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Poèmes de ce thème

Saisons (printemps, été, automne, hiver)

Alfred de Musset

Alfred de Musset

A la mi-carême (extraits)

I

Le carnaval s’en va, les roses vont éclore ;
Sur les flancs des coteaux déjà court le gazon.
Cependant du plaisir la frileuse saison
Sous ses grelots légers rit et voltige encore,
Tandis que, soulevant les voiles de l’aurore,
Le Printemps inquiet paraît à l’horizon.

II

Du pauvre mois de mars il ne faut pas médire,
Bien que le laboureur le craigne justement ;
L’univers y renaît ; il est vrai que le vent,
La pluie et le soleil s’y disputent l’empire.
Qu’y faire ? Au temps des fleurs, le monde est un enfant ;
C’eâ sa première larme et son premier sourire.

III

C’est dans le mois de mars que tente de s’ouvrir
L’anémone sauvage aux corolles tremblantes.
Les femmes et les fleurs appellent le zéphyr ;
Et du fond des boudoirs les belles indolentes,
Balançant mollement leurs tailles nonchalantes,
Sous les vieux marronniers commencent à venir.

IV

C’est alors que les bals, plus joyeux et plus rares,
Prolongent plus longtemps leurs dernières fanfares ;
A ce bruit qui nous quitte, on court avec ardeur,
La valseuse se livre avec plus de langueur ;
Les yeux sont plus hardis, les lèvres moins avares,
La lassitude enivre, et l’amour vient au cœur.

V

S’il est vrai qu’ici-bas l’adieu de ce qu’on aime
Soit un si doux chagrin qu’on en voudrait mourir,
C’est dans le mois de mars, c’est à la mi-carême
Qu’au sortir d’un souper un enfant du plaisir
Sur la valse et l’amour devrait faire un poème.
Et saluer gaîment ses dieux prêts à partir.

VI

Mais qui saura chanter tes pas pleins d’harmonie,
Et tes secrets divins, du vulgaire ignorés,
Belle Nymphe allemande aux brodequins dorés ?
O Muse de la valse ! ô fleur de poésie !
Où sont, de notre temps, les buveurs d’ambroisie
Dignes de s’étourdir dans tes bras adorés ?
Francis Ponge

Francis Ponge

Végétation

La pluie ne forme pas les seuls traits d’union entre le sol et les cieux: il en existe d’une autre sorte, moins intermittents et beaucoup mieux tramés, dont le vent si fort qu’il l’agite n’emporte pas le tissu. S’il réussit parfois dans une certaine saison à en détacher peu de choses, qu’il s’efforce alors de réduire dans son tourbillon, l’on s’aperçoit à la fin du compte qu’il n’a rien dissipé du tout.
A y regarder de plus près, l’on se trouve alors à l’une des mille portes d’un immense laboratoire, hérissé d’appareils hydrauliques multiformes, tous beaucoup plus compliqués que les simples colonnes de la pluie et doués d’une originale perfection: tous à la fois cornues, filtres, siphons, alambics.
Ce sont ces appareils que la pluie rencontre justement d’abord, avant d’atteindre le sol. Ils la reçoivent dans une quantité de petits bols, disposés en foule à tous les niveaux d’une plus ou moins grande profondeur, et qui se déversent les uns dans les autres jusqu’à ceux du degré le plus bas, par qui la terre enfin est directement ramoitie.
Ainsi ralentissent-ils l’ondée à leur façon, et en gardent-ils longtemps l’humeur et le bénéfice au sol après la disparition du météore. A eux seuls appartient le pouvoir de faire briller au soleil les formes de la pluie, autrement dit d’exposer sous le point de vue de la joie les raisons aussi religieusement admises, qu’elles furent par la tristesse précipitamment formulées. Curieuse occupation, énigmatiques caractères.
Ils grandissent en stature à mesure que la pluie tombe; mais avec plus de régularité, plus de discrétion; et, par une sorte de force acquise, même alors qu’elle ne tombe plus. Enfin, l’on retrouve encore de l’eau dans certaines ampoules qu’ils forment et qu’ils portent avec une rougissante affectation, que l’on appelle leurs fruits.
Telle est, semble-t-il, la fonction physique de cette espèce de tapisserie à trois dimensions à laquelle on a donné le nom de végétation pour d’autres caractères qu’elle présente et en particulier pour la sorte de vie qui l’anime… Mais j’ai voulu d’abord insister sur ce point: bien que la faculté de réaliser leur propre synthèse et de se produire sans qu’on les en prie (voire entre les pavés de la Sorbonne), apparente les appareils végétatifs aux animaux, c’est-à-dire à toutes sortes de vagabonds, néanmoins en beaucoup d’endroits à demeure ils forment un tissu, et ce tissu appartient au monde comme l’une de ses assises.
(1906– )
Volumes: Chants d’ombre 1945, Hosties noires 1948, Chants pour Naët 1949, Ethiopiques 1956, Nocturnes 1961, Lettres d’hivernage 1973, etc.
Guillaume Apollinaire

Guillaume Apollinaire

Aubade chantée à Lætare un an passé

C’est le printemps viens-t-en Pâquette
Te promener au bois joli
Les poules dans la cour caquètent
L’aube au ciel fait de roses plis
L’amour chemine à ta conquête

Mars et Vénus sont revenus
Ils s’embrassent à bouches folles
Devant des sites ingénus
Où sous les roses qui feuillolent
De beaux dieux roses dansent nus

Viens ma tendresse est la régente
De la floraison qui paraît
La nature est belle et touchante
Pan sifflote dans la forêt
Les grenouilles humides chantent

Beaucoup de ces dieux ont péri
C’est sur eux que pleurent les saules
Le grand Pan l’amour Jésus-Christ
Sont bien morts et les chats miaulent
Dans la cour je pleure à Paris

Moi qui sais des lais pour les reines
Les complaintes de mes années
Des hymnes d’esclave aux murènes
La romance du mal aimé
Et des chansons pour les sirènes

L’amour est mort j’en suis tremblant
J’adore de belles idoles
Les souvenirs lui ressemblant
Comme la femme de Mausole
Je reste fidèle et dolent…

……………………………………………

Mais en vérité je l’attends
Avec mon cœur avec mon âme
Et sur le pont des Reviens-t-en
Si jamais revient cette femme
Je lui dirai Je suis content

Mon cœur et ma tête se vident
Tout le ciel s’écoule par eux
O mes tonneaux des Danaïdes
Comment faire pour être heureux
Comme un petit enfant candide

J’e ne veux jamais l’oublier
Ma colombe ma blanche rade
O marguerite exfoliée
Mon île au loin ma Désirade
Ma rose mon giroflier…

Malheur dieu pâle aux yeux d’ivoire
Tes prêtres fous t’ont-ils paré
Tes victimes en robe noire
Ont-elles vainement pleuré
Malheur dieu qu’il ne faut pas croire

Et toi qui me suis en rampant
Dieu de mes dieux morts en automne
Tu mesures combien d’empans
J’ai droit que la terre me donne
O mon ombre ô mon vieux serpent

Au soleil parce que tu l’aimes
Je t’ai menée souviens-t-en bien
Ténébreuse épouse que j’aime
Tu es à moi en n’étant rien
O mon ombre en deuil de moi-même

L’hiver est mort tout enneigé
On a brûlé les ruches blanches
Dans les jardins et les vergers
Les oiseaux chantent sur les branches
Le printemps clair l’avril léger

……………………………………………

Voie lactée ô sœur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d’ahan
Ton cours vers d’autres nébuleuses

Les démons du hasard selon
Le chant du firmament nous mènent
À sons perdus leurs violons
Font danser notre race humaine
Sur la descente à reculons

Destins destins impénétrables
Rois secoués par la folie
Et ces grelottantes étoiles
De fausses femmes dans vos lits
Aux déserts que l’histoire accable

Luitpold le vieux prince régent
Tuteur de deux royautés folles
Sanglote-t-il en y songeant
Quand vacillent les lucioles
Mouches dorées de la Saint-Jean

Près d’un château sans châtelaine
La barque aux barcarols chantants
Sur un lac blanc et sous l’haleine
Des vents qui tremblent au printemps
Voguait cygne mourant sirène

Un jour le roi dans l’eau d’argent
Se noya puis la bouche ouverte
Il s’en revint en surnageant
Sur la rive dormir inerte
Face tournée au ciel changeant

Juin ton soleil ardente lyre
Brûle mes doigts endoloris
Triste et mélodieux délire
J’erre à travers mon beau Paris
Sans avoir le cœur d’y mourir

Les dimanches s’y éternisent
Et les orgues de Barbarie
Y sanglotent dans les cours grises
Les fleurs aux balcons de Paris
Penchent comme la tour de Pise

Soirs de Paris ivres du gin
Flambant de l’électricité
Les tramways flux verts sur l’échine
Musiquent au long des portées
De rails leur folie de machines

Les cafés gonflés de fumée
Crient tout l’amour de leurs tziganes
De tous leurs siphons enrhumés
De leurs garçons vêtus d’un pagne
Vers toi toi que j’ai tant aimée

Moi qui sais des lais pour les reines
Les complaintes de mes années
Des hymnes d’esclave aux murènes
La romance du mal aimé
Et des chansons pour les sirènes
Guillaume de Machaut

Guillaume de Machaut

En mai, quand renaît le printemps

En mai, quand renaît le printemps,
Que l’herbe pousse, drue et nouvelle,
Que les bois verdissent, que les arbres sont en fleurs,
Et que tout se réjouit
De la douceur du renouveau,
Lorsque les oisillons mènent grand bruit,
L’autre jour, je m’ébattais
Dans un très beau pré verdoyant,
Tout seul, et d’assez bon matin,
Lorsque j’aperçus un petit jardin,
Situé à côté d’un verger ;
J’y entrai sans tarder,
Car la porte de ce verger si verdoyant
Était entrouverte.
Quand je fus à l’intérieur, j’eus grand plaisir
À entendre les oisillons
Qui chantaient si mélodieusement ;
Ils s’employaient tant à chanter
Que l’espace tout entier retentissait
Des sons qui sortaient de leur gorge.
La matinée était si douce et si harmonieuse
Que jamais plus je n’en connus d’aussi délicieuse,
Ni ne vis d’endroit tellement parfait.
J’allai de-ci de-là, à loisir,
Jusqu’à parvenir en un lieu écarté
Où il y avait des pierres, des rochers,
Et des fourrés de broussailles,
Là, je vis un buisson d’épines,
Plein de ronces, de racines,
Et de toutes sortes de piquants,
Qui se mêlaient au buisson.
Il était très vert, touffu, robuste,
Et il s’était entièrement hérissé
D’un si grand nombre d’épines
Que jamais depuis aucun être humain
N’en vit, je crois, sur un buisson,
Une telle quantité.
Et il était si habilement ceint d’une haie
Que jamais, de mon existence,
Je ne vis de haie, petite ou grande,
Exécutée avec plus de soin ni de précision.
Car Nature l’avait ainsi réalisée
Du mieux qu’elle savait le faire.
Je l’examinai longuement,
Et finis par voir très clairement
Qu’au milieu se trouvait une rose
Si merveilleusement enclose,
Que j’échouai plus de cinq cents fois
Avant que de pouvoir la toucher ;
Je fis maintes tentatives,
Mais mes efforts restèrent inutiles,
À cause des épines blessantes
Et des ronces qui l’entouraient.
Je ne parvins à aucun moment à l’approcher
Au point de pouvoir l’atteindre.
Je n’avais sur moi ni couteau, ni épée,
Ni gant, ni moufle, ni quoi que ce fût
Qui m’eût permis d’entailler
Ou de franchir ce buisson pour prendre la rose,
Mais, en vérité, si j’avais eu des gants,
Je ne les aurais jamais mis à cette fin,
Et cette fleur, jamais je ne l’aurais tenue
Autrement qu’à main nue.
Il est juste, à présent, que je vous en conte
Davantage sur cette rose ;
Elle était si belle, à vrai dire,
Qu’on ne saurait l’imaginer,
Car l’harmonie qui en émanait
Embellissait tout le parc :
Sa couleur qui resplendissait
Illuminait la matinée,
Et sa douceur adoucissait
Tous les maux d’amour et les guérissait,
Aussi la désirais-je si violemment
Que je ne saurais vous le dire.
Enfin, je fis tant d’efforts,
Que, de mes deux mains, brutalement,
Je rompis la haie et le buisson,
J’en ressentis alors maints frissons,
Car je fus tellement égratigné
Par les ronces et di déchiré par les épines,
Que j’avais plus de cinquante plaies,
Voire, plus de soixante.
Néanmoins, je la cueillis,
Tout au cœur de l’épais buisson,
Si bien que j’emportai la rose,
Ce qui me fit grand plaisir.
Je vais maintenant vous dire ce qui m’arrive alors :
Toutes les fois – non pas deux mais plus de vingt –
Que lui faisais toucher
Mes plaies, je guérissais,
Tant elle était bonne et douée de vertu,
Douce, plaisante et gracieuse ;
C’est ainsi que je conquis la rose,
En serviteur, tout sien, fidèle et dévoué.
Qu’il plaise à Dieu que je la protège,
Et que je veille si bien sur elle
Que son pouvoir jamais ne décline,
Car, certes, pour tout l’Empire,
Non, par ma foi, pour tout le vaste monde,
En réponse à sa bonté pure et nette,
Je n’envisagerais ni ne chercherais rien
Que paix, honneur et joie complète
Que je garderai pour elle, autant que je pourrai,
Comme mon cœur, aussi longtemps que je vivrai.

Explicit le « Dit de la Rose »
Jules Laforgue

Jules Laforgue

L’Hiver qui vient

Blocus sentimental! Messageries du Levant!…
Oh, tombée de la pluie! Oh! tombée de la nuit,
Oh! le vent!…
La Toussaint, la Noël et la Nouvelle Année,
Oh, dans les bruines, toutes mes cheminées!…
D’usines…

On ne peut plus s’asseoir, tous les bancs sont mouillés;
Crois-moi, c’est bien fini jusqu’à l’année prochaine,
Tant les bancs sont mouillés, tant les bois sont rouillés,
Et tant les cors ont fait ton ton, ont fait ton taine!…

Ah, nuées accourues des côtes de la Manche,
Vous nous avez gâté notre dernier dimanche.

Il bruine;
Dans la forêt mouillée, les toiles d’araignées
Ploient sous les gouttes d’eau, et c’est leur ruine.

Soleils plénipotentiaries des travaux en blonds Pactoles
Des spectacles agricoles,
Où êtes-vous ensevelis?
Ce soir un soleil fichu gît au haut du coteau
Gît sur le flanc, dans les genêts, sur son manteau,
Un soleil blanc comme un crachat d’estaminet
Sur une litière de jaunes genêts
De jaunes genêts d’automne.
Et les cors lui sonnent!
Qu’il revienne…
Qu’il revienne à lui!
Taïaut! Taïaut! et hallali!
O triste antienne, as-tu fini!…
Et font les fous!…
Et il gît là, comme une glande arrachée dans un cou,
Et il frissonne, sans personne!…

Allons, allons, et hallali!
C’est l’Hiver bien connu qui s’amène;
Oh! les tournants des grandes routes,
Et sans petit Chaperon Rouge qui chemine!…
Oh! leurs ornières des chars de l’autre mois,
Montant en don quichottesques rails
Vers les patrouilles des nuées en déroute
Que le vent malmène vers les transatlantiques bercails!…
Accélérons, accélérons, c’est la saison bien connue, cette fois.

Et le vent, cette nuit, il en a fait de belles!
O dégâts, ô nids, ô modestes jardinets!
Mon cœur et mon sommeil: ô échos des cognées!…

Tous ces rameaux avaient encor leurs feuilles vertes,
Les sous-bois ne sont plus qu’un fumier de feuilles mortes;
Feuilles, folioles, qu’un bon vent vous emporte
Vers les étangs par ribambelles,
Ou pour le feu du garde-chasse,
Ou les sommiers des ambulances
Pour les soldats loin de la France.

C’est la saison, c’est la saison, la rouille envahit les masses,
La rouille ronge en leurs spleens kilométriques
Les fils télégraphiques des grandes routes où nul ne passe.

Les cors, les cors, les cors – mélancoliques!…
Mèlancoliques!…
S’en vont, changeant de ton,
Changeant de ton et de musique,
Ton ton, ton taine, ton ton!…
Les cors, les cors, les cors!…
S’en sont allés au vent du Nord.

Je ne puis quitter ce ton: que d’échos!…
C’est la saison, c’est la saison, adieu vendanges!…
Voici venir les pluies d’une patience d’ange,
Adieu vendanges, et adieu tous les paniers,
Tous les paniers Watteau des bourrées sous les marronniers,
C’est la toux dans les dortoirs du lycée qui rentre,
C’est la tisane sans le foyer,
La phtisie pulmonaire attristant le quartier,
Et toute la misère des grands centres.

Mais, lainages, caoutchoucs, pharmacie, rêve,
Rideaux écartés du haut des balcons des grèves
Devant l’océan de toitures des faubourgs,
Lampes, estampes, thé, petits-fours,
Serez-vous pas mes seules amours!…
(Oh! et puis, est-ce que tu connais, outre les pianos,
Le sobre et vespéral mystère hebdomadaire
Des statistiques sanitaires
Dans les journaux?)

Non, non! c’est la saison et la planète falote!
Que l’autan, que l’autan
Effiloche les savates que le Temps se tricote!
C’est la saison, oh déchirements! c’est la saison!
Tous les ans, tous les ans,
J’essaierai en choeur d’en donner la note.
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