Thèmes
Poèmes de ce thème

Souvenirs et réminiscences

Alphonse de Lamartine

Alphonse de Lamartine

La vigne et la maison

Efface ce séjour, ô Dieu ! de ma paupière,
Ou rends-le-moi semblable à celui d’autrefois,
Quand la maison vibrait comme un grand cœur de pierre
De tous ces cœurs joyeux qui battaient sous ses toits !

À l’heure où la rosée au soleil s’évapore,
Tous ces volets fermés s’ouvraient à sa chaleur,
Pour y laisser entrer, avec la tiède aurore,
Les nocturnes parfums de nos vignes en fleur.

On eût dit que ces murs respiraient comme un être
Des pampres réjouis la jeune exhalaison ;
La vie apparaissait rose, à chaque fenêtre,
Sous les beaux traits d’enfants nichés dans la maison.

Leurs blonds cheveux épars au vent de la montagne,
Les filles, se passant leurs deux mains sur les yeux,
Jetaient des cris de joie à l’écho des montagnes,
Ou sur leurs seins naissants croisaient leurs doigts pieux.

La mère, de sa couche à ces doux bruits levée,
Sur ces fronts inégaux se penchait tour à tour,
Comme la poule heureuse assemble sa couvée,
Leur apprenant les mots qui bénissent le jour.

Moins de balbutiements sortent du nid sonore,
Quand, au rayon d’été qui vient la réveiller,
L’hirondelle au plafond qui les abrite encore,
À ses petits sans plume apprend à gazouiller.

Et les bruits du foyer que l’aube fait renaître,
Les pas des serviteurs sur les degrés de bois,
Les aboiements du chien qui voit sortir son maître,
Le mendiant plaintif qui fait pleurer sa voix,

Montaient avec le jour ; et, dans les intervalles,
Sous des doigts de quinze ans répétant leur leçon,
Les claviers résonnaient ainsi que des cigales
Qui font tinter l’oreille au temps de la moisson !

Puis ces bruits d’année en année
Baissèrent d’une vie, hélas ! et d’une voix ;
Une fenêtre en deuil, à l’ombre condamnée,
Se ferma sous le bord des toits.

Printemps après printemps, de belles fiancées
Suivirent de chers ravisseurs,
Et, par la mère en pleurs sur le seuil embrassées,
Partirent en baisant leurs sœurs.

Puis sortit un matin pour le champ où l’on pleure
Le cercueil tardif de l’aïeul,
Puis un autre, et puis deux ; et puis dans la demeure
Un vieillard morne resta seul !

Puis la maison glissa sur la pente rapide
Où le temps entasse les jours ;
Puis la porte à jamais se ferma sur le vide,
Et l’ortie envahit les cours !…
Cécile Coulon

Cécile Coulon

Les herbes sauvages

Dans les herbes sauvages où nous avons dormi
Jusqu’à ce que la brûlure de l’été
réduise ma lourde chevelure à la couleur des foins,
à la sècheresse des pailles,
aux tiges nouées comme des racines sur la tête des prodiges
qui vont bientôt
tomber,
dans les forêts millénaires qui protégèrent longtemps les natifs,
enroulés dans les branches, pendus aux lèvres des sapins
qu’agitaient en automne des vents moins furieux
que les gestes d’une main secouée de désir s’avançant
timidement
sous le tissu léger d’une longue chemise,
dans les ravins profonds où sont tombés mille fois
des garçons délirants de vitesse et d’amnésie
avec des filles sauvages à qui le soleil offrait au printemps
des taches de rousseur entre les yeux et l’arête du nez,
dans les églises abandonnées, dans les prairies ouvertes
que l’orage a retournées
de ses griffes de grêle et d’électricité,
dans la paume trouée d’un dieu auquel nous ne croyons
que par intermittence,
dans les larmes tièdes d’un enfant qui ne veut pas vivre
autrement qu’en vacances,
dans les fermes écroulées où nous avons vu mourir,
une par une, les lucioles paysannes,
dans le rythme du troupeau qui traverse la vallée et emporte
avec lui le chant sacré
de la terre qu’on refuse, à présent, de saluer,
dans les greniers remplis, dans les peurs d’avant l’aube
et les tables débordantes
d’assiettes vides et de verres marqués aux rebords
par des bouches
qui auraient tant voulu s’amarrer au quai d’un nouveau
corps,
dans les vêtements trempés sur une chaise
devant la cheminée,
où les flammes tordues font des guirlandes de lumière
dans tes pupilles mouillées,
dans les rivières étroites où nous avons suivi le torrent,
les pieds couverts de boue et les doigts de piqûres
d’araignées,
dans l’eau glaciale qui apaisait le cœur des femmes déçues
de tout cet amour qu’elles auraient voulu faire, qu’elles
ont souvent donné
et qui ne fut jamais rendu,
dans les draps propres et les couvertures piquées de plumes
d’oie,
d’odeurs de ventres et de jambes écartées,
dans les chambres d’enfance, derrière les volets entrouverts,
là où les ombres se déplacent
et jouent la même mélodie, toujours, sur un piano imaginaire,
dans les nuits qui tombent plus vite qu’une gifle,
dans les aubes qui se lèvent en couleurs,
plus flamboyantes que les plumes d’un oiseau merveilleux,
dans les palais du bout du monde,
dans les caresses qui chuchotent,
dans les souffles qui grondent,
ma fièvre, mon amour,
garde moi encore un peu.
René Daumal

René Daumal

Mémorables

Souviens-toi : de ta mère et de ton père, et de ton premier mensonge, dont l’indiscrète odeur rampe dans ta mémoire.
Souviens-toi de ta première insulte à ceux qui te firent : la graine de l’orgueil était semée, la cassure luisait, rompant la nuit

Souviens-toi des soirs de terreur où la pensée du néant te griffait au ventre, et revenait toujours te le ronger, comme un vautour ; et souviens-toi des matins de soleil dans la chambre.
Souviens-toi de la nuit de délivrance, où, ton corps dénoué tombant comme une voile, tu respiras un peu de l’air incorruptible ; et souviens-toi des animaux gluants qui t’ont repris.
Souviens-toi des magies, des poisons et des rêves tenaces; — tu voulais voir, tu bouchais tes deux yeux pour voir, sans savoir

Souviens-toi de tes complices et de vos tromperies, et de ce grand désir de sortir de la cage.
Souviens-toi du jour où tu crevas la toile et fus pris vivant, fixé sur place dans le vacarme de vacarmes des roues de roues tournant sans tourner, toi dedans, happé toujours par le même moment immobile, répété, répété et le temps ne faisait qu’un tour, tout tournait en trois sens innombrables, le temps se bouclait à rebours —, et les yeux de chair ne voyaient qu’un rêve, il n’existait que le silence dévorant, les mots étaient des peaux séchées, et le bruit, le oui, le bruit, le non, le hurlement visible et noir de la machine te niait, — le cri silencieux « je suis » que l’os entend, dont la pierre meurt, dont croit mourir ce qui ne fut jamais, — et tu ne renaissais à chaque instant que pour être nié par le grand cercle sans bornes, tout pur, tout centre, pur sauf toi.
Et souviens-toi des jours qui suivirent, quand tu marchais comme un cadavre ensorcelé, avec la certitude d’être mangé par l’infini, d’être annulé par le seul existant Absurde.
Et surtout souviens-toi du jour où tu voulus tout jeter, n’importe comment, — mais un gardien veillait dans ta nuit, il veillait quand tu rêvais, il te fit toucher ta chair, il te fit souvenir des tiens, il te fit ramasser tes loques, — souviens-toi de ton gardien.
Souviens-toi du beau mirage des concepts, et des mots émouvants, palais de miroirs bâti dans une cave; et souviens-toi de l’homme qui vint, qui cassa tout, qui te prit de sa rude main, te tira de tes rêves et te fit asseoir dans les épines du plein jour; et souviens-toi que tu ne sais te souvenir.
Souviens-toi que tout se paie, souviens-toi de ton bonheur, mais quand fut écrasé ton cœur, il était trop tard pour payer d’avance.
Souviens-toi de l’ami qui tendait sa raison pour recueillir tes larmes, jaillies de la source gelée que violait le soleil du printemps.
Souviens-toi que l’amour triompha quand elle et toi vous sûtes vous soumettre à son feu jaloux, priant de mourir dans la même flamme.
Mais souviens-toi qu’amour n’est de personne, qu’en ton cœur de chair n’est personne, que le soleil n’est à personne, rougis en regardant le bourbier de ton cœur.
Souviens-toi des matins où la grâce était comme un bâton brandi, qui te menait, soumis, par tes journées, — heureux le bétail sous le joug!
Et souviens-toi que ta pauvre mémoire entre ses doigts gourds laissa filer le poisson d’or.
Souviens-toi de ceux qui te disent : souviens-toi, — souviens-toi de la voix qui te disait : ne tombe pas, — et souviens-toi du plaisir douteux de la chute.
Souviens-toi, pauvre mémoire mienne, des deux faces de la médaille, — et de son métal unique.
Stéphane Mallarmé

Stéphane Mallarmé

Est morte

se détacha de la suspension fatidique plus inutilement en le vide de signification. Je fis des pas dans la rue et reconnus en le son nul la corde tendue de l’instrument de musique, qui était oublié et que le glorieux Souvenir certainement venait de visiter de son aile ou d’une palme et, le doigt sur l’artifice du mystère, je souris et implorai de voeux intellectuels une spéculation différente. La phrase revint, virtuelle, dégagée
I left my apartment with the clear sensation of a wing gliding over the strings of an instrument, lingering and light, replaced by a voice uttering with a falling intonation the words: ‘The Penultimate is dead’, in such a way that The Penultimate ended the line and Is dead stood out from the fateful suspension more uselessly within the void of meaning. I took some steps in the street and recognized in the nul sound the taut string of the musical instrument, which was forgotten and which glorious Memory had certainly just visited with its wing or with a palm and, with my finger on the contrivance of the mystery, I smiled and with intellectual desires begged for a different subject for conjecture. The phrase came back, virtual, dislodged d’une chute antérieure de plume ou de rameau, dorénavant à travers la voix entendue, jusqu’à ce qu’enfin elle s’articula seule, vivant de sa personnalité. J’allais (ne me contentant plus d’une perception) la lisant en fin de vers, et, une fois, comme un essai, l’adaptant à mon parler; bientôt la prononçant avec un silence après “Pénultième” dans lequel je trouvais une pénible jouissance: “La Pénultième” puis la corde de l’instrument, si tendue en l’oubli sur le son nul, cassait sans doute et j’ajoutais en maniére d’oraison: “Est morte”, Je ne discontinuai pas de tenter un retour à des pensées de prédilection, alléguant, pour me calmer, que, certes, pénultième est le terme du lexique qui signifie l’avant-dernière syllabe des vocables, et son apparition, le reste mal abjuré d’un labeur de linguistique par lequel
Mais où s’installe l’irrécusable intervention du surnaturel, et le commencement de l’angoisse sous laquelle agonise mon esprit naguère seigneur c’est quand je vis, levant les yeux, dans la rue des antiquaires instinctivement suivie, que j’étais devant la boutique d’un luthier vendeur de vieux instruments pendus au mur, et, à terre, des palmes jaunes et les ailes enfouies en l’ombre, d’oiseaux anciens. Je m’enfuis, bizarre, personne condamnée à porter probablement de deuil de l’inexplicable Pénultième.