En mai, quand renaît le printemps

En mai, quand renaît le printemps,
Que l’herbe pousse, drue et nouvelle,
Que les bois verdissent, que les arbres sont en fleurs,
Et que tout se réjouit
De la douceur du renouveau,
Lorsque les oisillons mènent grand bruit,
L’autre jour, je m’ébattais
Dans un très beau pré verdoyant,
Tout seul, et d’assez bon matin,
Lorsque j’aperçus un petit jardin,
Situé à côté d’un verger ;
J’y entrai sans tarder,
Car la porte de ce verger si verdoyant
Était entrouverte.
Quand je fus à l’intérieur, j’eus grand plaisir
À entendre les oisillons
Qui chantaient si mélodieusement ;
Ils s’employaient tant à chanter
Que l’espace tout entier retentissait
Des sons qui sortaient de leur gorge.
La matinée était si douce et si harmonieuse
Que jamais plus je n’en connus d’aussi délicieuse,
Ni ne vis d’endroit tellement parfait.
J’allai de-ci de-là, à loisir,
Jusqu’à parvenir en un lieu écarté
Où il y avait des pierres, des rochers,
Et des fourrés de broussailles,
Là, je vis un buisson d’épines,
Plein de ronces, de racines,
Et de toutes sortes de piquants,
Qui se mêlaient au buisson.
Il était très vert, touffu, robuste,
Et il s’était entièrement hérissé
D’un si grand nombre d’épines
Que jamais depuis aucun être humain
N’en vit, je crois, sur un buisson,
Une telle quantité.
Et il était si habilement ceint d’une haie
Que jamais, de mon existence,
Je ne vis de haie, petite ou grande,
Exécutée avec plus de soin ni de précision.
Car Nature l’avait ainsi réalisée
Du mieux qu’elle savait le faire.
Je l’examinai longuement,
Et finis par voir très clairement
Qu’au milieu se trouvait une rose
Si merveilleusement enclose,
Que j’échouai plus de cinq cents fois
Avant que de pouvoir la toucher ;
Je fis maintes tentatives,
Mais mes efforts restèrent inutiles,
À cause des épines blessantes
Et des ronces qui l’entouraient.
Je ne parvins à aucun moment à l’approcher
Au point de pouvoir l’atteindre.
Je n’avais sur moi ni couteau, ni épée,
Ni gant, ni moufle, ni quoi que ce fût
Qui m’eût permis d’entailler
Ou de franchir ce buisson pour prendre la rose,
Mais, en vérité, si j’avais eu des gants,
Je ne les aurais jamais mis à cette fin,
Et cette fleur, jamais je ne l’aurais tenue
Autrement qu’à main nue.
Il est juste, à présent, que je vous en conte
Davantage sur cette rose ;
Elle était si belle, à vrai dire,
Qu’on ne saurait l’imaginer,
Car l’harmonie qui en émanait
Embellissait tout le parc :
Sa couleur qui resplendissait
Illuminait la matinée,
Et sa douceur adoucissait
Tous les maux d’amour et les guérissait,
Aussi la désirais-je si violemment
Que je ne saurais vous le dire.
Enfin, je fis tant d’efforts,
Que, de mes deux mains, brutalement,
Je rompis la haie et le buisson,
J’en ressentis alors maints frissons,
Car je fus tellement égratigné
Par les ronces et di déchiré par les épines,
Que j’avais plus de cinquante plaies,
Voire, plus de soixante.
Néanmoins, je la cueillis,
Tout au cœur de l’épais buisson,
Si bien que j’emportai la rose,
Ce qui me fit grand plaisir.
Je vais maintenant vous dire ce qui m’arrive alors :
Toutes les fois – non pas deux mais plus de vingt –
Que lui faisais toucher
Mes plaies, je guérissais,
Tant elle était bonne et douée de vertu,
Douce, plaisante et gracieuse ;
C’est ainsi que je conquis la rose,
En serviteur, tout sien, fidèle et dévoué.
Qu’il plaise à Dieu que je la protège,
Et que je veille si bien sur elle
Que son pouvoir jamais ne décline,
Car, certes, pour tout l’Empire,
Non, par ma foi, pour tout le vaste monde,
En réponse à sa bonté pure et nette,
Je n’envisagerais ni ne chercherais rien
Que paix, honneur et joie complète
Que je garderai pour elle, autant que je pourrai,
Comme mon cœur, aussi longtemps que je vivrai.

Explicit le « Dit de la Rose »
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