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Poèmes de ce thème

Saisons (printemps, été, automne, hiver)

O. V. de L. Milosz

O. V. de L. Milosz

Cantique du printemps

Le printemps est revenu de ses lointains voyages,
Il nous apporte la paix du coeur.
Lève-toi, chère tête! Regarde, beau visage!
La montagne est une île au milieu des vapeurs : elle a repris
: [sa riante couleur.
O jeunesse! ô viorne de la maison penchée!
O saison de la guépe prodigue!
La vierge folle de l’été
Chante dans la chaleur.
Tout est confiance, charme, repos.
Que le monde est beau, bien-aimée, que le monde est beau!
Un grave et pur nuage est venu d’un royaume obscur.
Un silence d’amour est tombé sur l’or de midi.
L’ortie ensommeillée courbe sa tête mire
Sous sa belle couronne de reine de Judée.
Entends-tu? Voici l’ondée.
Elle vient... elle est tombée.
Tout le royaume de l’amour sent la fleur d’eau.
La jeune abeille,
Fille du soleil,
Vole a la découverte dans le mystére du verger;
J’entends béler les troupeaux ;
L’écho répond au berger.
Que le monde est beau, bien-aimée, que le monde est beau!
Nous suivrons la musette aux lieux abandonnés.
La-bas, dans l’ombre du nuage, au pied de la tour,
Le romarin conseille de dormir ; et rien n’est beau
Comme l’enfant de la brebis couleur de jour.
Le tendre instant nous fait signe de la colline voilée.
Levez-vous, amour fier, appuyez-vous sur mon épaule ;
J’écarterai la chevelure du saule,
Nous regarderons dans la vallée.
La fleur se penche, l’arbre frissonne ; ils sont ivres d’odeur.
Déja, déja le blé
Lève en silence, comme dans les songes des dormeurs.
Et la ville, elle aussi, est belle dans le bleu du temps ; les tours
Sont comme des femmes qui, de loin,
Regardent venir leur amour.
Amour puissant, ma grande sœur,
Courons ou nous appelle loiseau caché des jardins.
Que le monde est beau, bien-aimée, que le monde est beau!
Viens, suis-moi! je connais les confins de la solitude,
La femme des ruines m’appelle de la fenêtre haute :
Vois comme sa chevelure de fleurs folles et de vent
S’est répandue sur le chéneau croulant.
Et j’entends le bourdon strié,
Vieux sonneur des jours innocents.
Le temps est venu pour nous, folle tête,
De nous parer des baies qui respirent dans l’ombre.
Le loriot chante dans l’allée la plus secrète.
Il nous attend dans la rosée de la solitude.
O beau visage sombre, long et doux,
Lampe de minuit de juillet
Allumée au profond du tulipier en fleur!
Je te regarde : toute mon Ame est noyée
Dans tes pleurs :
Viens, mon amour, viens, mon juillet,
Viens, ô ma nuit!
Ne me crains pas : mon coeur est la coupe de pluie
Offerte par l’orage à l’oiseau migrateur!
Il y a sur ta tempe une veine au cours calme,
Ensommeillée.
C’est ma couleuvre du foyer,
Nourrie de pain et de miel blanc de l’autre année.
Il y a dans tes yeux le secret de la nuit,
Le charme de l’eau. Comme dans la nuit, comme dans l’eau.
Paul Claudel

Paul Claudel

LAETA — FAUSTA — BEATA

LAETA
Cette heure qui est entre le printemps et l’été…

FAUSTA
Entre ce soir et demain l’heure seule qui est laissée…

BEATA
Sommeil sans aucun sommeil avant que ne renaisse le soleil…

LAETA
Nuit sans aucune nuit…

FAUSTA
Pleine d’oiseaux mystérieux sans cesse et du chant qu’on entend quand il est fini…

LAETA
… De feuilles et d’un faible cri, et de mots tout bas, et du bruit…

FAUSTA
De l’eau lointaine qui tombe et du vent qui fuit !

BEATA
Ciel tout pur sans nulle souillure, Azur que la large lune emplit !

LAETA
Heure sereine !

FAUSTA
Tristesse et peine…

LAETA
Larmes vaines ! tristesse et peine qui est vaine…

FAUSTA
Larmes en vain, peine vaine…

BEATA
De ce jour qui est accompli !

LAETA
Le printemps est déjà fini.

BEATA
Demain c’est le grand Été qui commence !

FAUSTA
Le jour immense !

LAETA
Le fruit de la terre immense !

FAUSTA
Le jour qui dure !

BEATA
Le ciel tout pur et le soleil par excellence !

LAETA
Maintenant c’est la nuit encore !

FAUSTA
Maintenant pour un peu de temps, encore…

LAETA
… Que tardive et que menacée…

BEATA
C’est la dernière nuit avant l’Été !

FAUSTA
Qu’elle est belle !

LAETA
Le signe continuel de ce sapin sur le ciel…

FAUSTA
Qu’il est sombre et solennel !

LAETA
Chante, raconte, appelle, oiseau, Philomèle !

BEATA
Jupiter…

FAUSTA
… Luit sur nous, triomphal et vert.

BEATA
Vénus…

FAUSTA
… N’est plus, et déjà, portant nos présents avec elle, aurum et thus.

LAETA
… Ayant passé de l’autre côté…

FAUSTA
… Future, laissant ce qui est éteint…

LAETA
… Nous précède dans le matin !

BEATA
Ah, sans nous donner le bonheur, notre droit,
La laisserons-nous tarir encore, sans rien saisir,
Cette heure qui n’est qu’une fois ?

FAUSTA
Le moment d’où tout dépend.

LAETA
Le mot suprême de l’année
De la terre qui désire encore et qui veut parler !

FAUSTA
Et de ce ciel autour de nous omniprésent
Qui palpite, qui sait tout, et qui attend ?

LAETA
Quand le matin est une seule chose avec le soir.

FAUSTA
Et qu’au sein du jour illusoire
Qui s’assoupit, s’affranchit peu à peu la mémoire.

BEATA
Le regret s’est éteint avec l’espoir.

LAETA
Et qu’est-ce qui demeure ?

BEATA
Le seul bonheur.

LAETA
Je n’entends que le vent tout bas et l’eau qui pleure !

FAUSTA
… Le battement à peine de mon cœur…

LAETA
Et le long météore tout à coup qui éclate et qui tombe en cendres !

BEATA
C’est que vous ne savez pas entendre –

LAETA
Le ciel un instant épanoui…

FAUSTA
Ne nous montre que la nuit.

LAETA
Argus de toutes parts dans sa gloire…

FAUSTA
Cerne Iô qui est aveugle et noire.

BEATA
C’est que vous ne savez pas voir.

FAUSTA
Parle, toi, Beata, nous sommes là, celle-ci et moi.

BEATA
Toutes trois parées…

LAETA
Les bras et le sein dévoilés…

FAUSTA
Assises…

BEATA
La face levée au ciel…

FAUSTA
Nulle de l’autre regardée…

LAETA
… Assises et demi-renversées
En robes solennelles
D’où dépasse la pointe d’un pied doré !

FAUSTA
Celui que j’aime…

LAETA
… Celui que j’épouse demain
M’aimera-t-il toujours de même ?

FAUSTA
Celui que j’aime,
Celui qui m’a quittée et qui est au loin
Va-t-il revenir demain ?

BEATA
Celui que j’aime
N’est plus, demain vers moi ne le ramènera jamais plus

LAETA
Mort, dis-tu ?

FAUSTA
Jamais il ne te sera rendu !

BEATA
Jamais il ne m’échappera plus.

LAETA
Et c’est toi qui nous parles de bonheur ?

BEATA
Tout est fini pour moi de ce qui meurt.

FAUSTA
Que reste-t-il alors que tout est fini ?

BEATA
Cette heure-ci qui n’est ni le jour, ni la nuit.

FAUSTA
Tout passe qui a commencé.

BEATA
Excepté
Cette heure même qui est entre le Printemps et l’Été.

LAETA
Quoi, cet instant de l’année extrême et le plus aigu…

FAUSTA
Quand tout atteint le sommet et demande à n’être plus…

LAETA
Quelle demeure y trouveras-tu, et leurre de quelle vertu ?

FAUSTA
Demain nous ne serons plus belles.

LAETA
Nous ne sommes que de pauvres femmes un moment, faibles et frêles.

BEATA
Mais invitées en ce jour parmi les choses éternelles.

FAUSTA
Parle pour nous trois, Beata.

BEATA
Et que faut-il que je dise ?

FAUSTA
Chante, explique.
Ce qu’au fond de mon cœur je comprends déjà
Obscurément, comment ce moment unique,
Suprême et le plus aigu,
Pour un moment est déjà ce qui ne passera plus.

BEATA
Et toi, que dis-tu, Laeta ?

LAETA
Laisse-moi et chante !
Que j’entende seulement dans le clair de lune une voix de femme éclatante,
Puissante et grave, persuasive et suave,
Avec la mienne en même temps en silence qui la devance et qui invente
Et tout bas lui donne l’octave !

FAUSTA
Et ces deux voix de tes sœurs prêtes à se lever
Sous la tienne, explique-leur pourquoi
Le bonheur
Est de cette heure même
Où celui que notre cœur aime nous manque.

LAETA
Dis seulement la rose !

BEATA
Quelle rose ?

LAETA
… Du monde entier en cette fleur suprême éclose !
Théophile de Viau

Théophile de Viau

Contre l’hiver

Plein de colère et de raison
Contre toi barbare saison
Je prépare une rude guerre,
Malgré les lois de l’Univers,
Qui de la glace des hivers
Chassent les flammes du tonnerre :
Aujourd’hui l’ire de mes vers
Des foudres contre toi desserre.

Je veux que la postérité
Au rapport de la vérité
Juge ton crime par ma haine,
Les Dieux qui savent mon malheur
Connaissent qu’il y va du leur,
Et d’une passion humaine,
Participant à ma douleur
Promettent d’alléger ma peine.

La Parque retranchant le cours
De tes Soleils bien que si courts,
Rien que nuit sur toi ne dévide ;
Puisses-tu perdre tes habits,
Et ce qu’au parc de nos brebis
Peut souhaiter le loup avide
T’arrive, et tous les maux d’Ibis
Comme le souhaitait Ovide.

Cérès ne voit point sans fureur
Les misères du laboureur,
Que ta froidure a fait résoudre
À brûler même les forêts ;
Les champs ne sont que des marais,
L’été n’espère plus de moudre
Le revenu de ses guérets,
Car il n’y trouvera que poudre.

Tous nos arbres sont dépouillés,
Nos promenoirs sont tout mouillés,
L’émail de notre beau parterre
A perdu ses vives couleurs,
La gelée a tué les fleurs,
L’air est malade d’un caterre,
Et l’œil du Ciel noyé de pleurs
Ne sait plus regarder la terre.

La nacelle attendant le flux
Des ondes qui ne courent plus,
Oisive au port est retenue ;
La tortue et les limaçons
Jeûnent perclus sous les glaçons ;
L’oiseau sur une branche nue
Attend pour dire ses chansons
Que la feuille soit revenue.

Le Héron quand il veut pêcher,
Trouvant l’eau toute de rocher,
Se paît du vent et de sa plume,
Il se cache dans les roseaux,
Et contemple au bord des ruisseaux,
La bise contre sa coutume,
Souffler la neige sur les eaux,
Où bouillait autrefois l’écume.

Les poissons dorment assurés,
D’un mur de glace remparés,
Francs de tous les dangers du monde,
Fors que de toi tant seulement,
Qui restreins leur moite élément,
Jusqu’à la goutte plus profonde,
Et les laisses sans mouvement,
Enchâssés en l’argent de l’onde.

[…]

Aujourd’hui mille matelots,
Où ta fureur combat les flots,
Défaillis d’art et de courage,
En l’aventure de tes eaux,
Ne rencontrent que des tombeaux,
Car tous les astres de l’orage,
Irrités contre leurs vaisseaux,
Les abandonnent au naufrage ;

Mais tous ces maux que je décris
Ne me font point jeter des cris,
Car eusses-tu porté l’abîme
Jusques où nous levons les yeux,
Et d’un débord prodigieux
Trempé le Ciel jusqu’à la cime,
Au lieu de t’être injurieux,
Hiver je louerais ton crime.

Hélas ! le gouffre des malheurs,
D’où je puise l’eau de mes pleurs,
Prend bien d’ailleurs son origine :
Mon désespoir dont tu te ris,
C’est la douleur de ma Cloris,
Qui rend toute la Cour chagrine ;
Les Dieux qui tous en sont marris
Jurent ensemble ta ruine.

Ce beau corps ne dispose plus
De ses sens dont il est perclus
Par la froideur qui les assiège :
Épargne, Hiver, tant de beauté,
Remets sa voix en liberté,
Fais que cette douleur s’allège,
Et pleurant de ta cruauté,
Fais distiller toute la neige.

[…]

Mais si ta crainte ou ta pitié
Veut fléchir mon inimitié,
Sois-lui plus doux que de coutume,
Ronge nos vignes de muscats,
Dont les Muses font tant de cas,
Mais à la faveur de ma plume,
Dans ses membres si délicats
Ne ramène jamais le rhume.

[…]

Sa maison comme le saint lieu
Consacré par le nom d’un Dieu :
Rien que pluie d’or ne possède !
Ta neige fonde sur son toit
Un sacré Nectar qui ne soit
Ni brûlant, ni glacé, ni tiède,
Mais tel que Jupiter le boit
Dans la coupe de Ganymède.

Si tu m’accordes ce bonheur,
Par cet œil que j’ai fait Seigneur
D’une âme à l’aimer obstinée,
Je jure que le ciel lira
Ton nom qu’on n’ensevelira
Qu’au tombeau de la destinée,
Et par moi ta louange ira
Plus loin que la dernière année.