Naissance
à Charles Singevin
La mer qui avait tant navigué, ma mer noire,
enfin s’est approchée de la terre ma mère,
la vieille depuis si longtemps d’avec moi séparée.
La frange, où l’œil du cheval hagard
perce à travers la crinière,
s’est aplatie sur les pierres et le sel.
O silence assourdissant de ce jour!
L’homme se relève hébété.
Une statue de marbre pur
s’éveille entre ses bras.
J’emporte ma naissance et je vais chez les hommes,
je chante.
Ode à la Guinée
Et par le soleil installant sous ma peau une usine de force et d’aigles
et par le vent sur ma force de dent de sel compliquant ses passes les mieux sues
et par le noir le long de mes muscles en douces insolences de sèves montant
et par la femme couchée comme une montagne descellée et sucée par les lianes
et par la femme au cadastre mal connu où le jour et la nuit jouent à la mourre des eaux de source et des métaux rares
et par le feu de la femme où je cherche le chemin des fougères et du Fouta-Djallon
et par la femme fermée sur la nostalgie s’ouvrant
JE TE SALUE
Guinée dont les pluies fracassent du haut grumeleux des volcans un sacrifice de vaches pour mille faims et soifs d’enfants dénaturés
Guinée de ton cri de ta main de ta patience
il nous reste toujours des terres arbitraires
et quand tué vers Ophir ils m’auront jamais muet
de mes dents et de ma peau que l’on fasse
un fétiche féroce gardien du mauvais œil
comme m’ébranle me frappe et me dévore ton solstice
en chacun de tes pas Guinée
muette en moi-même d’une profondeur astrale de méduses
(1907– )
Volumes: Les Rois Mages 1943 (contains poems written 1938–43); Il n’y a pas de Paradis 1965 (poems 1943–60); La Sainte Face 1968 (poems 1938–66); Depuis toujours déjà 1970 (poems 1953–68); Haeres 1982 (poems 1969–81), etc.
Perdition
nous frapperons l’air neuf de nos têtes cuirassées
nous frapperons le soleil de nos paumes grandes ouvertes
nous frapperons le sol du pied nu de nos voix
les fleurs mâles dormiront aux criques des miroirs
et l’armure même des trilobites
s’abaissera dans le demi-jour de toujours
sur des gorges tendres gonflées de mines de lait
et ne franchirons-nous pas le porche
le porche des perditions?
un vigoureux chemin aux veineuses jaunissures
tiède
où bondissent les buffles des colères insoumises
court
avalant la bride des tornades mûres
aux balisiers sonnants des riches crépuscules
Présence réelle
Excepté ton regard où je hais ma rencontre
excepté tes mains vides où mon front est resté
excepté ton attente harcelant mon désert
excepté nos nuits nos soleils d’égal ennui
excepté ta gorge excepté ton rire
excepté toi excepté moi
je t’ai trouvée j’ai confiance je te prends.
Prophétie
là où l’aventure garde les yeux clairs
là où les femmes rayonnent de langage
là où la mort est belle dans la main comme un oiseau saison de lait
là où le souterrain cueille de sa propre génuflexion un luxe de prunelles plus violent que des chenilles
là où la merveille agile fait flèche et feu de tout bois
là où la nuit vigoureuse saigne une vitesse de purs végétaux
là où les abeilles des étoiles piquent le ciel d’une ruche plus ardente que la nuit
là où le bruit de mes talons remplit l’espace et lève à rebours la face du temps
là où l’arc-en-ciel de ma parole est chargé d’unir demain à l’espoir et l’infant à la reine,
d’avoir injurié mes maîtres mordu les soldats du sultan
d’avoir gémi dans le désert
d’avoir crié vers mes gardiens
d’avoir supplié les chacals et les hyènes pasteurs de caravanes
je regarde
la fumée se précipite en cheval sauvage sur le devant de la scène ourle un instant la lave de sa fragile queue de paon puis se déchirant la chemise s’ouvre d’un coup la poitrine et je la regarde en îles britanniques en îlots en rochers déchiquetés se fondre peu à peu dans la mer lucide de l’air
où baignent prophétiques
ma gueule
ma révolte
mon nom.
Soleil serpent
Soleil serpent oeil fascinant mon oeil
et la mer pouilleuse d’îles craquant aux doigts des roses
lance-flamme et mon corps intact de foudroyé
l’eau exhausse les carcasses de lumière perdues dans le couloir sans pompe
des tourbillons de glaçons auréolent le coeur fumant des corbeaux
nos coeurs
c’est la voix des foudres apprivoisées tournant sur leurs gonds de lézarde
transmission d’anolis au paysage de verres cassés c’est
les fleurs vampires à la relève des orchidées
élixir du feu central
feu juste feu manguier de nuit couvert d’abeilles mon
désir un hasard de tigres surpris aux soufres mais l’éveil
stanneux se dore des gisements enfantins
et mon corps de galet mangeant poisson mangeant
colombes et sommeils
le sucre du mot Brésil au fond du marécage.
Tam-tam I
à même le fleuve de sang de terre
à même le sang de soleil brisé
à même le sang d’un cent de clous de soleil
à même le sang du suicide des bêtes à feu
à même le sang de cendre le sang de sel le sang des sangs d’amour
à même le sang incendié d’oiseau feu
hérons et faucons
montez et brûlez
for Benjamin Péret
Végétation
La pluie ne forme pas les seuls traits d’union entre le sol et les cieux: il en existe d’une autre sorte, moins intermittents et beaucoup mieux tramés, dont le vent si fort qu’il l’agite n’emporte pas le tissu. S’il réussit parfois dans une certaine saison à en détacher peu de choses, qu’il s’efforce alors de réduire dans son tourbillon, l’on s’aperçoit à la fin du compte qu’il n’a rien dissipé du tout.
A y regarder de plus près, l’on se trouve alors à l’une des mille portes d’un immense laboratoire, hérissé d’appareils hydrauliques multiformes, tous beaucoup plus compliqués que les simples colonnes de la pluie et doués d’une originale perfection: tous à la fois cornues, filtres, siphons, alambics.
Ce sont ces appareils que la pluie rencontre justement d’abord, avant d’atteindre le sol. Ils la reçoivent dans une quantité de petits bols, disposés en foule à tous les niveaux d’une plus ou moins grande profondeur, et qui se déversent les uns dans les autres jusqu’à ceux du degré le plus bas, par qui la terre enfin est directement ramoitie.
Ainsi ralentissent-ils l’ondée à leur façon, et en gardent-ils longtemps l’humeur et le bénéfice au sol après la disparition du météore. A eux seuls appartient le pouvoir de faire briller au soleil les formes de la pluie, autrement dit d’exposer sous le point de vue de la joie les raisons aussi religieusement admises, qu’elles furent par la tristesse précipitamment formulées. Curieuse occupation, énigmatiques caractères.
Ils grandissent en stature à mesure que la pluie tombe; mais avec plus de régularité, plus de discrétion; et, par une sorte de force acquise, même alors qu’elle ne tombe plus. Enfin, l’on retrouve encore de l’eau dans certaines ampoules qu’ils forment et qu’ils portent avec une rougissante affectation, que l’on appelle leurs fruits.
Telle est, semble-t-il, la fonction physique de cette espèce de tapisserie à trois dimensions à laquelle on a donné le nom de végétation pour d’autres caractères qu’elle présente et en particulier pour la sorte de vie qui l’anime… Mais j’ai voulu d’abord insister sur ce point: bien que la faculté de réaliser leur propre synthèse et de se produire sans qu’on les en prie (voire entre les pavés de la Sorbonne), apparente les appareils végétatifs aux animaux, c’est-à-dire à toutes sortes de vagabonds, néanmoins en beaucoup d’endroits à demeure ils forment un tissu, et ce tissu appartient au monde comme l’une de ses assises.
(1906– )
Volumes: Chants d’ombre 1945, Hosties noires 1948, Chants pour Naët 1949, Ethiopiques 1956, Nocturnes 1961, Lettres d’hivernage 1973, etc.