Poèmes de ce thème
Douleur et désespoir
Alfred de Musset
Lettre a m. de lamartine
. . . . . .
Lorsque le laboureur, regagnant sa chaumière.
Trouve le soir son champ rasé par le tonnerre,
Il croit d’abord qu’un rêve a fasciné ses yeux,
Et, doutant de lui-même, interroge les cieux.
Partout la nuit est sombre, et la terre enflammée.
Il cherche autour de lui la place accoutumée
Où sa femme l’attend sur le seuil entr’ouvert ;
Il voit un peu de cendre au milieu d’un désert.
Ses enfants demi-nus sortent de la bruyère,
Et viennent lui conter comme leur pauvre mère
Est morte sous le chaume avec des cris affreux ;
Mais maintenant, au loin, tout est silencieux.
Le misérable écoute et comprend sa ruine.
Il serre, désolé, ses fils sur sa poitrine ;
Il ne lui reste plus, s’il ne tend pas la main,
Que la faim pour ce soir et la mort pour demain.
Pas un sanglot ne sort de sa gorge oppressée ;
Muet et chancelant, sans force et sans pensée.
Il s’assoit à l’écart, les yeux sur l’horizon,
Et, regardant s’enfuir sa moisson consumée,
Dans les noirs tourbillons de l’épaisse fumée
L’ivresse du malheur emporte sa raison.
. . . . . .
Créature d’un jour qui t’agites une heure,
De quoi viens-tu te plaindre, et qui te fait gémir ?
Ton âme t’inquiète, et tu crois qu’elle pleure :
Ton âme est immortelle, et tes pleurs vont tarir.
Tu te sens le cœur pris d’un caprice de femme,
Et tu dis qu’il se brise à force de souffrir.
Tu demandes à Dieu de soulager ton âme :
Ton âme est immortelle, et ton cœur va guérir.
Le regret d’un instant te trouble et te dévore ;
Tu dis que le passé te voile l’avenir.
Ne te plains pas d’hier ; laisse venir l’aurore :
Ton âme est immortelle, et le temps va s’enfuir.
Ton corps est abattu du mal de ta pensée ;
Tu sens ton front peser et tes genoux fléchir.
Tombe, agenouille-toi, créature insensée :
Ton âme est immortelle, et la mort va venir.
Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière,
Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr,
Mais non pas ton amour, si ton amour t’est chère :
Ton âme est immortelle et va s’en souvenir.
Lorsque le laboureur, regagnant sa chaumière.
Trouve le soir son champ rasé par le tonnerre,
Il croit d’abord qu’un rêve a fasciné ses yeux,
Et, doutant de lui-même, interroge les cieux.
Partout la nuit est sombre, et la terre enflammée.
Il cherche autour de lui la place accoutumée
Où sa femme l’attend sur le seuil entr’ouvert ;
Il voit un peu de cendre au milieu d’un désert.
Ses enfants demi-nus sortent de la bruyère,
Et viennent lui conter comme leur pauvre mère
Est morte sous le chaume avec des cris affreux ;
Mais maintenant, au loin, tout est silencieux.
Le misérable écoute et comprend sa ruine.
Il serre, désolé, ses fils sur sa poitrine ;
Il ne lui reste plus, s’il ne tend pas la main,
Que la faim pour ce soir et la mort pour demain.
Pas un sanglot ne sort de sa gorge oppressée ;
Muet et chancelant, sans force et sans pensée.
Il s’assoit à l’écart, les yeux sur l’horizon,
Et, regardant s’enfuir sa moisson consumée,
Dans les noirs tourbillons de l’épaisse fumée
L’ivresse du malheur emporte sa raison.
. . . . . .
Créature d’un jour qui t’agites une heure,
De quoi viens-tu te plaindre, et qui te fait gémir ?
Ton âme t’inquiète, et tu crois qu’elle pleure :
Ton âme est immortelle, et tes pleurs vont tarir.
Tu te sens le cœur pris d’un caprice de femme,
Et tu dis qu’il se brise à force de souffrir.
Tu demandes à Dieu de soulager ton âme :
Ton âme est immortelle, et ton cœur va guérir.
Le regret d’un instant te trouble et te dévore ;
Tu dis que le passé te voile l’avenir.
Ne te plains pas d’hier ; laisse venir l’aurore :
Ton âme est immortelle, et le temps va s’enfuir.
Ton corps est abattu du mal de ta pensée ;
Tu sens ton front peser et tes genoux fléchir.
Tombe, agenouille-toi, créature insensée :
Ton âme est immortelle, et la mort va venir.
Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière,
Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr,
Mais non pas ton amour, si ton amour t’est chère :
Ton âme est immortelle et va s’en souvenir.
Alfred de Musset
Tristesse
J’ai perdu ma force et ma vie,
Et mes amis et ma gaîté ;
J’ai perdu jusqu’à la fierté
Qui faisait croire à mon génie.
Quand j’ai connu la Vérité,
J’ai cru que c’était une amie ;
Quand je l’ai comprise et sentie,
J’en étais déjà dégoûté.
Et pourtant elle est éternelle,
Et ceux qui se sont passés d’elle
Ici-bas ont tout ignoré.
Dieu parle, il faut qu’on lui réponde.
Le seul bien qui me reste au monde
Est d’avoir quelquefois pleuré.
Et mes amis et ma gaîté ;
J’ai perdu jusqu’à la fierté
Qui faisait croire à mon génie.
Quand j’ai connu la Vérité,
J’ai cru que c’était une amie ;
Quand je l’ai comprise et sentie,
J’en étais déjà dégoûté.
Et pourtant elle est éternelle,
Et ceux qui se sont passés d’elle
Ici-bas ont tout ignoré.
Dieu parle, il faut qu’on lui réponde.
Le seul bien qui me reste au monde
Est d’avoir quelquefois pleuré.
Alfred de Vigny
Le Mont des Oliviers
Alors il était nuit, et Jésus marchait seul,
Vêtu de blanc ainsi qu’un mort de son linceul:
Les disciples dormaient au pied de la colline.
Parmi les oliviers, qu’un vent sinistre incline,
Jésus marche à grands pas en frissonnant comme eux,
Triste jusqu’à la mort, l’œil sombre et ténébreux,
Le front baissé, croisant les deux bras sur sa robe
Comme un voleur de nuit cachant ce qu’il dérobe;
Connaissant les rochers mieux qu’un sentier uni,
Il s’arrête en un lieu nommé Gethsémani.
Il se courbe à genoux, le front contre la terre;
Puis regarde le ciel en appelant: “Mon père!”
– Mais le ciel reste noir, et Dieu ne répond pas.
Il se lève étonné, marche encore à grands pas,
Froissant les oliviers qui tremblent. Froide et lente
Découle de sa tête une sueur sanglante.
Il recule, il descend, il crie avec effroi:
“Ne pouviez-vous prier et veiller avec moi?”
Mais un sommeil de mort accable les apôtres.
Pierre à la voix du maître est sourd comme les autres.
Le Fils de l’Homme alors remonte lentement;
Comme un pasteur d’Égypte, il cherche au firmament
Si l’Ange ne luit pas au fond de quelque étoile.
Mais un nuage en deuil s’étend comme le voile
D’une veuve, et ses plis entourent le désert.
Jésus, se rappelant ce qu’il avait souffert
Depuis trente-trois ans, devint homme, et la crainte
Serra son coeur mortel d’une invincible étreinte.
Il eut froid. Vainement il appela trois fois:
“Mon Père!” Le vent seul répondit à sa voix.
Il tomba sur le sable assis, et, dans sa peine,
Eut sur le monde et l’homme une pensée humaine.
– Et la terre trembla, sentant la pesanteur
Du Sauveur qui tombait aux pieds du Créateur.
II
Jésus disait: “O Père, encor laisse-moi vivre!
Avant le dernier mot ne ferme pas mon livre!
Ne sens-tu pas le monde et tout le genre humain
Qui souffre avec ma chair et frémit dans ta main?
C’est que la Terre a peur de rester seule et veuve,
Quand meurt celui qui dit une parole neuve,
Et que tu n’as laissé dans son sein desséché
Tomber qu’un mot du ciel par ma bouche épanché.
Mais ce mot est si pur, et sa douceur est telle,
Qu’il a comme enivré la famille mortelle
D’une goutte de vie et de divinité,
Lorsqu’en ouvrant les bras j’ai dit: “Fraternité.”
Père, oh! si j’ai rempli mon douloureux message:
Si j’ai caché le Dieu sous la face du sage,
Du sacrifice humain si j’ai changé le prix,
Pour l’offrande des corps recevant les esprits,
Substituant partout aux choses le symbole,
La parole au combat, comme au trésor l’obole,
Aux flots rouges du sang les flots vermeils du vin,
Aux membres de la chair le pain blanc sans levain:
Si j’ai coupé les temps en deux parts, l’une esclave
Et l’autre libre; – au nom du pass que je lave,
Par le sang de mon corps qui souffre et va finir,
Versons-en la moitié pour laver l’avenir!
Père libérateur! jette aujourd’hui, d’avance,
La moitié de ce sang d’amour et d’innocence
Sur la tête de ceux qui viendront en disant:
“Il est permis pour tous de tuer l’innocent.”
Nous savons qu’il naîtra, dans le lointain des âges,
Des dominateurs durs escortés de faux sages
Qui troubleront l’esprit de chaque nation
En donnant un faux sens à ma rédemption.
– Hélas! je parle encor, que déjà ma parole
Est tournée en poison dans chaque parabole;
Éloigne ce calice impur et plus amer
Que le fiel, ou l’absinthe, ou les eaux de la mer.
Les verges qui viendront, la couronne d’épine,
Les clous des mains, la lance au fond de ma poitrine,
Enfin toute la croix qui se dresse et m’attend,
N’ont rien, mon Père, oh! rien qui m’épouvante autant!
Quand les Dieux veulent bien s’abattre sur les mondes,
Ils n’y doivent laisser que des traces profondes;
Et, si j’ai mis le pied sur ce globe incomplet,
Dont le gémissement sans repos m’appelait,
C’était pour y laisser deux Anges à ma place
De qui la race humaine aurait baisé la trace,
La Certitude heureuse et l’Espoir confiant,
Qui, dans le paradis, marchent en souriant.
Mais je vais la quitter, cette indigente terre,
N’ayant que soulevé ce manteau de misère
Qui l’entoure à grands plis, drap lugubre et fatal,
Que d’un bout tient le Doute et de l’autre le Mal.
“Mal et Doute! En un mot je puis les mettre en poudre.
Vous les aviez prévus, laissez-moi vous absoudre
De les avoir permis. – C’est l’accusation
Qui pèse de partout sur la création! –
Dans son tombeau désert faisons monter Lazare.
Du grand secret des morts qu’il ne soit plus avare,
Et de ce qu’il a vu donnons-lui souvenir;
Qu’il parle. – Ce qui dure et ce qui doit finir,
Ce qu’a mis le Seigneur au cœur de la Nature,
Ce qu’elle prend et donne à toute créature,
Quels sont avec le ciel ses muets entretiens,
Son amour ineffable et ses chastes liens;
Comment tout s’y détruit et tout s’y renouvelle;
Pourquoi ce qui s’y cache et ce qui s’y révèle;
Si les astres des cieux tour à tour éprouvés
Sont comme celui-ci coupables et sauvés;
Si la terre est pour eux ou s’ils sont pour la terre;
Ce qu’a de vrai la fable et de clair le mystère,
D’ignorant le savoir et de faux la raison;
Pourquoi l’âme est liée en sa faible prison,
Et pourquoi nul sentier entre deux larges voies,
Entre l’ennui du calme et des paisibles joies
Et la rage sans fin des vagues passions,
Entre la léthargie et les convulsions;
Et pourquoi pend la Mort comme une sombre épée
Attristant la Nature à tout moment frappée;
Si le juste et le bien, si l’injuste et le mal
Sont de vils accidents en un cercle fatal,
Ou si de l’univers ils sont les deux grands pôles,
Soutenant terre et cieux sur leurs vastes épaules;
Et pourquoi les Esprits du mal sont triomphants
Des maux immérités, de la mort des enfants;
Et si les Nations sont des femmes guidées
Par les étoiles d’or des divines idées,
Ou de folles enfants sans lampes dans la nuit,
Se heurtant et pleurant, et que rien ne conduit;
Et si, lorsque des temps l’horloge périssable
Aura jusqu’au dernier versé ses grains de sable,
Un regard de vos yeux, un cri de votre voix,
Un soupir de mon cœur, un signe de ma croix,
Pourra faire ouvrir l’ongle aux Peines éternelles.
Lâcher leur proie humaine et reployer leurs ailes
– Tout sera révélé dès que l’homme saura
De quels lieux il arrive et dans quels il ira.”
III
Ainsi le divin Fils parlait au divin Père.
Il se prosterne encor, il attend, il espère,
Mais il renonce et dit: “Que votre volonté
Soit faite et non la mienne, et pour l’éternité.”
Une terreur profonde, une angoisse infinie
Redoublent sa torture et sa lente agonie.
Il regarde longtemps, longtemps cherche sans voir.
Comme un marbre de deuil tout le ciel était noir;
La Terre, sans clartés, sans astre et sans aurore,
Et sans clartés de l’âme ainsi qu’elle est encore,
Frémissait. – Dans le bois il entendit des pas,
Et puis il vit rôder la torche de Judas.
LE SILENCE
S’il est vrai qu’au Jardin sacré des Écritures,
Le Fils de l’homme ait dit ce qu’on voit rapporté;
Muet, aveugle et sourd au cri des créatures,
Si le Ciel nous laissa comme un monde avorté.
Le juste opposera le dédain à l’absence
Et ne répondra plus que par un froid silence.
Au silence éternel de la Divinité.
Vêtu de blanc ainsi qu’un mort de son linceul:
Les disciples dormaient au pied de la colline.
Parmi les oliviers, qu’un vent sinistre incline,
Jésus marche à grands pas en frissonnant comme eux,
Triste jusqu’à la mort, l’œil sombre et ténébreux,
Le front baissé, croisant les deux bras sur sa robe
Comme un voleur de nuit cachant ce qu’il dérobe;
Connaissant les rochers mieux qu’un sentier uni,
Il s’arrête en un lieu nommé Gethsémani.
Il se courbe à genoux, le front contre la terre;
Puis regarde le ciel en appelant: “Mon père!”
– Mais le ciel reste noir, et Dieu ne répond pas.
Il se lève étonné, marche encore à grands pas,
Froissant les oliviers qui tremblent. Froide et lente
Découle de sa tête une sueur sanglante.
Il recule, il descend, il crie avec effroi:
“Ne pouviez-vous prier et veiller avec moi?”
Mais un sommeil de mort accable les apôtres.
Pierre à la voix du maître est sourd comme les autres.
Le Fils de l’Homme alors remonte lentement;
Comme un pasteur d’Égypte, il cherche au firmament
Si l’Ange ne luit pas au fond de quelque étoile.
Mais un nuage en deuil s’étend comme le voile
D’une veuve, et ses plis entourent le désert.
Jésus, se rappelant ce qu’il avait souffert
Depuis trente-trois ans, devint homme, et la crainte
Serra son coeur mortel d’une invincible étreinte.
Il eut froid. Vainement il appela trois fois:
“Mon Père!” Le vent seul répondit à sa voix.
Il tomba sur le sable assis, et, dans sa peine,
Eut sur le monde et l’homme une pensée humaine.
– Et la terre trembla, sentant la pesanteur
Du Sauveur qui tombait aux pieds du Créateur.
II
Jésus disait: “O Père, encor laisse-moi vivre!
Avant le dernier mot ne ferme pas mon livre!
Ne sens-tu pas le monde et tout le genre humain
Qui souffre avec ma chair et frémit dans ta main?
C’est que la Terre a peur de rester seule et veuve,
Quand meurt celui qui dit une parole neuve,
Et que tu n’as laissé dans son sein desséché
Tomber qu’un mot du ciel par ma bouche épanché.
Mais ce mot est si pur, et sa douceur est telle,
Qu’il a comme enivré la famille mortelle
D’une goutte de vie et de divinité,
Lorsqu’en ouvrant les bras j’ai dit: “Fraternité.”
Père, oh! si j’ai rempli mon douloureux message:
Si j’ai caché le Dieu sous la face du sage,
Du sacrifice humain si j’ai changé le prix,
Pour l’offrande des corps recevant les esprits,
Substituant partout aux choses le symbole,
La parole au combat, comme au trésor l’obole,
Aux flots rouges du sang les flots vermeils du vin,
Aux membres de la chair le pain blanc sans levain:
Si j’ai coupé les temps en deux parts, l’une esclave
Et l’autre libre; – au nom du pass que je lave,
Par le sang de mon corps qui souffre et va finir,
Versons-en la moitié pour laver l’avenir!
Père libérateur! jette aujourd’hui, d’avance,
La moitié de ce sang d’amour et d’innocence
Sur la tête de ceux qui viendront en disant:
“Il est permis pour tous de tuer l’innocent.”
Nous savons qu’il naîtra, dans le lointain des âges,
Des dominateurs durs escortés de faux sages
Qui troubleront l’esprit de chaque nation
En donnant un faux sens à ma rédemption.
– Hélas! je parle encor, que déjà ma parole
Est tournée en poison dans chaque parabole;
Éloigne ce calice impur et plus amer
Que le fiel, ou l’absinthe, ou les eaux de la mer.
Les verges qui viendront, la couronne d’épine,
Les clous des mains, la lance au fond de ma poitrine,
Enfin toute la croix qui se dresse et m’attend,
N’ont rien, mon Père, oh! rien qui m’épouvante autant!
Quand les Dieux veulent bien s’abattre sur les mondes,
Ils n’y doivent laisser que des traces profondes;
Et, si j’ai mis le pied sur ce globe incomplet,
Dont le gémissement sans repos m’appelait,
C’était pour y laisser deux Anges à ma place
De qui la race humaine aurait baisé la trace,
La Certitude heureuse et l’Espoir confiant,
Qui, dans le paradis, marchent en souriant.
Mais je vais la quitter, cette indigente terre,
N’ayant que soulevé ce manteau de misère
Qui l’entoure à grands plis, drap lugubre et fatal,
Que d’un bout tient le Doute et de l’autre le Mal.
“Mal et Doute! En un mot je puis les mettre en poudre.
Vous les aviez prévus, laissez-moi vous absoudre
De les avoir permis. – C’est l’accusation
Qui pèse de partout sur la création! –
Dans son tombeau désert faisons monter Lazare.
Du grand secret des morts qu’il ne soit plus avare,
Et de ce qu’il a vu donnons-lui souvenir;
Qu’il parle. – Ce qui dure et ce qui doit finir,
Ce qu’a mis le Seigneur au cœur de la Nature,
Ce qu’elle prend et donne à toute créature,
Quels sont avec le ciel ses muets entretiens,
Son amour ineffable et ses chastes liens;
Comment tout s’y détruit et tout s’y renouvelle;
Pourquoi ce qui s’y cache et ce qui s’y révèle;
Si les astres des cieux tour à tour éprouvés
Sont comme celui-ci coupables et sauvés;
Si la terre est pour eux ou s’ils sont pour la terre;
Ce qu’a de vrai la fable et de clair le mystère,
D’ignorant le savoir et de faux la raison;
Pourquoi l’âme est liée en sa faible prison,
Et pourquoi nul sentier entre deux larges voies,
Entre l’ennui du calme et des paisibles joies
Et la rage sans fin des vagues passions,
Entre la léthargie et les convulsions;
Et pourquoi pend la Mort comme une sombre épée
Attristant la Nature à tout moment frappée;
Si le juste et le bien, si l’injuste et le mal
Sont de vils accidents en un cercle fatal,
Ou si de l’univers ils sont les deux grands pôles,
Soutenant terre et cieux sur leurs vastes épaules;
Et pourquoi les Esprits du mal sont triomphants
Des maux immérités, de la mort des enfants;
Et si les Nations sont des femmes guidées
Par les étoiles d’or des divines idées,
Ou de folles enfants sans lampes dans la nuit,
Se heurtant et pleurant, et que rien ne conduit;
Et si, lorsque des temps l’horloge périssable
Aura jusqu’au dernier versé ses grains de sable,
Un regard de vos yeux, un cri de votre voix,
Un soupir de mon cœur, un signe de ma croix,
Pourra faire ouvrir l’ongle aux Peines éternelles.
Lâcher leur proie humaine et reployer leurs ailes
– Tout sera révélé dès que l’homme saura
De quels lieux il arrive et dans quels il ira.”
III
Ainsi le divin Fils parlait au divin Père.
Il se prosterne encor, il attend, il espère,
Mais il renonce et dit: “Que votre volonté
Soit faite et non la mienne, et pour l’éternité.”
Une terreur profonde, une angoisse infinie
Redoublent sa torture et sa lente agonie.
Il regarde longtemps, longtemps cherche sans voir.
Comme un marbre de deuil tout le ciel était noir;
La Terre, sans clartés, sans astre et sans aurore,
Et sans clartés de l’âme ainsi qu’elle est encore,
Frémissait. – Dans le bois il entendit des pas,
Et puis il vit rôder la torche de Judas.
LE SILENCE
S’il est vrai qu’au Jardin sacré des Écritures,
Le Fils de l’homme ait dit ce qu’on voit rapporté;
Muet, aveugle et sourd au cri des créatures,
Si le Ciel nous laissa comme un monde avorté.
Le juste opposera le dédain à l’absence
Et ne répondra plus que par un froid silence.
Au silence éternel de la Divinité.
Arthur Rimbaud
Le Cœur volé
Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur couvert de caporal:
Ils y lancent des jets de soupe,
Mon triste cœur bave à la poupe:
Sous les quolibets de la troupe
Qui pousse un rire général,
Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur couvert de caporal!
Ithyphalliques et pioupiesques,
Leurs quolibets l’ont dépravé!
Au gouvernail on voit des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques.
O flots abracadabrantesques,
Prenez mon cœur, qu’il soit lavé!
Ithyphalliques et pioupiesques,
Leurs quolibets l’ont dépravé!
Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô cœur volé?
Ce seront des hoquets bachiques:
Quand ils auront tari leurs chiques:
J’aurai des sursauts stomachiques,
Moi, si mon cœur est ravalé:
Quand ils auront tari leurs chiques
Comment agir, ô cœur volé?
Mon cœur couvert de caporal:
Ils y lancent des jets de soupe,
Mon triste cœur bave à la poupe:
Sous les quolibets de la troupe
Qui pousse un rire général,
Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur couvert de caporal!
Ithyphalliques et pioupiesques,
Leurs quolibets l’ont dépravé!
Au gouvernail on voit des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques.
O flots abracadabrantesques,
Prenez mon cœur, qu’il soit lavé!
Ithyphalliques et pioupiesques,
Leurs quolibets l’ont dépravé!
Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô cœur volé?
Ce seront des hoquets bachiques:
Quand ils auront tari leurs chiques:
J’aurai des sursauts stomachiques,
Moi, si mon cœur est ravalé:
Quand ils auront tari leurs chiques
Comment agir, ô cœur volé?
Arthur Rimbaud
Nuit de l’Enfer
J’ai avalé une fameuse gorgée de poison. – Trois fois béni soit le conseil qui m’est arrivé! – Les entrailles me brûlent. La violence du venin tord mes membres, me rend difforme, me terrasse. Je meurs de soif, j’étouffe, je ne puis crier. C’est l’enfer, l’éternelle peine! Voyez comme le feu se relève! Je brûle comme il faut. Va, démon!
J’avais entrevu la conversion au bien at au bonheur, le salut. Puis-je décrire la vision, l’air de l’enfer ne souffre pas les hymnes! C’était des millions de créatures charmantes, un suave concert spirituel, la force et la paix, les nobles ambitions, que sais-je?
Les nobles ambitions!
Et c’est encore la vie! – Si la damnation est éternelle! Un homme qui veut se mutiler est bien damné, n’est-ce pas? Je me crois en enfer, donc j’y suis. C’est l’exécution du catéchisme. Je suis esclave de mon baptême. Parents, vous avez fait mon malheur et vous avez fait le vôtre. Pauvre innocent! – L’enfer ne peut attaquer les païens. – C’est la vie encore! Plus tard, les délices de la damnation seront plus profondes. Un crime, vite, que je tombe au néant, de par la loi humaine.
Tais-toi, mais tais-toi!… C’est la honte, le reproche, ici: Satan qui dit que le feu est ignoble, que ma colère est affreusement sotte. – Assez!… Des erreurs qu’on me souffle, magies, parfums faux, musiques puériles. – Et dire que je tiens la vérité, que je vois la justice: j’ai un jugement sain et arrëté, je suis prêt pour la perfection… Orgueil. – La peau de ma tête se dessèche. Pitié! Seigneur, j’ai peur. J’ai soif, si soif! Ah! l’enfance, l’herbe, la pluie, le lac sur les pierres, le clair de lune quand le clocher sonnait douze… le diable est au clocher, à cette heure. Marie! Saint Vierge!… – Horreur de ma bêtise.
Là-bas, ne sont-ce pas des âmes honnêtes, qui me veulent du bien?… Venez… J’ai un oreiller sur la bouche, elles ne m’entendent pas, ce sont des fantômes. Puis, jamais personne ne pense à autrui. Qu’on n’approche pas. Je sens le roussi, c’est certain.
Les hallucinations sont innombrables. C’est bien ce que j’ai toujours eu: plus de foi en l’histoire, l’oubli des principes. Je m’en tairai: poëtes et visionnaires seraient jaloux. Je suis mille fois le plus riche, soyons avare comme la mer.
Ah çà! l’horloge de la vie s’est arrêtée tout à l’heure. Je ne suis plus au monde. – La théologie est sérieuse, l’enfer est certainement en bas – et le ciel en haut. – Extase, cauchemar, sommeil dans un nid de flammes.
Que de malices dans l’attention dans la campagne… Satan, Ferdinand, court avec les graines sauvages… Jésus marche sur les ronces purpurines, sans les courber… Jésus marchait sur les eaux irritées. La lanterne nous le montra debout, blanc et des tresses brunes, au flanc d’une vague d’émeraude…
Je vais dévoiler tous les mystères: mystères religieux ou naturels, mort, naissance, avenir, passé, cosmogonie, néant. Je suis maître en fantasmagories.
J’ai tous les talents! – Il n’y a personne ici et il y a quelqu’un: je ne voudrais pas répandre mon trésor. – Veut-on des chants nègres, des danses de houris? Veut-on que je disparaisse, que je plonge à la recherche de l’anneau? Veut-on? Je ferai de l’or, des remèdes.
Fiez-vous donc à moi, la foi soulage, guide, guérit. Tous, venez, – même les petits enfants, – que je vous console, qu’on répande pour vous son coeur, – le coeur merveilleux! – Pauvres hommes, travailleurs! Je ne demande pas de prières; avec votre confiance seulement, je serai heureux.
– Et pensons à moi. Ceci me fait peu regretter le monde. J’ai de la chance de ne pas souffrir plus. Ma vie ne fut que folies douces, c’est regrettable.
Bah! faisons toutes les grimaces imaginables.
Décidément, nous sommes hors du monde. Plus aucun son. Mon tact a disparu. Ah! mon château, ma Saxe, mon bois de saules. Les soirs, les matins, les nuits, les jours… Suis-je las!
Je devrais avoir mon enfer pour la colère, mon enfer pour l’orgueil, – et l’enfer de la caresse; un concert d’enfers.
Je meurs de lassitude. C’est le tombeau, je m’en vais aux vers, horreur de l’horreur! Satan, farceur, tu veux me dissoudre, avec tes charmes. Je réclame. Je réclame! un coup de fourche, une goutte de feu.
Ah! remonter à la vie! Jeter les yeux sur nos difformités. Et ce poison, ce baiser mille fois maudit! Ma faiblesse, la cruauté du monde! Mon Dieu, pitié, cachez-moi, je me tiens trop mal! – Je suis caché et je ne le suis pas.
C’est le feu qui se relève avec son damné.
J’avais entrevu la conversion au bien at au bonheur, le salut. Puis-je décrire la vision, l’air de l’enfer ne souffre pas les hymnes! C’était des millions de créatures charmantes, un suave concert spirituel, la force et la paix, les nobles ambitions, que sais-je?
Les nobles ambitions!
Et c’est encore la vie! – Si la damnation est éternelle! Un homme qui veut se mutiler est bien damné, n’est-ce pas? Je me crois en enfer, donc j’y suis. C’est l’exécution du catéchisme. Je suis esclave de mon baptême. Parents, vous avez fait mon malheur et vous avez fait le vôtre. Pauvre innocent! – L’enfer ne peut attaquer les païens. – C’est la vie encore! Plus tard, les délices de la damnation seront plus profondes. Un crime, vite, que je tombe au néant, de par la loi humaine.
Tais-toi, mais tais-toi!… C’est la honte, le reproche, ici: Satan qui dit que le feu est ignoble, que ma colère est affreusement sotte. – Assez!… Des erreurs qu’on me souffle, magies, parfums faux, musiques puériles. – Et dire que je tiens la vérité, que je vois la justice: j’ai un jugement sain et arrëté, je suis prêt pour la perfection… Orgueil. – La peau de ma tête se dessèche. Pitié! Seigneur, j’ai peur. J’ai soif, si soif! Ah! l’enfance, l’herbe, la pluie, le lac sur les pierres, le clair de lune quand le clocher sonnait douze… le diable est au clocher, à cette heure. Marie! Saint Vierge!… – Horreur de ma bêtise.
Là-bas, ne sont-ce pas des âmes honnêtes, qui me veulent du bien?… Venez… J’ai un oreiller sur la bouche, elles ne m’entendent pas, ce sont des fantômes. Puis, jamais personne ne pense à autrui. Qu’on n’approche pas. Je sens le roussi, c’est certain.
Les hallucinations sont innombrables. C’est bien ce que j’ai toujours eu: plus de foi en l’histoire, l’oubli des principes. Je m’en tairai: poëtes et visionnaires seraient jaloux. Je suis mille fois le plus riche, soyons avare comme la mer.
Ah çà! l’horloge de la vie s’est arrêtée tout à l’heure. Je ne suis plus au monde. – La théologie est sérieuse, l’enfer est certainement en bas – et le ciel en haut. – Extase, cauchemar, sommeil dans un nid de flammes.
Que de malices dans l’attention dans la campagne… Satan, Ferdinand, court avec les graines sauvages… Jésus marche sur les ronces purpurines, sans les courber… Jésus marchait sur les eaux irritées. La lanterne nous le montra debout, blanc et des tresses brunes, au flanc d’une vague d’émeraude…
Je vais dévoiler tous les mystères: mystères religieux ou naturels, mort, naissance, avenir, passé, cosmogonie, néant. Je suis maître en fantasmagories.
J’ai tous les talents! – Il n’y a personne ici et il y a quelqu’un: je ne voudrais pas répandre mon trésor. – Veut-on des chants nègres, des danses de houris? Veut-on que je disparaisse, que je plonge à la recherche de l’anneau? Veut-on? Je ferai de l’or, des remèdes.
Fiez-vous donc à moi, la foi soulage, guide, guérit. Tous, venez, – même les petits enfants, – que je vous console, qu’on répande pour vous son coeur, – le coeur merveilleux! – Pauvres hommes, travailleurs! Je ne demande pas de prières; avec votre confiance seulement, je serai heureux.
– Et pensons à moi. Ceci me fait peu regretter le monde. J’ai de la chance de ne pas souffrir plus. Ma vie ne fut que folies douces, c’est regrettable.
Bah! faisons toutes les grimaces imaginables.
Décidément, nous sommes hors du monde. Plus aucun son. Mon tact a disparu. Ah! mon château, ma Saxe, mon bois de saules. Les soirs, les matins, les nuits, les jours… Suis-je las!
Je devrais avoir mon enfer pour la colère, mon enfer pour l’orgueil, – et l’enfer de la caresse; un concert d’enfers.
Je meurs de lassitude. C’est le tombeau, je m’en vais aux vers, horreur de l’horreur! Satan, farceur, tu veux me dissoudre, avec tes charmes. Je réclame. Je réclame! un coup de fourche, une goutte de feu.
Ah! remonter à la vie! Jeter les yeux sur nos difformités. Et ce poison, ce baiser mille fois maudit! Ma faiblesse, la cruauté du monde! Mon Dieu, pitié, cachez-moi, je me tiens trop mal! – Je suis caché et je ne le suis pas.
C’est le feu qui se relève avec son damné.
Charles Baudelaire
L’irrémédiable
Une Idée, une Forme, un
Être Parti de l’azur et tombé
Dans un Styx bourbeux et plombé
Où nul œil du Ciel ne pénètre ;
Un Ange, imprudent voyageur Qu’a tenté l’amour du difforme,
Au fond d’un cauchemar énorme Se débattant comme un nageur,
Et luttant, angoisses funèbres !
Contre un gigantesque remous
Qui va chantant comme les fous
Et pirouettant dans les ténèbres ;
Un malheureux ensorcelé Dans ses tâtonnements futiles,
Pour fuir d’un lieu plein de reptiles,
Cherchant la lumière et la clé ;
Un damné descendant sans lampe,
Au bord d’un gouffre dont l’odeur
Trahit l’humide profondeur,
D’éternels escaliers sans rampe,
Où veillent des monstres visqueux
Dont les larges yeux de phosphore
Font une nuit plus noire encore
Et ne rendent visibles qu’eux ;
Un navire pris dans le pôle,
Comme en un piège de cristal,
Cherchant par quel détroit fatal
Il est tombé dans cette geôle ;
Emblèmes nets, tableau parfait D’une fortune irrémédiable,
Qui donne à penser que le Diable
Fait toujours bien tout ce qu’il fait !
Être Parti de l’azur et tombé
Dans un Styx bourbeux et plombé
Où nul œil du Ciel ne pénètre ;
Un Ange, imprudent voyageur Qu’a tenté l’amour du difforme,
Au fond d’un cauchemar énorme Se débattant comme un nageur,
Et luttant, angoisses funèbres !
Contre un gigantesque remous
Qui va chantant comme les fous
Et pirouettant dans les ténèbres ;
Un malheureux ensorcelé Dans ses tâtonnements futiles,
Pour fuir d’un lieu plein de reptiles,
Cherchant la lumière et la clé ;
Un damné descendant sans lampe,
Au bord d’un gouffre dont l’odeur
Trahit l’humide profondeur,
D’éternels escaliers sans rampe,
Où veillent des monstres visqueux
Dont les larges yeux de phosphore
Font une nuit plus noire encore
Et ne rendent visibles qu’eux ;
Un navire pris dans le pôle,
Comme en un piège de cristal,
Cherchant par quel détroit fatal
Il est tombé dans cette geôle ;
Emblèmes nets, tableau parfait D’une fortune irrémédiable,
Qui donne à penser que le Diable
Fait toujours bien tout ce qu’il fait !
Charles Baudelaire
Le Guignon
Pour soulever un poids si lourd,
Sisyphe, il faudrait ton courage !
Bien qu’on ait du cœur à l’ouvrage,
L’Art est long et le Temps est court.
Loin des sépultures célèbres,
Vers un cimetière isolé,
Mon cœur, comme un tambour voilé,
Va battant des marches funèbres.
— Maint joyau dort enseveli
Dans les ténèbres et l’oubli,
Bien loin des pioches et des sondes ;
Mainte fleur épanche à regret
Son parfum doux comme un secret
Dans les solitudes profondes.
Sisyphe, il faudrait ton courage !
Bien qu’on ait du cœur à l’ouvrage,
L’Art est long et le Temps est court.
Loin des sépultures célèbres,
Vers un cimetière isolé,
Mon cœur, comme un tambour voilé,
Va battant des marches funèbres.
— Maint joyau dort enseveli
Dans les ténèbres et l’oubli,
Bien loin des pioches et des sondes ;
Mainte fleur épanche à regret
Son parfum doux comme un secret
Dans les solitudes profondes.
Charles d'Orléans
Ballade
Je meurs de soif auprès de la fontaine,
Chault comme feu, et tremble dent a dent.
En mon païs suis en terre loingtaine ;
Lez ung brasier frissoñne tout ardent;
Nu comme ung ver, vestu en président,
Je ris en pleurs et attens sans espoir ;
Confort reprens en triste désespoir ;
Je m’esjouÿs et n’ay plaisir aucun ;
Puissant je suis sans force et sans povoir,
Bien recueully, débouté de chascun…
Chault comme feu, et tremble dent a dent.
En mon païs suis en terre loingtaine ;
Lez ung brasier frissoñne tout ardent;
Nu comme ung ver, vestu en président,
Je ris en pleurs et attens sans espoir ;
Confort reprens en triste désespoir ;
Je m’esjouÿs et n’ay plaisir aucun ;
Puissant je suis sans force et sans povoir,
Bien recueully, débouté de chascun…
Charles d'Orléans
Je meurs de soif auprès de la fontaine…
Je meurs de soif auprès de la fontaine,
Tremblant de froid au feu des amoureux ;
Je suis aveugle et je conduis les autres ;
Pauvre en bon sens, l’un des gens avertis ;
Très négligent, souvent soucieux pour rien :
Ma situation est comme ensorcelée,
Conduite au pire et au mieux par Fortune.
Gagnant du temps, je perds mainte semaine ;
Je joue et ris quand la douleur m’étreint ;
Mon déplaisir est comblé d’espérance ;
J’attends ma chance aux affres du regret ;
Rien ne me plaît et pourtant je désire ;
Joie et chagrin je trouve à ma pensée
Conduite au pire et au mieux par Fortune.
Je suis bavard et me tais à grand peine ;
Déconcerté sans manquer de courage ;
Mon réconfort est aux mains de Tristesse :
Je ne peux pas les esquiver tous deux ;
Dans l’affliction, je fais bonne figure ;
La maladie m’échoit dans la santé
Conduite au pire et au mieux par Fortune.
Envoi
Prince, je dis que mon cas désastreux
Et mon profit aussi avantageux,
Je les jouerai au hasard, quelque année
Conduite au pire et au mieux par Fortune.
Tremblant de froid au feu des amoureux ;
Je suis aveugle et je conduis les autres ;
Pauvre en bon sens, l’un des gens avertis ;
Très négligent, souvent soucieux pour rien :
Ma situation est comme ensorcelée,
Conduite au pire et au mieux par Fortune.
Gagnant du temps, je perds mainte semaine ;
Je joue et ris quand la douleur m’étreint ;
Mon déplaisir est comblé d’espérance ;
J’attends ma chance aux affres du regret ;
Rien ne me plaît et pourtant je désire ;
Joie et chagrin je trouve à ma pensée
Conduite au pire et au mieux par Fortune.
Je suis bavard et me tais à grand peine ;
Déconcerté sans manquer de courage ;
Mon réconfort est aux mains de Tristesse :
Je ne peux pas les esquiver tous deux ;
Dans l’affliction, je fais bonne figure ;
La maladie m’échoit dans la santé
Conduite au pire et au mieux par Fortune.
Envoi
Prince, je dis que mon cas désastreux
Et mon profit aussi avantageux,
Je les jouerai au hasard, quelque année
Conduite au pire et au mieux par Fortune.
Eugène Guillevic
L’ogre avait beau manger...
Longue avait beau manger,
Avaler, dévorer,
Des chevreuils vivants,
Des ventres d’enfants,
Des yeux de taureau,
Des fleurs de sureau ;
Il avait beau manger
Jusqu’aux plumes du geai,
Rien ne rendait
Sa chair plus gaie.
TERRAQUE, récits. 1942.
Avaler, dévorer,
Des chevreuils vivants,
Des ventres d’enfants,
Des yeux de taureau,
Des fleurs de sureau ;
Il avait beau manger
Jusqu’aux plumes du geai,
Rien ne rendait
Sa chair plus gaie.
TERRAQUE, récits. 1942.
François Villon
Ballade
Je meurs de soif auprès de la fontaine ;
Je treuve doulx ce qui doit estre amer;
J’aime et tiens chiers tous ceulx qui me font haine,
Je hé tous ceulx que fort je deusse amer ;
Je loue ceulx que je deusse blâmer,
Je prens en gré plus le mal que le bien ;
Je vais querant ce qu’à trouver je doubte ;
Croire ne puis cela que je sçay bien,
Je me tiens seur de ce dont plus j’ay doubte…
Je treuve doulx ce qui doit estre amer;
J’aime et tiens chiers tous ceulx qui me font haine,
Je hé tous ceulx que fort je deusse amer ;
Je loue ceulx que je deusse blâmer,
Je prens en gré plus le mal que le bien ;
Je vais querant ce qu’à trouver je doubte ;
Croire ne puis cela que je sçay bien,
Je me tiens seur de ce dont plus j’ay doubte…
François Villon
Épître à ses amis
Ayez pitié, ayez pitié de moi,
Vous au moins, s’il vous plaît, mes amis !
Je gis dans une fosse, non sous des branches de houx ou d’églantier,
Dans ce lieu de relégation où m’a conduit
Fortune, comme Dieu l’a permis.
Filles qui aimez les jeunes gens nouveaux,
Danseurs, acrobates qui lancez le pied en arrière,
Vifs comme la flèche, acérés comme l’aiguillon,
Le gosier tintant clair comme des grelots,
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Chanteurs chantant à plaisir, sans loi,
Galants rieurs, agréables en actes et en paroles,
Vagabonds allant sans or faux, sans pièces d’alliage,
Gens d’esprit, un peu insouciants,
Vous tardez trop, car lui meurt pendant ce temps.
Faiseurs de lais, de motets, de rondeaux,
Quand il sera mort, vous lui ferez des bouillons chauds !
Là où il gît n’entre ni éclair ni tempête ;
D’épais murs on lui a fait des bandeaux.
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Venez le voir dans cet état pitoyable,
Nobles seigneurs, exempts de taxes et de dîmes,
Qui ne dépendez ni d’empereur ni de roi,
Mais seulement de Dieu de paradis ;
Il lui faut jeûner les dimanches et les mardis,
Ses dents en deviennent plus longues que des râteaux ;
Après le pain sec – et non des gâteaux –,
Il verse de l’eau à gros bouillon dans ses boyaux,
Par terre – il n’a ni table ni tréteaux.
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Princes que j’ai nommés, vieux et jeunes,
Obtenez-moi des grâces et des sceaux royaux
Et hissez-moi en quelque panier.
Ainsi le font les uns pour les autres les pourceaux :
Quand l’un gémit, les autres accourent en troupeaux.
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Vous au moins, s’il vous plaît, mes amis !
Je gis dans une fosse, non sous des branches de houx ou d’églantier,
Dans ce lieu de relégation où m’a conduit
Fortune, comme Dieu l’a permis.
Filles qui aimez les jeunes gens nouveaux,
Danseurs, acrobates qui lancez le pied en arrière,
Vifs comme la flèche, acérés comme l’aiguillon,
Le gosier tintant clair comme des grelots,
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Chanteurs chantant à plaisir, sans loi,
Galants rieurs, agréables en actes et en paroles,
Vagabonds allant sans or faux, sans pièces d’alliage,
Gens d’esprit, un peu insouciants,
Vous tardez trop, car lui meurt pendant ce temps.
Faiseurs de lais, de motets, de rondeaux,
Quand il sera mort, vous lui ferez des bouillons chauds !
Là où il gît n’entre ni éclair ni tempête ;
D’épais murs on lui a fait des bandeaux.
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Venez le voir dans cet état pitoyable,
Nobles seigneurs, exempts de taxes et de dîmes,
Qui ne dépendez ni d’empereur ni de roi,
Mais seulement de Dieu de paradis ;
Il lui faut jeûner les dimanches et les mardis,
Ses dents en deviennent plus longues que des râteaux ;
Après le pain sec – et non des gâteaux –,
Il verse de l’eau à gros bouillon dans ses boyaux,
Par terre – il n’a ni table ni tréteaux.
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Princes que j’ai nommés, vieux et jeunes,
Obtenez-moi des grâces et des sceaux royaux
Et hissez-moi en quelque panier.
Ainsi le font les uns pour les autres les pourceaux :
Quand l’un gémit, les autres accourent en troupeaux.
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Georges Schehadé
Sombrer
Ah! cette volupté sans bornes de périr
De sombrer dans la mer de la désespérance,
Dans un océan noir de morbide souffrance
Od la raison s’enlise et se comprend mourir!
Sentir, sentir, qu’on disparaît dans l’ombre immense
Et puis, sombrer toujours, ne pas se retenir,
Entendre au fond de soi quelque chose frémir,
Croire que c’est la mort peut-étre qui commence...
Le navire a frappé quelqu’invisible écueil :
Penché dessus le gouffre noir comme un cercueil,
Il frémit dans la nuit qui l’environne : il sombre...
Le capitaine est la, superbe sur le pont :
Il n’a pas voulu fuir. Ivre, de son cil sombre,
Il regarde monter les abîmes sans fond!
De sombrer dans la mer de la désespérance,
Dans un océan noir de morbide souffrance
Od la raison s’enlise et se comprend mourir!
Sentir, sentir, qu’on disparaît dans l’ombre immense
Et puis, sombrer toujours, ne pas se retenir,
Entendre au fond de soi quelque chose frémir,
Croire que c’est la mort peut-étre qui commence...
Le navire a frappé quelqu’invisible écueil :
Penché dessus le gouffre noir comme un cercueil,
Il frémit dans la nuit qui l’environne : il sombre...
Le capitaine est la, superbe sur le pont :
Il n’a pas voulu fuir. Ivre, de son cil sombre,
Il regarde monter les abîmes sans fond!
Gérard de Nerval
Le Christ aux Oliviers
Dieu est mort ! le ciel est vide…
Pleurez ! enfants, vous n’avez plus de père !
Jean Paul.
I
Quand le Seigneur, levant au ciel ses maigres bras,
Sous les arbres sacrés, comme font les poëtes,
Se fut longtemps perdu dans ses douleurs muettes,
Et se jugea trahi par des amis ingrats ;
Il se tourna vers ceux qui l’attendaient en bas
Rêvant d’être des rois, des sages, des prophètes…
Mais engourdis, perdus dans le sommeil des bêtes,
Et se prit à crier : « Non, Dieu n’existe pas ! »
Ils dormaient. « Mes amis, savez-vous la nouvelle ?
J’ai touché de mon front à la voûte éternelle ;
Je suis sanglant, brisé, souffrant pour bien des jours !
Frères, je vous trompais : Abîme ! abîme ! abîme !
Le dieu manque à l’autel où je suis la victime…
Dieu n’est pas ! Dieu n’est plus ! » Mais ils dormaient toujours !
II
Il reprit : « Tout est mort ! J’ai parcouru les mondes ;
Et j’ai perdu mon vol dans leurs chemins lactés,
Aussi loin que la vie, en ses veines fécondes,
Répand des sables d’or et des flots argentés :
Partout le sol désert côtoyé par des ondes,
Des tourbillons confus d’océans agités…
Un souffle vague émeut les sphères vagabondes,
Mais nul esprit n’existe en ces immensités.
En cherchant l’œil de Dieu, je n’ai vu qu’un orbite
Vaste, noir et sans fond ; d’où la nuit qui l’habite
Rayonne sur le monde et s’épaissit toujours ;
Un arc-en-ciel étrange entoure ce puits sombre,
Seuil de l’ancien chaos dont le néant est l’ombre,
Spirale, engloutissant les Mondes et les Jours ! »
Pleurez ! enfants, vous n’avez plus de père !
Jean Paul.
I
Quand le Seigneur, levant au ciel ses maigres bras,
Sous les arbres sacrés, comme font les poëtes,
Se fut longtemps perdu dans ses douleurs muettes,
Et se jugea trahi par des amis ingrats ;
Il se tourna vers ceux qui l’attendaient en bas
Rêvant d’être des rois, des sages, des prophètes…
Mais engourdis, perdus dans le sommeil des bêtes,
Et se prit à crier : « Non, Dieu n’existe pas ! »
Ils dormaient. « Mes amis, savez-vous la nouvelle ?
J’ai touché de mon front à la voûte éternelle ;
Je suis sanglant, brisé, souffrant pour bien des jours !
Frères, je vous trompais : Abîme ! abîme ! abîme !
Le dieu manque à l’autel où je suis la victime…
Dieu n’est pas ! Dieu n’est plus ! » Mais ils dormaient toujours !
II
Il reprit : « Tout est mort ! J’ai parcouru les mondes ;
Et j’ai perdu mon vol dans leurs chemins lactés,
Aussi loin que la vie, en ses veines fécondes,
Répand des sables d’or et des flots argentés :
Partout le sol désert côtoyé par des ondes,
Des tourbillons confus d’océans agités…
Un souffle vague émeut les sphères vagabondes,
Mais nul esprit n’existe en ces immensités.
En cherchant l’œil de Dieu, je n’ai vu qu’un orbite
Vaste, noir et sans fond ; d’où la nuit qui l’habite
Rayonne sur le monde et s’épaissit toujours ;
Un arc-en-ciel étrange entoure ce puits sombre,
Seuil de l’ancien chaos dont le néant est l’ombre,
Spirale, engloutissant les Mondes et les Jours ! »
Henri Michaux
Et c’est toujours
Et c’est toujours le percement par la lance
l’essaim de guêpes qui fond sur l’œil
la lèpre
et c’est toujours le flanc ouvert
et c’est toujours l’enseveli vivant
et c’est toujours le tabernacle brisé
le bras faible comme un cil qui lutte contre le fleuve
et c’est toujours la nuit qui revient
l’espace vide mais qui guette
et c’est toujours la vieille sangle
et c’est toujours l’enseveli vivant
et c’est toujours le balcon écroulé.
Le nerf pincé au fond du cœur qui se souvient
l’oiseau-baobab qui fouaille le cerveau
le torrent où l’être se précipite
et c’est toujours la rencontre dans l’orage
et c’est toujours le bord de l’éclipse
et c’est toujours derrière la palissade des cellules
l’horizon qui recule, qui recule.
l’essaim de guêpes qui fond sur l’œil
la lèpre
et c’est toujours le flanc ouvert
et c’est toujours l’enseveli vivant
et c’est toujours le tabernacle brisé
le bras faible comme un cil qui lutte contre le fleuve
et c’est toujours la nuit qui revient
l’espace vide mais qui guette
et c’est toujours la vieille sangle
et c’est toujours l’enseveli vivant
et c’est toujours le balcon écroulé.
Le nerf pincé au fond du cœur qui se souvient
l’oiseau-baobab qui fouaille le cerveau
le torrent où l’être se précipite
et c’est toujours la rencontre dans l’orage
et c’est toujours le bord de l’éclipse
et c’est toujours derrière la palissade des cellules
l’horizon qui recule, qui recule.
Jacques Prévert
Complainte de vincent
A Artes où roule le Rhéne
Dans l’atroce lumière de midi
Un homme de phosphore et de sang
Pousse une obsédante plainte
Comme une femme qui fait son enfant
Et le linge devient rouge
Et ’homme s’enfuit en hurlant
Pourchassé par le soleil
Un soleil d’un jaune strident
Au bordel tout prés du Rhéne
L’homme arrive comme un roi mage
Avec son absurde présent
Il a le regard bleu et doux
Le vrai regard lucide et fou
De ceux qui donnent tout à la vie
De ceux qui ne sont pas jaloux
Et montre à la pauvre enfant
Son oreille couchée dans le linge
Et elle pleure sans rien comprendre
Songeant a de tristes présages
Et regarde sans oser le prendre
L’affreux et tendre coquillage
Où les plaintes de l’amour mort
Et les voix inhumaines de l’art
Se mêlent aux murmures de la mer
Et vont mourir sur le carrelage
Dans la chambre où l’édredon rouge
D’un rouge soudain éclatant
Mélange ce rouge si rouge
Au sang bien plus rouge encore
De Vincent à demi mort
Et sage comme l’image même
De la misére et de l’amour
L’enfant nue toute seule sans age
Regarde le pauvre Vincent
Foudroyé par son propre orage
Qui s’écroule sur le carreau
Couché dans son plus beau tableau
Et l’orage s’en va calmé indifférent
En roulant devant lui ses grands tonneaux de sang
L’éblouissant orage du génie de Vincent
Et Vincent reste LA dormant rêvant ralant
Et le soleil au-dessus du bordel
Comme une orange folle dans un désert sans nom
Le soleil sur Arles
En hurlant tourne en rond.
Dans l’atroce lumière de midi
Un homme de phosphore et de sang
Pousse une obsédante plainte
Comme une femme qui fait son enfant
Et le linge devient rouge
Et ’homme s’enfuit en hurlant
Pourchassé par le soleil
Un soleil d’un jaune strident
Au bordel tout prés du Rhéne
L’homme arrive comme un roi mage
Avec son absurde présent
Il a le regard bleu et doux
Le vrai regard lucide et fou
De ceux qui donnent tout à la vie
De ceux qui ne sont pas jaloux
Et montre à la pauvre enfant
Son oreille couchée dans le linge
Et elle pleure sans rien comprendre
Songeant a de tristes présages
Et regarde sans oser le prendre
L’affreux et tendre coquillage
Où les plaintes de l’amour mort
Et les voix inhumaines de l’art
Se mêlent aux murmures de la mer
Et vont mourir sur le carrelage
Dans la chambre où l’édredon rouge
D’un rouge soudain éclatant
Mélange ce rouge si rouge
Au sang bien plus rouge encore
De Vincent à demi mort
Et sage comme l’image même
De la misére et de l’amour
L’enfant nue toute seule sans age
Regarde le pauvre Vincent
Foudroyé par son propre orage
Qui s’écroule sur le carreau
Couché dans son plus beau tableau
Et l’orage s’en va calmé indifférent
En roulant devant lui ses grands tonneaux de sang
L’éblouissant orage du génie de Vincent
Et Vincent reste LA dormant rêvant ralant
Et le soleil au-dessus du bordel
Comme une orange folle dans un désert sans nom
Le soleil sur Arles
En hurlant tourne en rond.
Jean Racine
Acte V, Scène Dernière
PHEDRE
Les moments me sont chers, écoutez-moi, Thésée.
C’est moi qui sur ce fils chaste et respectueux
Osai jeter un œil profane, incestueux.
Le ciel mit dans mon sein une flamme funeste ;
La détestable Œnone a conduit tout le reste.
Elle a craint qu’Hippolyte, instruit de ma fureur,
Ne découvrît un feu qui lui faisait horreur.
La perfide, abusant de ma faiblesse extrême,
S’est hâtée à vos yeux de l’accuser lui-même.
Elle s’en est punie, et fuyant mon courroux,
A cherché dans les flots un supplice trop doux.
Le fer aurait déjà tranché ma destinée ;
Mais je laissais gémir la vertu soupçonnée.
J’ai voulu, devant vous exposant mes remords,
Par un chemin plus lent descendre chez les morts.
J’ai pris, j’ai fait couler dans mes brûlantes veines
Un poison que Médée apporta dans Athènes.
Déjà jusqu’à mon cœur le venin parvenu
Dans ce cœur expirant jette un froid inconnu ;
Déjà je ne vois plus qu’à travers un nuage
Et le ciel, et l’époux que ma présence outrage ;
Et la mort, à mes yeux dérobant la clarté,
Rend au jour, qu’ils souillaient, toute sa pureté.
Les moments me sont chers, écoutez-moi, Thésée.
C’est moi qui sur ce fils chaste et respectueux
Osai jeter un œil profane, incestueux.
Le ciel mit dans mon sein une flamme funeste ;
La détestable Œnone a conduit tout le reste.
Elle a craint qu’Hippolyte, instruit de ma fureur,
Ne découvrît un feu qui lui faisait horreur.
La perfide, abusant de ma faiblesse extrême,
S’est hâtée à vos yeux de l’accuser lui-même.
Elle s’en est punie, et fuyant mon courroux,
A cherché dans les flots un supplice trop doux.
Le fer aurait déjà tranché ma destinée ;
Mais je laissais gémir la vertu soupçonnée.
J’ai voulu, devant vous exposant mes remords,
Par un chemin plus lent descendre chez les morts.
J’ai pris, j’ai fait couler dans mes brûlantes veines
Un poison que Médée apporta dans Athènes.
Déjà jusqu’à mon cœur le venin parvenu
Dans ce cœur expirant jette un froid inconnu ;
Déjà je ne vois plus qu’à travers un nuage
Et le ciel, et l’époux que ma présence outrage ;
Et la mort, à mes yeux dérobant la clarté,
Rend au jour, qu’ils souillaient, toute sa pureté.
Jean Racine
Acte V, Scène dernière.
ORESTE.
Grâce aux Dieux ! Mon malheur passe mon espérance :
Oui, je te loue, ô Ciel, de ta persévérance.
Appliqué sans relâche au soin de me punir,
Au comble des douleurs tu m’as fait parvenir.
Ta haine a pris plaisir à former ma misère ;
J’étais né pour servir d’exemple à ta colère,
Pour être du malheur un modèle accompli.
Hé bien ! Je meurs content, et mon sort est rempli.
Où sont ces deux amants ? Pour couronner ma joie,
Dans leur sang, dans le mien, il faut que je me noie ;
L’un et l’autre en mourant je les veux regarder.
Réunissons trois cœurs qui n’ont pu s’accorder.
Grâce aux Dieux ! Mon malheur passe mon espérance :
Oui, je te loue, ô Ciel, de ta persévérance.
Appliqué sans relâche au soin de me punir,
Au comble des douleurs tu m’as fait parvenir.
Ta haine a pris plaisir à former ma misère ;
J’étais né pour servir d’exemple à ta colère,
Pour être du malheur un modèle accompli.
Hé bien ! Je meurs content, et mon sort est rempli.
Où sont ces deux amants ? Pour couronner ma joie,
Dans leur sang, dans le mien, il faut que je me noie ;
L’un et l’autre en mourant je les veux regarder.
Réunissons trois cœurs qui n’ont pu s’accorder.
Joachim Du Bellay
La Complainte du désespéré
Qui prêtera la parole
À la douleur qui m’affole ?
Qui donnera les accents
À la plainte qui me guide :
Et qui lâchera la bride
À la fureur que je sens ?
Qui baillera double force
À mon âme, qui s’efforce
De soupirer mes douleurs ?
Et qui fera sur ma face
D’une larmoyante trace
Couler deux ruisseaux de pleurs ?…
Et vous mes vers, dont la course
À de sa première source
Les sentiers abandonnés,
Fuyez à bride avalée.
Et la prochaine vallée
De votre bruit étonnez.
Votre eau, qui fut claire et lente,
Ores trouble et violente,
Semblable à ma douleur soit,
Et plus ne mêlez votre onde
À l’or de l’arène blonde,
Dont votre fond jaunissoit…
Chacune chose décline
Au lieu de son origine :
Et l’an, qui est coutumier
De faire mourir et naître,
Ce qui fut rien, avant qu’être,
Réduit à son rien premier.
Mais la tristesse profonde,
Qui d’un pied ferme se fonde
Au plus secret de mon cœur,
Seule immuable demeure,
Et contre moi d’heure en heure
Acquiert nouvelle vigueur…
Quelque part que je me tourne,
Le long silence y séjourne
Comme en ces temples dévots,
Et comme si toutes choses
Pêle-mêle étaient r’encloses
Dedans leur premier Chaos…
Maudite donc la lumière
Qui m’éclaira la première,
Puisque le ciel rigoureux
Assujettit ma naissance
À l’indomptable puissance
D’un astre si malheureux…
Heureuse la créature
Qui a fait sa sépulture
Dans le ventre maternel !
Heureux celui dont la vie
En sortant s’est vue ravie
Par un sommeil éternel !…
Sus, mon âme, tourne arrière,
Et borne ici la carrière
De tes ingrates douleurs.
Il est temps de faire épreuve,
Si après la mort on treuve
La fin de tant de malheurs.
À la douleur qui m’affole ?
Qui donnera les accents
À la plainte qui me guide :
Et qui lâchera la bride
À la fureur que je sens ?
Qui baillera double force
À mon âme, qui s’efforce
De soupirer mes douleurs ?
Et qui fera sur ma face
D’une larmoyante trace
Couler deux ruisseaux de pleurs ?…
Et vous mes vers, dont la course
À de sa première source
Les sentiers abandonnés,
Fuyez à bride avalée.
Et la prochaine vallée
De votre bruit étonnez.
Votre eau, qui fut claire et lente,
Ores trouble et violente,
Semblable à ma douleur soit,
Et plus ne mêlez votre onde
À l’or de l’arène blonde,
Dont votre fond jaunissoit…
Chacune chose décline
Au lieu de son origine :
Et l’an, qui est coutumier
De faire mourir et naître,
Ce qui fut rien, avant qu’être,
Réduit à son rien premier.
Mais la tristesse profonde,
Qui d’un pied ferme se fonde
Au plus secret de mon cœur,
Seule immuable demeure,
Et contre moi d’heure en heure
Acquiert nouvelle vigueur…
Quelque part que je me tourne,
Le long silence y séjourne
Comme en ces temples dévots,
Et comme si toutes choses
Pêle-mêle étaient r’encloses
Dedans leur premier Chaos…
Maudite donc la lumière
Qui m’éclaira la première,
Puisque le ciel rigoureux
Assujettit ma naissance
À l’indomptable puissance
D’un astre si malheureux…
Heureuse la créature
Qui a fait sa sépulture
Dans le ventre maternel !
Heureux celui dont la vie
En sortant s’est vue ravie
Par un sommeil éternel !…
Sus, mon âme, tourne arrière,
Et borne ici la carrière
De tes ingrates douleurs.
Il est temps de faire épreuve,
Si après la mort on treuve
La fin de tant de malheurs.
Joachim Du Bellay
La complainte du désespéré
. . . . . .
Au vaze estroict, qui degoute
Son eau, qui veult sortir toute,
Ores semblable je suis :
Et fault (o plainte nouvelle)
Que mes plainctz je renovelle,
Dont plaindre assez je ne puis.
Quand toutes les eaux des nües
Seroient larmes devenues,
Et quand tous les ventz congnuz
De la charette importune,
Qui fend les champs de Neptune,
Seroient soupirs devenuz :
Quand toutes les voix encores
Complaintes deviendroient ores,
Si ne me suffiroient point
Les pleurs, les soupirs, le plaindre
A vivement contrefeindre
L’ennuy qui le cœur me poingt.
Ainsi que la fleur cuillie
Ou par la Bize assaillie
Pert le vermeil de son teinct,
En la fleur du plus doulx aage
De mon palissant visage
La vive couleur s’esteinct.
Une languissante nuë
Me sille desja la vëue,
Et me souvient en mourant
Des doulces rives de Loyre,
Qui les chansons de ma gloyre
Alloit jadis murmurant :
. . . . . .
Les bledz ayment la rousée,
Dont la plaine est arrousée :
La vigne ayme les chaleurs,
Les abeilles les fleurettes,
Et les vaines amourettes
Les complaintes et les pleurs.
Mais la douleur vehemente,
Qui maintenant me tormente,
A repoussé loing de moy
Telle fureur insensée,
Pour enter en ma pensée
Le trait d’un plus juste esmoy.
. . . . . .
Qu’ay-je depuis mon enfance
Sinon toute injuste offence
Senty de mes plus prochains ?
Qui ma jeunesse passée
Aux tenebres ont laissée,
Dont ores mes yeux sont plains.
. . . . . .
Tout ce que le ciel entourne,
Fuyt, refuyt, tourne & retourne,
Comme les flotz blanchissans,
Que la mer venteuse pousse,
Alors qu’elle se courrousse
Contre ses bords gemissans.
. . . . . .
Mais la tristesse profonde,
Qui d’ung pié ferme se fonde
Au plus secret de mon cœur,
Seule immuable demeure,
Et contre moy d’heure en heure
Acquiert nouvelle vigueur.
. . . . . .
Mais le mal, qui me reveille,
Ne permet que je sommeille
Ung seul moment de la nuict,
Sinon que l’ennuy m’assomme
D’ung espoüantable somme,
Qui plus que le veiller nuyt.
. . . . . .
Mauldicte donq’ la lumiere
Qui m’esclaira la premiere,
Puys que le ciel rigoreux
Assujetit ma naissance
A l’indomtable puissance
D’ung astre si malheureux.
. . . . . .
Divine majesté haulte,
D’où me viennent, sans ma faulte,
Tant de remors furieux ?
O malheureuse innocence,
Sur qui ont tant de licence
Les autres injurieux !
Heureuse la creature
Qui a fait sa sepulture
Dans le ventre maternel !
Heureux celuy dont la vie
En sortant s’est veu ravie
Par un sommeil eternel !
. . . . . .
Au vaze estroict, qui degoute
Son eau, qui veult sortir toute,
Ores semblable je suis :
Et fault (o plainte nouvelle)
Que mes plainctz je renovelle,
Dont plaindre assez je ne puis.
Quand toutes les eaux des nües
Seroient larmes devenues,
Et quand tous les ventz congnuz
De la charette importune,
Qui fend les champs de Neptune,
Seroient soupirs devenuz :
Quand toutes les voix encores
Complaintes deviendroient ores,
Si ne me suffiroient point
Les pleurs, les soupirs, le plaindre
A vivement contrefeindre
L’ennuy qui le cœur me poingt.
Ainsi que la fleur cuillie
Ou par la Bize assaillie
Pert le vermeil de son teinct,
En la fleur du plus doulx aage
De mon palissant visage
La vive couleur s’esteinct.
Une languissante nuë
Me sille desja la vëue,
Et me souvient en mourant
Des doulces rives de Loyre,
Qui les chansons de ma gloyre
Alloit jadis murmurant :
. . . . . .
Les bledz ayment la rousée,
Dont la plaine est arrousée :
La vigne ayme les chaleurs,
Les abeilles les fleurettes,
Et les vaines amourettes
Les complaintes et les pleurs.
Mais la douleur vehemente,
Qui maintenant me tormente,
A repoussé loing de moy
Telle fureur insensée,
Pour enter en ma pensée
Le trait d’un plus juste esmoy.
. . . . . .
Qu’ay-je depuis mon enfance
Sinon toute injuste offence
Senty de mes plus prochains ?
Qui ma jeunesse passée
Aux tenebres ont laissée,
Dont ores mes yeux sont plains.
. . . . . .
Tout ce que le ciel entourne,
Fuyt, refuyt, tourne & retourne,
Comme les flotz blanchissans,
Que la mer venteuse pousse,
Alors qu’elle se courrousse
Contre ses bords gemissans.
. . . . . .
Mais la tristesse profonde,
Qui d’ung pié ferme se fonde
Au plus secret de mon cœur,
Seule immuable demeure,
Et contre moy d’heure en heure
Acquiert nouvelle vigueur.
. . . . . .
Mais le mal, qui me reveille,
Ne permet que je sommeille
Ung seul moment de la nuict,
Sinon que l’ennuy m’assomme
D’ung espoüantable somme,
Qui plus que le veiller nuyt.
. . . . . .
Mauldicte donq’ la lumiere
Qui m’esclaira la premiere,
Puys que le ciel rigoreux
Assujetit ma naissance
A l’indomtable puissance
D’ung astre si malheureux.
. . . . . .
Divine majesté haulte,
D’où me viennent, sans ma faulte,
Tant de remors furieux ?
O malheureuse innocence,
Sur qui ont tant de licence
Les autres injurieux !
Heureuse la creature
Qui a fait sa sepulture
Dans le ventre maternel !
Heureux celuy dont la vie
En sortant s’est veu ravie
Par un sommeil eternel !
. . . . . .
Léon-Paul Fargue
La Gare
Gare de la douleur j’ai fait toutes tes routes.
Je ne peux plus aller, je ne peux plus partir.
J’ai traîné sous tes ciels, j’ai crié sous tes voûtes.
Je me tends vers le jour où j’en verrai sortir
Le masque sans regard qui roule à ma rencontre
Sur le crassier livide où je rampe vers lui,
Quand le convoi des jours qui brûle ses décombres
Crachera son repas d’ombres pour d’autres ombres
Dans l’étable de fer où rumine la nuit.
Ville de fiel, orgues brumeuses sous l’abside
Où les jouets divins s’entrouvrent pour nous voir,
Je n’entends plus gronder dans ton gouffre l’espoir
Que me soufflaient tes choeurs, que me traçaient tes signes,
A l’heure où les maisons s’allument pour le soir.
Ruche du miel amer où les hommes essaiment,
Port crevé de strideurs, noir de remorqueurs,
Dont la huée enfonce sa clef dans le cœur
Haïssable et hagard des ludions qui s’aiment,
Torpilleur de la chair contre les vieux mirages
Dont la salve défait et refait les visages,
Sombre école du soir où la classe rapporte
L’erreur de s’embrasser, l’erreur de se quitter,
Il y a bien longtemps que je sais écouter
Ton écluse qui souffre à deux pas de ma porte.
Je suis venu chez toi du temps de ma jeunesse.
Je me souviens du cœur, je me souviens du jour
Où j’ai quitté sans bruit pour surprendre l’amour
Mes parents qui lisaient, la lampe, la tendresse,
Et ce vieux logement que je verrai toujours.
Sur l’atlas enfumé, sur la courbe vitreuse,
J’ai guidé mon fanal au milieu de mes frères.
Les ombres commençaient le halage nocturne.
Le mètre, le ruban filaient dans leur poterne
Les hommes s’enroulaient autour d’un dévidoir.
La boutique, l’enclume à l’oreille cassée,
La forge qui respire une dernière prise,
La terrasse qui sent le sable et la liqueur
Rougissaient par degrés sur le livre d’images
Et gagnaient lentement leur place dans l’église.
Un tramway secouait en frôlant les feuillages
Son harnais de sommeil dans les flaques des rues.
L’hippocampe roulait sa barque et sa lanterne
Sur les pièges du fer et sur les clefs perdues.
Il y avait un mur assommé de traverses
Avec un bec de gaz tout taché de rousseur
Où fusaient tristement les insectes des arbres
Sous le regard absent des éclairs de chaleur.
L’odeur d’un quartier sombre où se fondent les graisses
Envoyait gauchement ses corbeaux sur le ciel.
Une lampe filait dans l’étude du soir.
Une cour bruissait dans son gâteau de miel.
Une vitre battait comme un petit cahier
Contre le tableau noir où la main du vieux maître
Posait et retirait doucement les étoiles.
Les femmes s’élançaient comme des araignées
Quand un passant marchait sur le bord de leur toile.
Les grands fonds soucieux bourbillaient de plongeurs
Que le masque futur cherchait comme il me cherche.
Le présage secret qui chasse sur les hommes
Nageait d’un peu plus près sur ma tête baissée.
Je me suis retrouvé sous ta serre de vitres
Dans les plants ruisselants, les massifs de visages
Scellés du nom, de l’âge et du secret du coffre,
Du nécessaire d’os et du compas de chair,
En face du tunnel où se cache la fée
De l’aube, qui demain vendra ses madeleines
Sur un quai somnolent tout mouillé de rosée
Dans le bruit du tambour, dans le bruit de la mer.
J’ai longé tout un soir tes grands trains méditants,
Triangles vigilants, braises, bielles couplées,
Sifflets doux, percement lointain de courtilières,
Cagoules qui clignez bassement par vos fentes,
Avec deux passants noirs penchés sur la rambarde
Au-dessus du fournil du pont de la Chapelle
Où le guerrier déchu qui promène les hommes
Encrasse son panache avec un bruit de chaînes,
Et le grand disque vert de la rue de Jessaint,
Gare de ma jeunesse et de ma solitude
Que l’orage parfois saluait longuement,
J’aurai longtemps connu tes regards et tes rampes,
Tes bâillements trempés, tes cris froids, tes attentes,
J’ai suivi tes passants, j’ai doublé tes départs,
Debout contre un pilier j’en aurai pris ma part
Au moment de buter au heurtoir de l’impasse,
A l’heure qu’il faudra renverser la vapeur
Et que j’embrasserai sur sa bouche carrée
Le masque ardent et dur qui prendra mon empreinte
Dans le long cri d’adieu de tes portes fermées.
Je ne peux plus aller, je ne peux plus partir.
J’ai traîné sous tes ciels, j’ai crié sous tes voûtes.
Je me tends vers le jour où j’en verrai sortir
Le masque sans regard qui roule à ma rencontre
Sur le crassier livide où je rampe vers lui,
Quand le convoi des jours qui brûle ses décombres
Crachera son repas d’ombres pour d’autres ombres
Dans l’étable de fer où rumine la nuit.
Ville de fiel, orgues brumeuses sous l’abside
Où les jouets divins s’entrouvrent pour nous voir,
Je n’entends plus gronder dans ton gouffre l’espoir
Que me soufflaient tes choeurs, que me traçaient tes signes,
A l’heure où les maisons s’allument pour le soir.
Ruche du miel amer où les hommes essaiment,
Port crevé de strideurs, noir de remorqueurs,
Dont la huée enfonce sa clef dans le cœur
Haïssable et hagard des ludions qui s’aiment,
Torpilleur de la chair contre les vieux mirages
Dont la salve défait et refait les visages,
Sombre école du soir où la classe rapporte
L’erreur de s’embrasser, l’erreur de se quitter,
Il y a bien longtemps que je sais écouter
Ton écluse qui souffre à deux pas de ma porte.
Je suis venu chez toi du temps de ma jeunesse.
Je me souviens du cœur, je me souviens du jour
Où j’ai quitté sans bruit pour surprendre l’amour
Mes parents qui lisaient, la lampe, la tendresse,
Et ce vieux logement que je verrai toujours.
Sur l’atlas enfumé, sur la courbe vitreuse,
J’ai guidé mon fanal au milieu de mes frères.
Les ombres commençaient le halage nocturne.
Le mètre, le ruban filaient dans leur poterne
Les hommes s’enroulaient autour d’un dévidoir.
La boutique, l’enclume à l’oreille cassée,
La forge qui respire une dernière prise,
La terrasse qui sent le sable et la liqueur
Rougissaient par degrés sur le livre d’images
Et gagnaient lentement leur place dans l’église.
Un tramway secouait en frôlant les feuillages
Son harnais de sommeil dans les flaques des rues.
L’hippocampe roulait sa barque et sa lanterne
Sur les pièges du fer et sur les clefs perdues.
Il y avait un mur assommé de traverses
Avec un bec de gaz tout taché de rousseur
Où fusaient tristement les insectes des arbres
Sous le regard absent des éclairs de chaleur.
L’odeur d’un quartier sombre où se fondent les graisses
Envoyait gauchement ses corbeaux sur le ciel.
Une lampe filait dans l’étude du soir.
Une cour bruissait dans son gâteau de miel.
Une vitre battait comme un petit cahier
Contre le tableau noir où la main du vieux maître
Posait et retirait doucement les étoiles.
Les femmes s’élançaient comme des araignées
Quand un passant marchait sur le bord de leur toile.
Les grands fonds soucieux bourbillaient de plongeurs
Que le masque futur cherchait comme il me cherche.
Le présage secret qui chasse sur les hommes
Nageait d’un peu plus près sur ma tête baissée.
Je me suis retrouvé sous ta serre de vitres
Dans les plants ruisselants, les massifs de visages
Scellés du nom, de l’âge et du secret du coffre,
Du nécessaire d’os et du compas de chair,
En face du tunnel où se cache la fée
De l’aube, qui demain vendra ses madeleines
Sur un quai somnolent tout mouillé de rosée
Dans le bruit du tambour, dans le bruit de la mer.
J’ai longé tout un soir tes grands trains méditants,
Triangles vigilants, braises, bielles couplées,
Sifflets doux, percement lointain de courtilières,
Cagoules qui clignez bassement par vos fentes,
Avec deux passants noirs penchés sur la rambarde
Au-dessus du fournil du pont de la Chapelle
Où le guerrier déchu qui promène les hommes
Encrasse son panache avec un bruit de chaînes,
Et le grand disque vert de la rue de Jessaint,
Gare de ma jeunesse et de ma solitude
Que l’orage parfois saluait longuement,
J’aurai longtemps connu tes regards et tes rampes,
Tes bâillements trempés, tes cris froids, tes attentes,
J’ai suivi tes passants, j’ai doublé tes départs,
Debout contre un pilier j’en aurai pris ma part
Au moment de buter au heurtoir de l’impasse,
A l’heure qu’il faudra renverser la vapeur
Et que j’embrasserai sur sa bouche carrée
Le masque ardent et dur qui prendra mon empreinte
Dans le long cri d’adieu de tes portes fermées.
Marie Noel
Bataille
La douleur a fondu sur ma chair. La douleur
A passé renversant mon cerveau d’un coup d’aile.
Et je me suis battu seul a seule avec elle
Toute la nuit, sans voir, comme avec un voleur.
La douleur m’a jeté garrotté dans sa forge.
Elle m’a retourné les deux yeux à l’envers
Pour m’empécher d’y voir ; elle a tordu mes nerfs
Pour m’étrangler comme des cordes a ma gorge.
La douleur s’est ruée entre mes os disjoints
Pour me les arracher comme un torrent sauvage
Qui d’une eau forcenée emporte le rivage.
En vain, me débattant, je l’ai mordue aux poings.
Elle m’a pris, sans peine achevant sa conquête,
D’une main aux cheveux et de l’autre aux talons
Et sur les coins aigus d’invisibles moellons,
Longtemps, elle a tenté de me broyer la tête.
Et me voila gisant, mais je ne suis pas mort...
Prends garde a toi, douleur, a peine est-ce une trêve,
Prends garde à toi, douleur, déja je me relève,
Prends garde a toi, demain je serai le plus fort.
Prends garde a toi! Je t’empoignerai par les ailes,
Je te les casserai comme un bout de bois sec
Et les petits enfants s’amuseront avec.
Je te les briserai ces deux poignets rebelles,
A passé renversant mon cerveau d’un coup d’aile.
Et je me suis battu seul a seule avec elle
Toute la nuit, sans voir, comme avec un voleur.
La douleur m’a jeté garrotté dans sa forge.
Elle m’a retourné les deux yeux à l’envers
Pour m’empécher d’y voir ; elle a tordu mes nerfs
Pour m’étrangler comme des cordes a ma gorge.
La douleur s’est ruée entre mes os disjoints
Pour me les arracher comme un torrent sauvage
Qui d’une eau forcenée emporte le rivage.
En vain, me débattant, je l’ai mordue aux poings.
Elle m’a pris, sans peine achevant sa conquête,
D’une main aux cheveux et de l’autre aux talons
Et sur les coins aigus d’invisibles moellons,
Longtemps, elle a tenté de me broyer la tête.
Et me voila gisant, mais je ne suis pas mort...
Prends garde a toi, douleur, a peine est-ce une trêve,
Prends garde à toi, douleur, déja je me relève,
Prends garde a toi, demain je serai le plus fort.
Prends garde a toi! Je t’empoignerai par les ailes,
Je te les casserai comme un bout de bois sec
Et les petits enfants s’amuseront avec.
Je te les briserai ces deux poignets rebelles,
Maurice Maeterlinck
Hôpital
Hôpital! hôpital au bord du canal!
Hôpital au mois de Juillet!
On y fait du feu dans la salle!
Tandis que les transatlantiques sifflent sur le canal!
(Oh! n’approchez pas des fenêtres!)
Des émigrants traversent un palais!
Je vois un yacht sous la tempête!
Je vois des troupeaux sur tous les navires!
(Il vaut mieux que les fenêtres restent closes,
On est presque à l’abri du dehors.)
On a l’idée d’une serre sur la neige,
On croit célébrer des relevailles un jour d’orage,
On entrevoit des plantes éparses sur une couverture de laine,
Il y a un incendie un jour de soleil,
Et je traverse une forêt pleine de blessés.
Oh! voici enfin le clair de lune!
Un jet d’eau s’élève au milieu de la salle!
Une troupe de petites filles entr’ouvre la porte!
J’entrevois des agneaux dans une île de prairies!
Et de belles plantes sur un glacier!
Et des lys dans un vestibule de marbre!
Il y a un festin dans une forêt vierge!
Et une végétation orientale dans une grotte de glace!
Ecoutez! on ouvre les écluses!
Et les transatlantiques agitent l’eau du canal!
Oh! mais la sœur de charité attisant le feu!
Tous les beaux roseaux verts des berges sont en flamme!
Un bateau de blessés ballotte au clair de lune!
Toutes les filles du roi sont dans une barque sous l’orage!
Et les princesses vont mourir en un champ de ciguës!
Oh! n’entr’ouvrez pas les fenêtres!
Ecoutez: les transatlantiques sifflent encore à l’horizon!
On empoisonne quelqu’un dans un jardin!
Ils célèbrent une grande fête chez les ennemis!
Il y a des cerfs dans une ville assiégée!
Et une ménagerie au milieu des lys!
Il y a une végétation tropicale au fond d’une houillère!
Un troupeau de brebis traverse un pont de fer!
Et les agneaux de la prairie entrent tristement dans la salle!
Maintenant la soeur de charité allume les lampes,
Elle apporte le repas des malades,
Elle a clos les fenêtres sur le canal,
Et toutes les portes au clair de lune.
Hôpital au mois de Juillet!
On y fait du feu dans la salle!
Tandis que les transatlantiques sifflent sur le canal!
(Oh! n’approchez pas des fenêtres!)
Des émigrants traversent un palais!
Je vois un yacht sous la tempête!
Je vois des troupeaux sur tous les navires!
(Il vaut mieux que les fenêtres restent closes,
On est presque à l’abri du dehors.)
On a l’idée d’une serre sur la neige,
On croit célébrer des relevailles un jour d’orage,
On entrevoit des plantes éparses sur une couverture de laine,
Il y a un incendie un jour de soleil,
Et je traverse une forêt pleine de blessés.
Oh! voici enfin le clair de lune!
Un jet d’eau s’élève au milieu de la salle!
Une troupe de petites filles entr’ouvre la porte!
J’entrevois des agneaux dans une île de prairies!
Et de belles plantes sur un glacier!
Et des lys dans un vestibule de marbre!
Il y a un festin dans une forêt vierge!
Et une végétation orientale dans une grotte de glace!
Ecoutez! on ouvre les écluses!
Et les transatlantiques agitent l’eau du canal!
Oh! mais la sœur de charité attisant le feu!
Tous les beaux roseaux verts des berges sont en flamme!
Un bateau de blessés ballotte au clair de lune!
Toutes les filles du roi sont dans une barque sous l’orage!
Et les princesses vont mourir en un champ de ciguës!
Oh! n’entr’ouvrez pas les fenêtres!
Ecoutez: les transatlantiques sifflent encore à l’horizon!
On empoisonne quelqu’un dans un jardin!
Ils célèbrent une grande fête chez les ennemis!
Il y a des cerfs dans une ville assiégée!
Et une ménagerie au milieu des lys!
Il y a une végétation tropicale au fond d’une houillère!
Un troupeau de brebis traverse un pont de fer!
Et les agneaux de la prairie entrent tristement dans la salle!
Maintenant la soeur de charité allume les lampes,
Elle apporte le repas des malades,
Elle a clos les fenêtres sur le canal,
Et toutes les portes au clair de lune.
Pierre Jean Jouve
Dernier soupir
Je suis au désespoir d’avoir tout traversé
De mes noirs amoncellements de beaux rêves sans avoir
Pris même a ces montagnes leurs plumes
A ces mers leurs oiseaux de douceur sexuelle
Sans avoir couché la belle sur les roseaux
Ou sans avoir aspiré le miel des forêts,
Et sans avoir tout confondu et renoncé
Pour le conjoindre en mon sauveur et l’adorer.
SUEUR DE SANG, Val Étrange. 1933.
De mes noirs amoncellements de beaux rêves sans avoir
Pris même a ces montagnes leurs plumes
A ces mers leurs oiseaux de douceur sexuelle
Sans avoir couché la belle sur les roseaux
Ou sans avoir aspiré le miel des forêts,
Et sans avoir tout confondu et renoncé
Pour le conjoindre en mon sauveur et l’adorer.
SUEUR DE SANG, Val Étrange. 1933.
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