La complainte du désespéré

. . . . . .
Au vaze estroict, qui degoute
Son eau, qui veult sortir toute,
Ores semblable je suis :
Et fault (o plainte nouvelle)
Que mes plainctz je renovelle,
Dont plaindre assez je ne puis.

Quand toutes les eaux des nües
Seroient larmes devenues,
Et quand tous les ventz congnuz
De la charette importune,
Qui fend les champs de Neptune,
Seroient soupirs devenuz :

Quand toutes les voix encores
Complaintes deviendroient ores,
Si ne me suffiroient point
Les pleurs, les soupirs, le plaindre
A vivement contrefeindre
L’ennuy qui le cœur me poingt.

Ainsi que la fleur cuillie
Ou par la Bize assaillie
Pert le vermeil de son teinct,
En la fleur du plus doulx aage
De mon palissant visage
La vive couleur s’esteinct.

Une languissante nuë
Me sille desja la vëue,
Et me souvient en mourant
Des doulces rives de Loyre,
Qui les chansons de ma gloyre
Alloit jadis murmurant :
. . . . . .

Les bledz ayment la rousée,
Dont la plaine est arrousée :
La vigne ayme les chaleurs,
Les abeilles les fleurettes,
Et les vaines amourettes
Les complaintes et les pleurs.

Mais la douleur vehemente,
Qui maintenant me tormente,
A repoussé loing de moy
Telle fureur insensée,
Pour enter en ma pensée
Le trait d’un plus juste esmoy.
. . . . . .

Qu’ay-je depuis mon enfance
Sinon toute injuste offence
Senty de mes plus prochains ?
Qui ma jeunesse passée
Aux tenebres ont laissée,
Dont ores mes yeux sont plains.
. . . . . .

Tout ce que le ciel entourne,
Fuyt, refuyt, tourne & retourne,
Comme les flotz blanchissans,
Que la mer venteuse pousse,
Alors qu’elle se courrousse
Contre ses bords gemissans.
. . . . . .

Mais la tristesse profonde,
Qui d’ung pié ferme se fonde
Au plus secret de mon cœur,
Seule immuable demeure,
Et contre moy d’heure en heure
Acquiert nouvelle vigueur.
. . . . . .

Mais le mal, qui me reveille,
Ne permet que je sommeille
Ung seul moment de la nuict,
Sinon que l’ennuy m’assomme
D’ung espoüantable somme,
Qui plus que le veiller nuyt.
. . . . . .

Mauldicte donq’ la lumiere
Qui m’esclaira la premiere,
Puys que le ciel rigoreux
Assujetit ma naissance
A l’indomtable puissance
D’ung astre si malheureux.
. . . . . .

Divine majesté haulte,
D’où me viennent, sans ma faulte,
Tant de remors furieux ?
O malheureuse innocence,
Sur qui ont tant de licence
Les autres injurieux !

Heureuse la creature
Qui a fait sa sepulture
Dans le ventre maternel !
Heureux celuy dont la vie
En sortant s’est veu ravie
Par un sommeil eternel !
. . . . . .
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