étre son même devancier
La peur abrupte sans échelle ni cordage

Ne cherchez point d’en haut votre ombre au pied des tours
Le futur est sans ombre et homme sans mémoire
Et chaque jour que vous étagez dans l’histoire
Le halo du néon l’efface pour toujours

Plus Babel vous écrase et plus elle est légère
C’est que vos reins sont des nuages moutonnants
— La mousse de savon d’ou l’esprit raisonnant
Souffle en bulles de suffocantes noosphéres

Le vide et non la tour tel est votre rempart
Plus l’esprit vous distend plus ce vide l’enferme
Si vos pieds brélent de quitter la terre ferme
Leur lévitation étire le brouillard

Lequel de l’autre est le fantôme — la muraille
Ou le grimpeur ? Ils se traversent tour à tour
L’homme la tête en bas croit élever la tour
La tour est l’écheveau de humaine grisaille

L’axe de l’écheveau c’est le premier venu
La paille qui livrée aux tourbillons contraires
Rêve a peine un remous la tient-il prisonniére
Qu’elle est l’arbre moteur propulsant l’inconnu

A quoi bon chicaner un songe Cette paille
Et cet homme ont raison tant qu’un remous plus fort
Ne les brise Celui-la seul a toujours tort
Qui tremble de se rompre et d’avance défaille
Gloire à l’illusion qui tient homme debout
Gloire à sa vanité fixant la verticale
Gloire à Babel qui liant tout de sa spirale
Vrille sa haine centrifuge au cœur de tout

Gloire au monde ce fruit dont la pulpe est le vide
Que homme vermineux s’épuise à dévorer
Et s’éternise Votre faim que vous forez
Est Punique aliment dont vous soyez avides

Cette fuite autophage est votre dieu vivant
Qui se mange le ciel pour creuser sa géhenne
Gloire à ce vent de feu qui vous tient dans ses rênes
Vous qui tournez en rond pour devancer le vent

EVANGELIAIRE, le Tombeau scellé. 1962.

Mais l’aigle de patmos...

Mais l’aigle de Patmos, oi est-il? La chouette
Chuinte des hymnes sur sa tombe. On a rogné
Les ailes de ton Livre et cloué le lutrin
Qui jadis avait forme d’ange. De ta chaire
Pendent par grappes des vampires. Quand tes clercs
Discourent, il se fait un remous d’ailes molles
Comme un chuchillement spongieux de paroles
Et des chauve-souris s’abattent d’oi montaient
Les colombes de feu sur les siècles. L’échine
Des Ames sous vos mains d’eunuques onctueux
Moutonne, et leur troupeau bêle d’aise

Mais qui
N’aurait honte a leur vue d’être une Ame? L’esprit,
Lion que vous frisez en vain comme une agnelle
Etripe vos propos laineux : voici le sang
Qui coule. Vous n’en saviez plus l’odeur, ministres
D’un culte dont le vin chichement mesuré
Ne saoule plus d’un saint délire. Il faudra boire
Ce sang et son odeur de chaos, abreuver
Vos brebis à la plaie du monde, baptiser
Dans les entrailles du martyre vos témoins,
Ou bien crever auprès de vos calices vides,
Comme des rats dans un tabernacle scellé.

Certes nous n’avons plus de prêtres parmi nous,
Ils ont laissé leur Dieu s’aigrir dans leur peau rance
Et nous, dans ce désert qui boucane nos cœurs
La soif est notre enfer, — notre Ciel! Quand le feu
De la damnation nous tisse de ses fibres
Ce feu qui d’un grand Non surcharge le soleil
Ce seul orgueil que nous gardions celui de croire
Que né du Rien ’homme y retourne librement,
Se nomme Dieu contre nous-mêmes et louange
En nous plus haut qu’au temps des cathédrales : nous
Qui n’avons plus assez de foi pour cimenter
Deux pierres en ton Nom qui n’est plus qu’une idole
Nous bâtissons de flamme atroce et de refus
De feu grégeois bralant la barque de l’Apétre
Une Kglise, une nef dont la voile et le vent
Seront l’aigle qui s’ouvre aux futurs comme un Livre.
Nous ne le lirons pas, qu’importe ? I] nous suffit
Que l’aigle monte de nos cendres et se tienne
Comme un miroir devant ta Face, illuminant
Ta gloire d’un éclat qui la nie et lavive
Concentrant ton amour que son cœur réfléchit
Jusques au cœur de ton absence à forme d’homme,
Abîme de ta mort, creuset de ton Esprit!

BABEL, IV, Commencement de homme.

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