Francis Ponge

Francis Ponge

1899–1988 · a vécu 89 ans FR FR

n. 1899-03-27, Montpellier · m. 1988-08-06, Le Bar-sur-Loup

Assèchement de la plaie

Aux morts

La lune, pas délicate, ne touchait que des choses mûres.
La lune, à force, n’entend plus le chuchotement.

Le soleil a peur des sources rouies des yeux.
Le soleil s’apure au sommeil des évanouis.

Le feu a fait bombance dans les poils et les cuisses.
Le feu a fait sa part, il a lâché les cendres.

La terre a récuré tout ce qui reluisait.
La terre s’est requinquée et sourit d’une mousse.

L’eau molletonnée s’empâtait de graisses chaudes.
L’eau se mire, ne rougit plus, glisse, flâne.

Le vent a bien flairé que ce n’était pas propre.
Il va, jette les graines, le vent oublie les noms.
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Poèmes

18

Assèchement de la plaie

Aux morts

La lune, pas délicate, ne touchait que des choses mûres.
La lune, à force, n’entend plus le chuchotement.

Le soleil a peur des sources rouies des yeux.
Le soleil s’apure au sommeil des évanouis.

Le feu a fait bombance dans les poils et les cuisses.
Le feu a fait sa part, il a lâché les cendres.

La terre a récuré tout ce qui reluisait.
La terre s’est requinquée et sourit d’une mousse.

L’eau molletonnée s’empâtait de graisses chaudes.
L’eau se mire, ne rougit plus, glisse, flâne.

Le vent a bien flairé que ce n’était pas propre.
Il va, jette les graines, le vent oublie les noms.

Camp 1

Saccagé le jardin des fiançailles en un soir soudain de tornade
Fauchés les lilas blancs, fané le parfum des muguets
Parties les fiancées pour les Isles de brise et pour les Rivières du Sud.
Un cri de désastre a traversé de part en part le pays frais des vins et des chansons
Comme un glaive de foudre dans son coeur, du Levant au Ponant.

C’est un vaste village de boue et de branchages, un village crucifié par deux fosses de pestilences.
Haines et faim y fermentent dans la torpeur d’un été mortel.
C’est un grand village qu’encercle l’immobile hargne des barbelés
Un grand village sous la tyrannie de quatre mitrailleuses ombrageuses.
Et les nobles guerriers mendient des bouts de cigarette
Ils disputent les os aux chiens, ils se disputent chiens et chats de songe.
Mais seuls Ils ont gardé la candeur de leur rire, et seuls la liberté de leur âme de feu.
Et le soir tombe, sanglot de sang qui libère la nuit.
Ils veillent les grands enfants roses, leurs grands enfants blonds leurs grands enfants blancs
Qui se tournent et se retournent dans leur sommeil, hanté des puces du souci et des poux de captivité.
Les contes des veillées noires les bercent, et les voix graves qui épousent les sentiers du silence
Et les berceuses doucement, berceuses sans tamtam et sans battements de mains noires

– Ce sera pour demain, à l’heure de la sieste, le mirage des épopées
Et la chevauchée du soleil sur les savanes blanches aux sables sans limites.
Et le vent est guitare dans les arbres, les barbelés sont plus mélodieux que les cordes des harpes
Et les toits se penchent écoutent, les étoiles sourient de leurs yeux sans sommeil
– Là-haut là-haut, leur visage est bleu-noir.
L’air se fait tendre au village de boue et de branchages
Et la terre se fait humaine comme les sentinelles, les chemins les invitent à la liberté.
Ils ne partiront pas. Ils ne déserteront les corvées ni leur devoir de joie.
Qui fera les travaux de honte si ce n’est ceux qui sont nés nobles?
Qui donc dansera le dimanche aux sons du tamtam des gamelles?
Et ne sont-ils pas libres de la liberté du destin?

Saccagé le jardin des fiançailles en un soir soudain de tornade
Fauchés les lilas blancs, fané le parfum des muguets
Parties les fiancées pour les Isles de brise et pour les Rivières du Sud.
(1913– )

Ces vieux toits...

Ces vieux toits
quatre fois

Femme noire

Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté!
J’ai grandi à ton ombre; la douceur de tes mains bandait mes yeux.
Et voilà qu’au coeur de l’Eté et de Midi, je te découvre Terre promise, du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein coeur, comme l’éclair d’un aigle.

Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fais lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d’Est
Tamtam sculpté, tamtam tendu qui grondes sous les doigts du Vainqueur
Ta voix grave de contre-alto est le chant spirituel de l’Aimée.

Femme nue, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l’athlète, aux flancs des princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau
Délices des jeux de l’esprit, les reflets de l’or rouge sur ta peau qui se moire
A l’ombre de ta chevelure, s’éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux.

Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Eternel,
Avant que le Destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie.

Jambe papillote ou mouchoir

Jambe papillote ou mouchoir
Torchon de luxe a belles dents
Chiffon
Du satin froid a belles dents
Odorant hors de lui fouetté
A bout de tige bambou vert
A renflement d’ongle poli
Se gonfle un gland souple de feuilles
Sachets multiples odorants

L’Orange

Comme dans l’éponge il y a dans l’orange une aspiration à reprendre contenance après avoir subi l’épreuve de l’expression. Mais où l’éponge réussit toujours, l’orange jamais: car ses cellules ont éclaté, ses tissus se sont déchirés. Tandis que l’écorce seule se rétablit mollement dans sa forme grâce à son élasticité, un liquide d’ambre s’est répandu, accompagné de rafraîchissement, de parfum suaves, certes, – mais souvent aussi de la conscience amère d’une expulsion prématurée de pépins.
Faut-il prendre parti entre ces deux manières de mal supporter l’oppression? – L’éponge n’est que muscle et se remplit de vent, d’eau propre ou d’eau sale selon: cette gymnastique est ignoble. L’orange a meilleur goût, mais elle est trop passive, – et ce sacrifice odorant… c’est faire à l’oppresseur trop bon compte vraiment.
Mais ce n’est pas assez avoir dit de l’orange que d’avoir rappelé sa façon particulière de parfumer l’air et de réjouir son bourreau. Il faut mettre l’accent sur la coloration glorieuse du liquide qui en résulte, et qui, mieux que le jus de citron, oblige le larynx à s’ouvrir largement pour la prononciation du mot comme pour l’ingestion du liquide, sans aucune moue appréhensive de l’avant-bouche dont il ne fait pas se hérisser les papilles.
Et l’on demeure au reste sans paroles pour avouer l’admiration que mérite l’enveloppe du tendre, fragile et rose ballon ovale dans cet épais tampon-buvard humide dont l’épiderme extrêmement mince mais très pigmenté, acerbement sapide, est juste assez rugueux pour accrocher dignement la lumière sur la parfaite forme du fruit.
Mais à la fin d’une trop courte étude, menée aussi rondement que possible, – il faut en venir au pépin. Ce grain, de la forme d’un minuscule citron, offre à l’extérieur la couleur du bois blanc de citronnier, à l’intérieur un vert de pois ou de germe tendre. C’est en lui que se retrouvent, après l’explosion sensationnelle de la lanterne vénitienne de saveurs, couleurs et parfums que constitue le ballon fruité lui-même, – la dureté relative et la verdeur (non d’ailleurs entièrement insipide) du bois, de la branche, de la feuille: somme toute petite quoique avec certitude la raison d’être du fruit.

Les Mûres

Aux buissons typographiques constitués par le poème sur une route qui ne mène hors des choses ni à l’esprit, certains fruits sont formés d’une agglomération de sphères qu’une goutte d’encre remplit.
∗
Noirs, roses et kakis ensemble sur la grappe, ils offrent plutôt le spectacle d’une famille rogue à ses âges divers, qu’une tentation très vive à la cueillette.
Vue la disproportion des pépins à la pulpe les oiseaux les apprécient peu, si peu de chose au fond leur reste quand du bec à l’anus ils en sont traversés.
∗
Mais le poète au cours de sa promenade professionnelle, en prend de la graine à raison: “Ainsi donc, se dit-il, réussissent en grand nombre les efforts patients d’une fleur

Les Rois Mages

à Antoine Giacometti

Avancerons-nous aussi vite que l’étoile?
La randonnée n’a-t-elle pas assez duré?
Réussirons-nous enfin à l’égarer,
cette lueur au milieu de la lune et des bêtes,
qui ne s’impatiente pas?

La neige avait tissé les pays du retour
avec ses fleurs fondues où se perd la mémoire.
De nouveaux compagnons se mêlaient à la troupe,
qui sortaient des arbres comme les bûcherons.
Le Juif errant peinait, aux blessures bafouées.
Des fourrures couvraient le roi noir malade à mourir.
Le pasteur de la faim est avec nous,
ses yeux bleus éclairent son manteau d’épluchures
et le troupeau rageur des enfants prisonniers.

Nous allions voir la joie, nous l’avons cru,
la joie du monde née dans une maison par ici.
C’était au commencement. Maintenant on ne parle pas.
Nous allions délivrer un tombeau radieux
marqué d’une croix par les torches dans la forêt.

Le pays n’est pas sûr, les châteaux
se glissent derrière nous.
Pas de feu dans l’âtre des relais. Les frontières
remuent à l’aube sous les coups défendus.
Nos paumes qui ont brisé les tempêtes de sable
sont trouées par le charançon, et j’ai peur de la nuit.

Ceux qui nous attendaient dans le vent de la route
se sont lassés, le choeur se tourne contre nous.
Par les banlieues fermées à l’aube, les pays sans amour,
nous avançons, mêlés à tous et séparés,
sous les lourdes paupières de l’espérance.
La peur haletait comme une haridelle.

Nous arriverons trop tard, le massacre est commencé,
les innocents sont couchés dans l’herbe.
Et chaque jour nous remuons des flaques dans les contrées.
Et la rumeur se creuse, des morts non secourus
qui avaient espéré en notre diligence.

Tout l’encens a pourri dans les boîtes en ivoire,
et l’or a caillé nos cœurs comme du lait
La jeune fille s’est donnée aux soldats,
que nous gardions dans l’arche, pour le rayonnement,
pour le sourire de sa face.

Nous sommes perdus. On nous a fait de faux rapports.
C’est depuis le début du voyage.
Il n’y avait pas de route, il n’y a pas de lumière.
Seul un épi d’or sorti du songe,
que le poids de nos chutes n’a pas su gonfler.
Et nous poursuivons en murmurant contre nous,
tous les trois brouillés autant qu’un seul
peut l’être avec lui-même.
Et le monde rêve à travers notre marche
dans l’herbe des bas-lieux. Et ils espèrent,
quand nous nous sommes trompés de chemin.

Egarés dans les moires du temps, les durs méandres
qu’anime le sourire de l’Enfant,
chevaliers à la poursuite de la fuyante naissance
du futur qui nous guide comme un toucheur de bœufs,
je maudis l’aventure, je voudrais retourner
vers la maison et le platane
pour boire l’eau de mon puits que ne trouble pas la lune,
et m’accomplir sur mes terrasses toujours égales,
dans la fraîcheur immobile de mon ombre.

Mais je ne puis guérir d’un appel insensé.

Maison à vendre

Tant de gens ont vécu là, qui aimaient
l’amour, le réveil et enlever la poussière.
Le puits est sans fond et sans lune,
les anciens sont partis et n’ont rien emporté.
Bouffe le lierre sous le soleil d’hier,
reste la suie, leur marc de café.
Je m’attelle aux rêves éraillés.
J’aime la crasse de l’âme des autres,
mêlée à ces franges de grenat,
le suint des entreprises manquées.
Concierge, j’achète, j’achète la baraque.
Si elle m’empoisonne, je m’y flambe.
On ouvrira les fenêtres… Remets la plaque.
Un homme entre, il flaire, il recommence.

N’ayez point pitié

Fumez marais

les images rupestres de l’inconnu
vers moi détournent le silencieux crépuscule
de leur rire

Fumez ô marais coeur d’oursin
les étoiles mortes apaisées par des mains merveilleuses jaillissent
de la pulpe de mes yeux
Fumez fumez
l’obscurité fragile de ma voix craque de cités
flamboyantes
et la pureté irrésistible de ma main appelle
de loin de très loin du patrimoine héréditaire
le zèle victorieux de l’acide dans la chair
de la vie – marais–

telle une vipère née de la force blonde de l’éblouissement.

Livres

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