Poèmes de ce thème
Politique et pouvoir
Eugène Guillevic
Au camarade staline
Ici, camarade Staline, les choses
Ont mal. Tu verrais un arbre ici,
Ou une chaise ou la table de bois bien plein
Qui porte ce papier qui est pour toi,
Tu verrais un verre, une armoire ou la clef,
Tu les verrais tous, comme ils ont mal,
Car il suffit de regarder
Pour voir que la souffrance
Est dans toutes les choses.
Tu verrais, tu le verrais bien mieux que nous,
Car tu le sais tellement mieux que nous,
Combien tout cela peut étre autrement.
Tu verrais le poids qui est sur les choses,
Tu verrais que le malaise est entré partout.
C’est une espèce
De pourriture de l’air qui a trouvé
A fouiller dans le moindre objet.
C’est parce que les hommes, tu les verrais,
Comme ils ont mal.
Tu les verrais partir, le matin, fatigués déja,
Et le soir, camarade Staline, le soir
Qui tarde tant — et le dimanche,
Qui n’est pas encore pour cette fois-ci.
Il y a un creux, il y a un terrible creux.
Et les gestes sont dérisoires devant ce creux
Dérisoires pour ceux
Qui ne savent pas encore, pour ceux
Qui croient que toujours ce sera pareil,
Pour ceux qui ne savent pas
Que c’est l’exploitation qui creuse leurs minutes,
Qui pourrit l’air de leurs dimanches
Et met ce mauvais grain dans ce qu’ils voient.
Pour ceux qui ne savent pas
Que l’armoire, la table et le cheval de trait,
Pour prendre des exemples,
Ont ailleurs une autre façon
De se tenir dans l’air, de recevoir sur eux
L’ombre et la lumière.
Parce que tout est changé
Quand le poids, on le refuse,
Quand la pourriture, elle n’y est plus,
Quand le peuple a le pouvoir entre ses mains,
Quand il fait pour lui ce qu’il veut faire,
Et il sait le faire.
Pour gagner, nous avons
Ton œuvre et ton exemple.
ENVIE DE VIVRE. 1951.
Ont mal. Tu verrais un arbre ici,
Ou une chaise ou la table de bois bien plein
Qui porte ce papier qui est pour toi,
Tu verrais un verre, une armoire ou la clef,
Tu les verrais tous, comme ils ont mal,
Car il suffit de regarder
Pour voir que la souffrance
Est dans toutes les choses.
Tu verrais, tu le verrais bien mieux que nous,
Car tu le sais tellement mieux que nous,
Combien tout cela peut étre autrement.
Tu verrais le poids qui est sur les choses,
Tu verrais que le malaise est entré partout.
C’est une espèce
De pourriture de l’air qui a trouvé
A fouiller dans le moindre objet.
C’est parce que les hommes, tu les verrais,
Comme ils ont mal.
Tu les verrais partir, le matin, fatigués déja,
Et le soir, camarade Staline, le soir
Qui tarde tant — et le dimanche,
Qui n’est pas encore pour cette fois-ci.
Il y a un creux, il y a un terrible creux.
Et les gestes sont dérisoires devant ce creux
Dérisoires pour ceux
Qui ne savent pas encore, pour ceux
Qui croient que toujours ce sera pareil,
Pour ceux qui ne savent pas
Que c’est l’exploitation qui creuse leurs minutes,
Qui pourrit l’air de leurs dimanches
Et met ce mauvais grain dans ce qu’ils voient.
Pour ceux qui ne savent pas
Que l’armoire, la table et le cheval de trait,
Pour prendre des exemples,
Ont ailleurs une autre façon
De se tenir dans l’air, de recevoir sur eux
L’ombre et la lumière.
Parce que tout est changé
Quand le poids, on le refuse,
Quand la pourriture, elle n’y est plus,
Quand le peuple a le pouvoir entre ses mains,
Quand il fait pour lui ce qu’il veut faire,
Et il sait le faire.
Pour gagner, nous avons
Ton œuvre et ton exemple.
ENVIE DE VIVRE. 1951.
François De Malherbe
ODE AU ROI LOUIS XIII ALLANT CHÂTIER LA REBELLION DES ROCHELOIS ET CHASSER LES ANGLAIS QUI EN LEUR…
Doncq un nouveau labeur à tes armes s’appreste ;
Pren ta foudre, Louys, et va comm’ un lion
Donner le dernier coup à la derniere teste
De la rebellion.
Fay choir en sacrifice au demon de la France
Les fronts trop eslevez de ces ames d’enfer,
Et n’espargne contr’eux pour notre delivrance
Ny le feu ny le fer.
Assez de leurs complots l’infidelle malice
A nourry le desordre et la sedition ;
Quitte le nom de Juste, ou fay voir ta justice
En leur punition.
Le centiesme decembre a les plaines ternies,
Et le centiesme avril les a peintes de fleurs,
Depuis que parmy nous leurs brutales manies
Ne causent que des pleurs.
Dans toutes les fureurs des siecles de tes peres,
Les monstres les plus noirs firent-ils jamais rien,
Que l'inhumanité de ces cueurs de viperes
Ne renouvelle au tien ?
Par qui sont aujourd’huy tant de villes desertes,
Tant de grands bastimens en masures changez,
Et de tant de chardons les campagnes couvertes,
Que par ces enragez ?
Les sceptres devant eux n’ont point de privileges ;
Les immortels eux-mesmes en sont persecutez :
Et c’est aux plus saints lieux que leurs mains sacrileges
Font plus d’impietez.
Marche, va les destruire ; esteins-en la semence,
Et suy jusqu’à leur fin ton courroux genereux,
Sans jamais escouter ny pitié ny clemence
Qui te parle pour eux.
Ils ont beau vers le ciel leurs murailles accroistre,
Beau d’un soin assidu travailler à leurs forts,
Et creuser leurs fossez jusqu’à faire paroistre
Le jour entre les morts.
Laisse-les esperer, laisse-les entreprendre :
Il suffit que ta cause est la cause de Dieu,
Et qu’avecque ton bras ell’a pour la deffendre
Les soings de Richelieu :
Richelieu, ce prelat de qui toute l’envie
Est de voir ta grandeur aux Indes se borner,
Et qui visiblement ne fait cas de sa vie
Que pour te la donner.
Rien que ton interest n’occupe sa pensée ;
Nuls divertissements ne l’appellent ailleurs,
Et de quelques bons yeux qu’on ait vanté Lyncée,
Il en a de meilleurs.
Son ame toute grande est une ame hardie,
Qui pratique si bien l’art de nous secourir,
Que pourveu qu’il soit creu, nous n’avons maladie
Qu’il ne sçache guerir.
Le Ciel, qui doit le bien selon qu’on le merite,
Si de ce grand oracle il ne t’eust assisté,
Par un autre present n’eust jamais esté quitte
Envers ta pieté.
Va, ne differe plus tes bonnes destinées :
Mon Apollon t’asseure, et t’engage sa foy,
Qu’employant ce Tiphys, Syrtes et Cyanées
Seront havres pour toy.
Certes, ou je me trompe, ou desja la Victoire,
Qui son plus grand honneur de tes palmes attent,
Est aux bords de Charante en son habit de gloire,
Pour te rendre content.
Je la voy qui t’appelle, et qui semble te dire :
« Roy, le plus grand des rois, et qui m’es le plus cher,
Si tu veux que je t’aide à sauver ton empire,
Il est temps de marcher. »
Que sa façon est brave et sa mine asseurée !
Qu’elle a fait richement son armure estoffer !
Et qu’il se connoist bien, à la voir si parée,
Que tu vas triompher !
Telle en ce grand assaut, où des fils de la Terre
La rage ambitieuse à leur honte parut,
Elle sauva le ciel, et rua le tonnerre
Dont Briare mourut.
Desja de tous costez s’avançoient les approches ;
Icy couroit Mimas, là Typhon se battoit,
Et là suoit Euryte à détacher les roches
Qu’Encelade jettoit.
. . . . . .
Neptune, importuné de ses voiles infames,
Comme tu parestras au passage des flots,
Voudra que ses Tritons mettent la main aux rames,
Et soient tes matelots.
Là rendront tes guerriers tant de sortes de preuves,
Et d’une telle ardeur pousseront leurs efforts,
Que le sang estranger fera monter nos fleuves
Au-dessus de leurs bords.
Par cest exploit fatal en tous lieux va renaistre
La bonne opinion des courages françois,
Et le monde croira, s’il doit avoir un maistre,
Qu’il faut que tu le sois.
O que pour avoir part en si belle adventure,
Je me souhaiterois la fortune d’Eson,
Qui, vieil comme je suis, revint contre nature
En sa jeune saison !
De quel peril extreme est la guerre suivie,
Où je ne fisse voir que tout l’or du levant
N’a rien que je compare aux honneurs d’une vie
Perduë en te servant ?
Toutes les autres morts n’ont merite ny marque :
Celle cy porte seule un éclat radieux,
Qui fait revivre l’homme, et le met de la barque
A la table des dieux.
Mais quoy ? tous ces pensers dont les ames bien nées
Excitent leur valeur et flattent leur devoir,
Que sont-ce que regrets, quand le nombre d’années
Leur oste le pouvoir ?
Ceux à qui la chaleur ne bout plus dans les veines
En vain dans les combats ont des soins diligens ;
Mars est comme l’Amour : ses travaux et ses peines
Veulent de jeunes gens.
Je suis vaincu du temps, je cede à ses outrages ;
Mon esprit seulement, exempt de sa rigueur,
A de quoy tesmoigner en ses derniers ouvrages
Sa premiere vigueur.
Les puissantes faveurs dont Parnasse m’honore
Non loin de mon berceau commencerent leur cours ;
Je les posseday jeune, et les possede encore
A la fin de mes jours.
Ce que j’en ay receu, je veux te le produire ;
Tu verras mon adresse, et ton front ceste fois
Sera ceint de rayons qu’on ne vit jamais luire
Sur la teste des rois.
Soit que de tes lauriers ma lyre s’entretienne,
Soit que de tes bontez je la face parler,
Quel rival assez vain pretendra que la sienne
Ait de quoy m’égaler ?
Le fameux Amphion, dont la voix nompareille,
Batissant une ville estonna l’univers,
Quelque bruit qu’il ait eu, n’a point fait de merveille
Que ne facent mes vers.
Par eux de tes beaux faicts la terre sera pleine,
Et les peuples du Nil qui les auront ouys,
Donneront de l’encens, comme ceux de la Seine,
Aux autels de Louys.
Pren ta foudre, Louys, et va comm’ un lion
Donner le dernier coup à la derniere teste
De la rebellion.
Fay choir en sacrifice au demon de la France
Les fronts trop eslevez de ces ames d’enfer,
Et n’espargne contr’eux pour notre delivrance
Ny le feu ny le fer.
Assez de leurs complots l’infidelle malice
A nourry le desordre et la sedition ;
Quitte le nom de Juste, ou fay voir ta justice
En leur punition.
Le centiesme decembre a les plaines ternies,
Et le centiesme avril les a peintes de fleurs,
Depuis que parmy nous leurs brutales manies
Ne causent que des pleurs.
Dans toutes les fureurs des siecles de tes peres,
Les monstres les plus noirs firent-ils jamais rien,
Que l'inhumanité de ces cueurs de viperes
Ne renouvelle au tien ?
Par qui sont aujourd’huy tant de villes desertes,
Tant de grands bastimens en masures changez,
Et de tant de chardons les campagnes couvertes,
Que par ces enragez ?
Les sceptres devant eux n’ont point de privileges ;
Les immortels eux-mesmes en sont persecutez :
Et c’est aux plus saints lieux que leurs mains sacrileges
Font plus d’impietez.
Marche, va les destruire ; esteins-en la semence,
Et suy jusqu’à leur fin ton courroux genereux,
Sans jamais escouter ny pitié ny clemence
Qui te parle pour eux.
Ils ont beau vers le ciel leurs murailles accroistre,
Beau d’un soin assidu travailler à leurs forts,
Et creuser leurs fossez jusqu’à faire paroistre
Le jour entre les morts.
Laisse-les esperer, laisse-les entreprendre :
Il suffit que ta cause est la cause de Dieu,
Et qu’avecque ton bras ell’a pour la deffendre
Les soings de Richelieu :
Richelieu, ce prelat de qui toute l’envie
Est de voir ta grandeur aux Indes se borner,
Et qui visiblement ne fait cas de sa vie
Que pour te la donner.
Rien que ton interest n’occupe sa pensée ;
Nuls divertissements ne l’appellent ailleurs,
Et de quelques bons yeux qu’on ait vanté Lyncée,
Il en a de meilleurs.
Son ame toute grande est une ame hardie,
Qui pratique si bien l’art de nous secourir,
Que pourveu qu’il soit creu, nous n’avons maladie
Qu’il ne sçache guerir.
Le Ciel, qui doit le bien selon qu’on le merite,
Si de ce grand oracle il ne t’eust assisté,
Par un autre present n’eust jamais esté quitte
Envers ta pieté.
Va, ne differe plus tes bonnes destinées :
Mon Apollon t’asseure, et t’engage sa foy,
Qu’employant ce Tiphys, Syrtes et Cyanées
Seront havres pour toy.
Certes, ou je me trompe, ou desja la Victoire,
Qui son plus grand honneur de tes palmes attent,
Est aux bords de Charante en son habit de gloire,
Pour te rendre content.
Je la voy qui t’appelle, et qui semble te dire :
« Roy, le plus grand des rois, et qui m’es le plus cher,
Si tu veux que je t’aide à sauver ton empire,
Il est temps de marcher. »
Que sa façon est brave et sa mine asseurée !
Qu’elle a fait richement son armure estoffer !
Et qu’il se connoist bien, à la voir si parée,
Que tu vas triompher !
Telle en ce grand assaut, où des fils de la Terre
La rage ambitieuse à leur honte parut,
Elle sauva le ciel, et rua le tonnerre
Dont Briare mourut.
Desja de tous costez s’avançoient les approches ;
Icy couroit Mimas, là Typhon se battoit,
Et là suoit Euryte à détacher les roches
Qu’Encelade jettoit.
. . . . . .
Neptune, importuné de ses voiles infames,
Comme tu parestras au passage des flots,
Voudra que ses Tritons mettent la main aux rames,
Et soient tes matelots.
Là rendront tes guerriers tant de sortes de preuves,
Et d’une telle ardeur pousseront leurs efforts,
Que le sang estranger fera monter nos fleuves
Au-dessus de leurs bords.
Par cest exploit fatal en tous lieux va renaistre
La bonne opinion des courages françois,
Et le monde croira, s’il doit avoir un maistre,
Qu’il faut que tu le sois.
O que pour avoir part en si belle adventure,
Je me souhaiterois la fortune d’Eson,
Qui, vieil comme je suis, revint contre nature
En sa jeune saison !
De quel peril extreme est la guerre suivie,
Où je ne fisse voir que tout l’or du levant
N’a rien que je compare aux honneurs d’une vie
Perduë en te servant ?
Toutes les autres morts n’ont merite ny marque :
Celle cy porte seule un éclat radieux,
Qui fait revivre l’homme, et le met de la barque
A la table des dieux.
Mais quoy ? tous ces pensers dont les ames bien nées
Excitent leur valeur et flattent leur devoir,
Que sont-ce que regrets, quand le nombre d’années
Leur oste le pouvoir ?
Ceux à qui la chaleur ne bout plus dans les veines
En vain dans les combats ont des soins diligens ;
Mars est comme l’Amour : ses travaux et ses peines
Veulent de jeunes gens.
Je suis vaincu du temps, je cede à ses outrages ;
Mon esprit seulement, exempt de sa rigueur,
A de quoy tesmoigner en ses derniers ouvrages
Sa premiere vigueur.
Les puissantes faveurs dont Parnasse m’honore
Non loin de mon berceau commencerent leur cours ;
Je les posseday jeune, et les possede encore
A la fin de mes jours.
Ce que j’en ay receu, je veux te le produire ;
Tu verras mon adresse, et ton front ceste fois
Sera ceint de rayons qu’on ne vit jamais luire
Sur la teste des rois.
Soit que de tes lauriers ma lyre s’entretienne,
Soit que de tes bontez je la face parler,
Quel rival assez vain pretendra que la sienne
Ait de quoy m’égaler ?
Le fameux Amphion, dont la voix nompareille,
Batissant une ville estonna l’univers,
Quelque bruit qu’il ait eu, n’a point fait de merveille
Que ne facent mes vers.
Par eux de tes beaux faicts la terre sera pleine,
Et les peuples du Nil qui les auront ouys,
Donneront de l’encens, comme ceux de la Seine,
Aux autels de Louys.
Jean de La Fontaine
Élégie pour M. F. aux nymphes de Vaux
… Vous, dont il a rendu la demeure si belle,
Nymphes, qui lui devez vos plus charmants appas,
Si le long de vos bords Louis porte ses pas,
Tâchez de l’adoucir, fléchissez son courage.
Il aime ses sujets, il est juste, il est sage ;
Du titre de clément rendez-le ambitieux :
C’est par là que les rois sont semblables aux dieux.
Du magnanime Henri qu’il contemple la vie :
Dès qu’il put se venger il en perdit l’envie.
Inspirez à Louis cette même douceur :
La plus belle victoire est de vaincre son cœur.
Oronte est à présent un objet de clémence ;
S’il a cru les conseils d’une aveugle puissance,
Il est assez puni par son sort rigoureux ;
Et c’est être innocent que d’être malheureux.
Nymphes, qui lui devez vos plus charmants appas,
Si le long de vos bords Louis porte ses pas,
Tâchez de l’adoucir, fléchissez son courage.
Il aime ses sujets, il est juste, il est sage ;
Du titre de clément rendez-le ambitieux :
C’est par là que les rois sont semblables aux dieux.
Du magnanime Henri qu’il contemple la vie :
Dès qu’il put se venger il en perdit l’envie.
Inspirez à Louis cette même douceur :
La plus belle victoire est de vaincre son cœur.
Oronte est à présent un objet de clémence ;
S’il a cru les conseils d’une aveugle puissance,
Il est assez puni par son sort rigoureux ;
Et c’est être innocent que d’être malheureux.
Jean de La Fontaine
Le paysan du danube
Il ne faut point juger des gens sur l’apparence.
Le conseil en est bon ; mais il n’est pas nouveau :
Jadis l’erreur du Souriceau
Me servit à prouver le discours que j’avance.
J’ay pour le fonder à present
Le bon Socrate, Esope, et certain Païsan
Des rives du Danube, homme dont Marc-Aurele
Nous fait un portrait fort fidele.
On connoist les premiers ; quant à l’autre, voicy
Le personnage en racourci.
Son menton nourrissoit une barbe touffuë,
Toute sa personne veluë
Representoit un Ours, mais un Ours mal léché.
Sous un sourcil épais il avoit l’œil caché,
Le regard de travers, nez tordu, grosse levre,
Portoit sayon de poil de chevre
Et ceinture de joncs marins.
Cet homme ainsi basty fut député des Villes
Que lave le Danube : il n’estoit point d’aziles
Où l’avarice des Romains
Ne penestrast alors, et ne portait les mains.
Le député vint donc, et fit cette harangue :
Romains, et vous, Senat, assis pour m’écoûter
Je supplie avant tout les Dieux de m’assister :
Veûillent les immortels, conducteurs de ma langue,
Que je ne dise rien qui doive estre repris.
Sans leur ayde il ne peut entrer dans les esprits
Que tout mal et toute injustice :
Faute d’y recourir on viole leurs loix.
Témoin nous, que punit la Romaine avarice :
Rome est par nos forfaits, plus que par ses exploits,
L’instrument de nostre supplice.
Craignez, Romains, craignez que le Ciel quelque jour
Ne transporte chez vous les pleurs et la misere,
Et mettant en nos mains par un juste retour
Les armes dont se sert sa vengeance severe,
Il ne vous fasse en sa colere
Nos esclaves à vostre tour.
Et pourquoy sommes-nous les vostres ? Qu’on me die
En quoy vous valez mieux que cent peuples divers.
Quel droit vous a rendus maistres de l’Univers ?
Pourquoy venir troubler une innocente vie ?
Nous cultivions en paix d’heureux champs, et nos mains
Estoient propres aux Arts ainsi qu’au labourage :
Qu’avez-vous appris aux Germains ?
Ils ont l’adresse et le courage ;
S’ils avoient eu l’avidité,
Comme vous, et la violence,
Peut estre en vostre place ils auroient la puissance,
Et sçauroient en user sans inhumanité.
Celle que vos Prsteurs ont sur nous exercée
N’entre qu’à peine en la pensée.
La majesté de vos Autels
Elle mesme en est offensée :
Car sçachez que les immortels
Ont les regards sur nous. Graces à vos exemples,
Ils n’ont devant les yeux que des objets d’horreur,
De mépris d’eux, et de leurs Temples,
D’avarice qui va jusques à la fureur.
Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome :
La terre, et le travail de l’homme
Font pour les assouvir des efforts superflus.
Retirez-les : on ne veut plus
Cultiver pour eux les campagnes ;
Nous quittons les Citez, nous fuyons aux montagnes,
Nous laissons nos cheres compagnes ;
Nous ne conversons plus qu’avec des Ours affreux,
Découragez de mettre au jour des mal-heureux,
Et de peupler pour Rome un païs qu’elle opprime.
Quant à nos enfans déja nez,
Nous soûhaitons de voir leur jours bientost bornez :
Vos Preteurs au mal-heur nous font joindre le crime.
Retirez-les, ils ne nous apprendront
Que la mollesse, et que le vice ;
Les Germains comme eux deviendront
Gens de rapine et d’avarice.
C’est tout ce que j’ay veu dans Rome à mon abord :
N’a-t-on point de present à faire ?
Point de pourpre à donner ? C’est en vain qu’on espere
Quelque refuge aux loix : encore leur ministere
A-t’il mille longueurs. Ce discours un peu fort
Doit commencer à vous déplaire.
Je finis. Punissez de mort
Une plainte un peu trop sincere.
A ces mots, il se couche, et chacun étonné
Admire le grand cœur, le bon sens, l’éloquence,
Du sauvage ainsi prosterné.
On le créa Patrice ; et ce fut la vengeance,
Qu’on crut qu’un tel discours méritoit. On choisit
D’autres Preteurs, et par écrit
Le Senat demanda ce qu’avoit dit cet homme,
Pour servir de modele aux parleurs à venir.
On ne sçeut pas long-temps à Rome
Cette éloquence entretenir.
Le conseil en est bon ; mais il n’est pas nouveau :
Jadis l’erreur du Souriceau
Me servit à prouver le discours que j’avance.
J’ay pour le fonder à present
Le bon Socrate, Esope, et certain Païsan
Des rives du Danube, homme dont Marc-Aurele
Nous fait un portrait fort fidele.
On connoist les premiers ; quant à l’autre, voicy
Le personnage en racourci.
Son menton nourrissoit une barbe touffuë,
Toute sa personne veluë
Representoit un Ours, mais un Ours mal léché.
Sous un sourcil épais il avoit l’œil caché,
Le regard de travers, nez tordu, grosse levre,
Portoit sayon de poil de chevre
Et ceinture de joncs marins.
Cet homme ainsi basty fut député des Villes
Que lave le Danube : il n’estoit point d’aziles
Où l’avarice des Romains
Ne penestrast alors, et ne portait les mains.
Le député vint donc, et fit cette harangue :
Romains, et vous, Senat, assis pour m’écoûter
Je supplie avant tout les Dieux de m’assister :
Veûillent les immortels, conducteurs de ma langue,
Que je ne dise rien qui doive estre repris.
Sans leur ayde il ne peut entrer dans les esprits
Que tout mal et toute injustice :
Faute d’y recourir on viole leurs loix.
Témoin nous, que punit la Romaine avarice :
Rome est par nos forfaits, plus que par ses exploits,
L’instrument de nostre supplice.
Craignez, Romains, craignez que le Ciel quelque jour
Ne transporte chez vous les pleurs et la misere,
Et mettant en nos mains par un juste retour
Les armes dont se sert sa vengeance severe,
Il ne vous fasse en sa colere
Nos esclaves à vostre tour.
Et pourquoy sommes-nous les vostres ? Qu’on me die
En quoy vous valez mieux que cent peuples divers.
Quel droit vous a rendus maistres de l’Univers ?
Pourquoy venir troubler une innocente vie ?
Nous cultivions en paix d’heureux champs, et nos mains
Estoient propres aux Arts ainsi qu’au labourage :
Qu’avez-vous appris aux Germains ?
Ils ont l’adresse et le courage ;
S’ils avoient eu l’avidité,
Comme vous, et la violence,
Peut estre en vostre place ils auroient la puissance,
Et sçauroient en user sans inhumanité.
Celle que vos Prsteurs ont sur nous exercée
N’entre qu’à peine en la pensée.
La majesté de vos Autels
Elle mesme en est offensée :
Car sçachez que les immortels
Ont les regards sur nous. Graces à vos exemples,
Ils n’ont devant les yeux que des objets d’horreur,
De mépris d’eux, et de leurs Temples,
D’avarice qui va jusques à la fureur.
Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome :
La terre, et le travail de l’homme
Font pour les assouvir des efforts superflus.
Retirez-les : on ne veut plus
Cultiver pour eux les campagnes ;
Nous quittons les Citez, nous fuyons aux montagnes,
Nous laissons nos cheres compagnes ;
Nous ne conversons plus qu’avec des Ours affreux,
Découragez de mettre au jour des mal-heureux,
Et de peupler pour Rome un païs qu’elle opprime.
Quant à nos enfans déja nez,
Nous soûhaitons de voir leur jours bientost bornez :
Vos Preteurs au mal-heur nous font joindre le crime.
Retirez-les, ils ne nous apprendront
Que la mollesse, et que le vice ;
Les Germains comme eux deviendront
Gens de rapine et d’avarice.
C’est tout ce que j’ay veu dans Rome à mon abord :
N’a-t-on point de present à faire ?
Point de pourpre à donner ? C’est en vain qu’on espere
Quelque refuge aux loix : encore leur ministere
A-t’il mille longueurs. Ce discours un peu fort
Doit commencer à vous déplaire.
Je finis. Punissez de mort
Une plainte un peu trop sincere.
A ces mots, il se couche, et chacun étonné
Admire le grand cœur, le bon sens, l’éloquence,
Du sauvage ainsi prosterné.
On le créa Patrice ; et ce fut la vengeance,
Qu’on crut qu’un tel discours méritoit. On choisit
D’autres Preteurs, et par écrit
Le Senat demanda ce qu’avoit dit cet homme,
Pour servir de modele aux parleurs à venir.
On ne sçeut pas long-temps à Rome
Cette éloquence entretenir.
Maurice Scève
L’aigle volant plus loing qu’oncques ne fit
L’aigle volant plus loing qu’oncques ne fit,
Cuydoit r’entrer en son Empire antique :
Passa la Mer, ou asses tost deffit
Un nouveau Monstre en ce pays d’Aphrique :
Puis print son vol droict au Soleil Gallique,
Duquel l’ardeur ne vive, ne mourante,
Mais en son chault modéré demourante,
Et s’attrempant, peu à peu lentement
La transmua en une Austruche errante,
Qui vole bas, et fuit legerement.
Cuydoit r’entrer en son Empire antique :
Passa la Mer, ou asses tost deffit
Un nouveau Monstre en ce pays d’Aphrique :
Puis print son vol droict au Soleil Gallique,
Duquel l’ardeur ne vive, ne mourante,
Mais en son chault modéré demourante,
Et s’attrempant, peu à peu lentement
La transmua en une Austruche errante,
Qui vole bas, et fuit legerement.
Pierre Emmanuel
Discours du trône
Je veux votre bonheur malgré vous. Je choisis
Les voies où marcheront les hommes. Et s’il faut
Le joug et le licol pour contraindre leurs yeux
A ne les précéder que d’un pas sur la route,
Ma main sera de fer sur leur nuque. Ils suivront
Les talons du bouvier : mettre un pied devant l’autre
Leur étera la peur de vivre et de penser.
Tant qu’ils attacheront leurs yeux a la poussière
‘Ils auront leur litière et leur foin préparés.
J’ai tout prévu, l’étape et le gîte, compté
Les pas de la journée, les heures que je donne
A leur sommeil, et je saurai peupler leurs nuits
Du rêve qui convient à détendre leurs muscles.
Je sais que leur plus grand malheur est d’être seuls,
Car ils s’en vont tout droit aux déserts et s’entêtent
A brouter le blé vert des mirages. Leur mort
Les gonfle comme un trèfle humide et ils ruminent
Le sens et le non-sens de ruminer sans fin,
Tant la soif d’être singuliers et nécessaires
Les ronge, — et quand ils ont nommé Néant ou Dieu
La brélure d’orgueil qui les tient aux entrailles,
Ils tirent désespoir et gloire d’en souffrir.
Ce bruit de ventre et de chaos est leur superbe,
Leur verbe a le relent d’une haleine gâtée :
Et qu’ils digèrent mal leur est signe de grande
Vocation parmi les hommes. C’est pitié!
Je veux pour les guérir d’eux-mêmes les astreindre
A marteler du front les pierres du chemin.
Le seul sublime que j’exige qu’ils adorent
La seule chaîne irréfutable de raisons
Et la seule oraison qu’il me plaise d’entendre
Est la séquence monotone des pavés
Que tout un peuple au pas dévide. Tel est l’ordre
Invariable que la règle et le compas
Leur fixent, et l’erreur qui vaguait dans les ombres
Maintenant je la tiens prisonnière d’un bec
De tire-ligne dont l’écrou m’est si docile
Qu’il réduirait le libre arbitre à un cheveu.
Quand ils seront bien clos dans les gestes utiles,
Quelle tranquillité visitera leur cœur!
Si paisible, qu’ils l’oublieront : la conscience
Du bonheur est encore un défaut de bonheur.
Que je suis bon de les aimer! Quelle exigence
De leur salut me rend inflexible et cruel!
Petits hommes, petits... Ma dure providence
Saura vous libérer du lierre de vos nerfs,
L’une après l’autre en détacher les radicelles :
Et, dussiez-vous crier pitié plus de mille ans
Sous un cautère de souffrances inouïes,
J’extirperai de vous le vice de souffrir
La croix qui ne fait qu’un avec vos membres
Les voies où marcheront les hommes. Et s’il faut
Le joug et le licol pour contraindre leurs yeux
A ne les précéder que d’un pas sur la route,
Ma main sera de fer sur leur nuque. Ils suivront
Les talons du bouvier : mettre un pied devant l’autre
Leur étera la peur de vivre et de penser.
Tant qu’ils attacheront leurs yeux a la poussière
‘Ils auront leur litière et leur foin préparés.
J’ai tout prévu, l’étape et le gîte, compté
Les pas de la journée, les heures que je donne
A leur sommeil, et je saurai peupler leurs nuits
Du rêve qui convient à détendre leurs muscles.
Je sais que leur plus grand malheur est d’être seuls,
Car ils s’en vont tout droit aux déserts et s’entêtent
A brouter le blé vert des mirages. Leur mort
Les gonfle comme un trèfle humide et ils ruminent
Le sens et le non-sens de ruminer sans fin,
Tant la soif d’être singuliers et nécessaires
Les ronge, — et quand ils ont nommé Néant ou Dieu
La brélure d’orgueil qui les tient aux entrailles,
Ils tirent désespoir et gloire d’en souffrir.
Ce bruit de ventre et de chaos est leur superbe,
Leur verbe a le relent d’une haleine gâtée :
Et qu’ils digèrent mal leur est signe de grande
Vocation parmi les hommes. C’est pitié!
Je veux pour les guérir d’eux-mêmes les astreindre
A marteler du front les pierres du chemin.
Le seul sublime que j’exige qu’ils adorent
La seule chaîne irréfutable de raisons
Et la seule oraison qu’il me plaise d’entendre
Est la séquence monotone des pavés
Que tout un peuple au pas dévide. Tel est l’ordre
Invariable que la règle et le compas
Leur fixent, et l’erreur qui vaguait dans les ombres
Maintenant je la tiens prisonnière d’un bec
De tire-ligne dont l’écrou m’est si docile
Qu’il réduirait le libre arbitre à un cheveu.
Quand ils seront bien clos dans les gestes utiles,
Quelle tranquillité visitera leur cœur!
Si paisible, qu’ils l’oublieront : la conscience
Du bonheur est encore un défaut de bonheur.
Que je suis bon de les aimer! Quelle exigence
De leur salut me rend inflexible et cruel!
Petits hommes, petits... Ma dure providence
Saura vous libérer du lierre de vos nerfs,
L’une après l’autre en détacher les radicelles :
Et, dussiez-vous crier pitié plus de mille ans
Sous un cautère de souffrances inouïes,
J’extirperai de vous le vice de souffrir
La croix qui ne fait qu’un avec vos membres
Pierre Emmanuel
Je me suis reconnu
Lz tyran a posé devant lui ses mains nues
et, seul devant ces mains étrangères, ces Mères
presque exsangues sur le drap pourpre des nations,
seul contre ces ménades pâles de l’histoire
dont l’ombre lacére sans trêve l’ univers,
il fixe leur blancheur funèbre dans les Ages
et sent la nuit grandir derrière elles, le sang
les soulever jusqu’au regard de dieu qui juge!
Les siècles neigeront en vain sur ces déserts
et le sang vainement saturera leur poudre,
et, seul devant ces mains étrangères, ces Mères
presque exsangues sur le drap pourpre des nations,
seul contre ces ménades pâles de l’histoire
dont l’ombre lacére sans trêve l’ univers,
il fixe leur blancheur funèbre dans les Ages
et sent la nuit grandir derrière elles, le sang
les soulever jusqu’au regard de dieu qui juge!
Les siècles neigeront en vain sur ces déserts
et le sang vainement saturera leur poudre,