Les herbes sauvages

Dans les herbes sauvages où nous avons dormi
Jusqu’à ce que la brûlure de l’été
réduise ma lourde chevelure à la couleur des foins,
à la sècheresse des pailles,
aux tiges nouées comme des racines sur la tête des prodiges
qui vont bientôt
tomber,
dans les forêts millénaires qui protégèrent longtemps les natifs,
enroulés dans les branches, pendus aux lèvres des sapins
qu’agitaient en automne des vents moins furieux
que les gestes d’une main secouée de désir s’avançant
timidement
sous le tissu léger d’une longue chemise,
dans les ravins profonds où sont tombés mille fois
des garçons délirants de vitesse et d’amnésie
avec des filles sauvages à qui le soleil offrait au printemps
des taches de rousseur entre les yeux et l’arête du nez,
dans les églises abandonnées, dans les prairies ouvertes
que l’orage a retournées
de ses griffes de grêle et d’électricité,
dans la paume trouée d’un dieu auquel nous ne croyons
que par intermittence,
dans les larmes tièdes d’un enfant qui ne veut pas vivre
autrement qu’en vacances,
dans les fermes écroulées où nous avons vu mourir,
une par une, les lucioles paysannes,
dans le rythme du troupeau qui traverse la vallée et emporte
avec lui le chant sacré
de la terre qu’on refuse, à présent, de saluer,
dans les greniers remplis, dans les peurs d’avant l’aube
et les tables débordantes
d’assiettes vides et de verres marqués aux rebords
par des bouches
qui auraient tant voulu s’amarrer au quai d’un nouveau
corps,
dans les vêtements trempés sur une chaise
devant la cheminée,
où les flammes tordues font des guirlandes de lumière
dans tes pupilles mouillées,
dans les rivières étroites où nous avons suivi le torrent,
les pieds couverts de boue et les doigts de piqûres
d’araignées,
dans l’eau glaciale qui apaisait le cœur des femmes déçues
de tout cet amour qu’elles auraient voulu faire, qu’elles
ont souvent donné
et qui ne fut jamais rendu,
dans les draps propres et les couvertures piquées de plumes
d’oie,
d’odeurs de ventres et de jambes écartées,
dans les chambres d’enfance, derrière les volets entrouverts,
là où les ombres se déplacent
et jouent la même mélodie, toujours, sur un piano imaginaire,
dans les nuits qui tombent plus vite qu’une gifle,
dans les aubes qui se lèvent en couleurs,
plus flamboyantes que les plumes d’un oiseau merveilleux,
dans les palais du bout du monde,
dans les caresses qui chuchotent,
dans les souffles qui grondent,
ma fièvre, mon amour,
garde moi encore un peu.
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