Bataille
La douleur a fondu sur ma chair. La douleur
A passé renversant mon cerveau d’un coup d’aile.
Et je me suis battu seul a seule avec elle
Toute la nuit, sans voir, comme avec un voleur.
La douleur m’a jeté garrotté dans sa forge.
Elle m’a retourné les deux yeux à l’envers
Pour m’empécher d’y voir ; elle a tordu mes nerfs
Pour m’étrangler comme des cordes a ma gorge.
La douleur s’est ruée entre mes os disjoints
Pour me les arracher comme un torrent sauvage
Qui d’une eau forcenée emporte le rivage.
En vain, me débattant, je l’ai mordue aux poings.
Elle m’a pris, sans peine achevant sa conquête,
D’une main aux cheveux et de l’autre aux talons
Et sur les coins aigus d’invisibles moellons,
Longtemps, elle a tenté de me broyer la tête.
Et me voila gisant, mais je ne suis pas mort...
Prends garde a toi, douleur, a peine est-ce une trêve,
Prends garde à toi, douleur, déja je me relève,
Prends garde a toi, demain je serai le plus fort.
Prends garde a toi! Je t’empoignerai par les ailes,
Je te les casserai comme un bout de bois sec
Et les petits enfants s’amuseront avec.
Je te les briserai ces deux poignets rebelles,
Chanson
Mon bien-aimé s’en fut chercher l’amour
Dès le matin parmi les fleurs écloses.
Pour le trouver il effeuillait les roses
Couleur du soir, de l’aurore et du jour.
Mon bien-aimé n’a pas trouvé l’amour.
Je l’attendais, pâle et grise lavande,
Et tout mon cœur embaumait son chemin.
Il a passé… j’ai parfumé sa main,
Mais il n’a pas vu mes yeux pleins d’offrande.
Mon bien-aimé s’en fut chercher l’amour
Au verger mûr quand midi l’ensoleille.
Pour le trouver il goûtait la groseille,
La pomme d’or, la pêche, tour à tour.
Mon bien-aimé n’a pas trouvé l’amour.
Je l’attendais, fraise humble à ses pieds toute
Et mon sang mûr embaumait son chemin
Hélas ! mon sang n’a pas taché sa main.
Il a marché sur moi, suivant sa route.
Vent du ciel ! vent du ciel éparpille mon cœur !
Je n’en ai plus besoin. Ô brise familière,
Perds-le ! Dessèche en moi ma source, éteins ma fleur,
Ô vent, et dans la mer va jeter ma poussière !
Connais-moi...
Connais-moi si tu peux, ô passant, connais-moi!
Je suis ce que tu crois et suis tout le contraire :
La poussière sans nom que ton pied foule a terre
Et l’étoile sans nom qui peut guider ta foi.
Je suis et ne suis pas telle qu’en apparence :
Calme comme un grand lac ou reposent les cieux,
Si calme qu’en plongeant tout au fond de mes yeux,
Tu te verras en leur fidèle transparence...
— Si calme, ô voyageur... Et si folle pourtant!
Flamme errante, fétu, petite feuille morte
Qui court, danse, tournoie et que la vie emporte
Je ne sais où mêlée aux vains chemins du vent. —
Sauvage, repliée en ma blancheur craintive
Comme un cygne qui sort d’une île sur les eaux,
Un jour, et lentement à travers les roseaux
S’éloigne sans jamais approcher de la rive...
— Si doucement hardie, ô voyageur, pourtant!
Un confiant moineau qui vient se laisser prendre
Et dont tu sens, les doigts serrés pour mieux l’entendre,
Tout entier dans ta main le cœur chaud et battant. —
Forte comme en plein jour une armée en bataille
Qui lutte, saigne, râle et demeure debout ;
Qui triomphe de tout, risque tout, souffre tout,
Silencieuse et haute ainsi qu’une muraille..,
Faible comme un enfant parti pour l’inconnu
Qui s’avance à tâtons de blessure en blessure
Et qui parfois a tant besoin qu’on le rassure
Et qu’on lui donne un peu la main, le soir venu...
Ardente comme un vol d’alouette qui vibre
Dans le creux de la terre et qui monte au réveil,
Qui monte, monte, éperdument, jusqu’au soleil,
Bondissant, enflammé, téméraire, fou, libre!...
Et plus frileuse, plus, qu’un orphelin ’hiver
Qui tout autour des foyers clos s’attardé, réde
Et désespérément cherche une place chaude
Pour s’y blottir longtemps sans bouger, sans voir clair...
Chèvre, tête indomptée, ô passant, si rétive
Que nul n’osera mettre un collier à son cou,
Que nul ne fermera sur elle son verrou,
Que nul hormis la mort ne la fera captive...
Et qui se donnera tout entière pour rien,
Pour l’amour de servir l’amour qui la dédaigne,
D’avoir un pauvre cœur qui mendie et qui craigne
Et de suivre partout son maître comme un chien...
Connais-moi! connais-moi! Ce que j’ai dit, le suis-je ?
Ce que j’ai dit est faux — Et pourtant c’était vrai! —
L’air que j’ai dans le cœur est-il triste ou bien gai ?
Connais-moi si tu peux. Le pourras-tu ?... Le puis-je ?...
Crépuscule
L’heure viendra… l’heure vient… elle est venue
Où je serai l’étrangère en ma maison,
Où j’aurai sous le front une ombre inconnue
Qui cache ma raison aux autres raisons.
Ils diront que j’ai perdu ma lumière
Parce que je vois ce que nul œil n’atteint :
La lueur d’avant mon aube la première
Et d’après mon soir le dernier qui s’éteint.
Ils diront que j’ai perdu ma présence
Parce qu’attentive aux présages épars
Qui m’appellent de derrière ma naissance,
J’entends s’ouvrir les demeures d’autre part.
Ils diront que ma bouche devient folle
Et que les mots n’y savent plus ce qu’ils font
Parce qu’au bord du jour pâle, mes paroles
Sortent d’un silence insolite et profond.
Ils diront que je retombe au bas âge
Qui n’a pas encore appris la vérité
Des ans clairs et leur sagesse de passage,
Parce que je retourne à l’Éternité.
Improperes et chant du linceul
Qu’ai-je di faire pour toi que je n’aie
pas fait?... Et toi, tu m/’as livré a la
mort.
Prière du poète
Mon Dieu qui donnes l’eau tous les jours à la source,
Et la source coule, et la source fuit ;
Des espaces au vent pour qu’il prenne sa course,
Et le vent galope à travers la nuit ;
Donne de quoi rêver à moi dont l’esprit erre
Du songe de l’aube au songe du soir
Et qui sans fin écoute en moi parler la terre
Avec le ciel rose, avec le ciel noir.
Donne de quoi chanter à moi pauvre poète
Pour les gens pressés qui vont, viennent, vont
Et qui n’ont pas le temps d’entendre dans leur tête
Les airs que la vie et la mort y font.
L’herbe qui croît, le son inquiet de la route,
L’oiseau, le vent m’apprennent mon métier,
Mais en vain je les suis, en vain je les écoute,
Je ne le sais pas encor tout entier.
J’ai vu quelqu’un passer, un fantôme, homme ou femme…
Mon cœur appelait sur la fin du jour…
Les rossignols des bois sont entrés dans mon âme
Et j’ai su chanter des chansons d’amour.
J’ai vu quelqu’un passer, s’approcher, disparaître ;
Et les chiens plaintifs qui rôdent le soir
Ont hurlé dans mon cœur à la mort de leur maître.
J’ai su depuis chanter le désespoir.
J’ai vu les morts passer et s’en aller en terre,
Leur glas au cou, lamentable troupeau,
Et leurs yeux dans mes yeux ont fixé leur mystère.
J’ai su depuis la chanson du tombeau…
Mais si tu veux mon Dieu que pour d’autres je dise
La chanson du bonheur, la plus belle chanson,
Comment ferai-je moi qui ne l’ai pas apprise ?
Je n’en inventerai que la contrefaçon.
Donne-moi du bonheur, s’il faut que je le chante,
De quoi juste entrevoir ce que chacun en sait,
Juste de quoi rendre ma voix assez touchante,
Rien qu’un peu, presque rien, pour savoir ce que c’est.
Un peu – si peu – ce qui demeure d’or en poudre
Ou de fleur de farine au bout du petit doigt,
Rien, pas même de quoi remplir mon dé à coudre…
Pourtant de quoi remplir le monde par surcroît.
Car pour moi, qui n’en ai jamais eu l’habitude,
Un semblant de bonheur au bonheur est pareil,
Sa trace au loin éclairera ma solitude
Et je prendrai son ombre en moi pour le soleil.
Donne-m’en ! Ce n’est pas, mon Dieu, pour être heureuse
Que je demande ainsi de la joie à goûter,
C’est que, pour bercer l’homme en la cité nombreuse,
La nourrice qu’il faut doit savoir tout chanter.
Prête-m’en… Ne crains rien, à l’heure de le rendre,
Mes mains pour le garder ne le serreront pas,
Et je te laisserai, Seigneur, me le reprendre
Demain, ce soir, tout de suite, quand tu voudras…
Ô Toi qui donnes l’eau tous les jours à la source,
Et la source coule, et la source fuit ;
Des espaces au vent pour qu’il prenne sa course
Et le vent galope à travers la nuit,
Donne de quoi chanter à moi pauvre poète,
Ton petit oiseau plus fou que savant
Qui ne découvre rien de nouveau dans sa tête
Si dans son cœur tu ne l’as mis avant.
Vous qui passez par là, si vous voulez que j’ose
Vous rapporter du ciel la plus belle chanson,
Douce comme un duvet, rose comme la rose,
Gaie au soleil comme un jour de moisson,
Si vous voulez que je la trouve toute faite,
Vite, aimez-moi, vous tous, aimez-moi bien
Avant que mon cœur las d’attendre un peu de fête
Ne soit un vieux cœur, un cœur bon à rien.
Aimez-moi, hâtez-vous… J’entends le temps qui passe…
Le temps passera… le temps est passé…
Bientôt fétu qui sèche et que nul ne ramasse
Mon cœur roulera par le vent poussé,
Sans voix, sans cœur, avec les feuilles dans l’espace.
Ronde
Mon père me veut marier,
Sauvong-nous, sauvons-nous par les bois et la plaine,
Mon père me veut marier,
Petit oiseau, tout vif te lairas-tu lier ?
L’affaire est sire : il a du bien.
Sauvors-nous, sauvons-nous, bouchons-nous les oreilles
L’affaire est sire : il a du bien...
C’est un mari... courons, le meilleur ne vaut rien!
Quand il vaudrait son pesant d’or,
Qu’il est lourd, qu’il est lourd et que je suis légère!
Quand il vaudrait son pesant d’or,
Il aura beau courir, il ne m’a pas encor!
Malgré ses louis, ses écus,
Ses sacs de blé, ses sacs de noix, ses sacs de laine,
Malgré ses louis, ses écus,
Tl ne m’aura jamais, ni pour moins, ni pour plus.
Qu’il achète s’il a de quoi,
Les bois, la mer, le ciel, les plaines, les montagnes,
Quw’il achète s’il a de quoi,
Le monde entier plutét qu’un seul cheveu de moi!
Laissez-vous mettre a la raison
Et garder au clapier, hérissons, chats sauvages,
Laissez-vous mettre a la raison
Avant qu’un sot d’époux m’enferme en sa maison,
Engraissez-vous au potager,
Bruyères, houx, myrtils des bois, genêts des landes,
Engraissez-vous au potager
Avant qu’un sot d’époux ne me donne À manger.
Je suis l’alouette de Mai
Qui s’élance dans le matin À tire d’ailes,
Je suis l’alouette de Mai
Qui court aprés son cœur jusqu’au bout du ciel gai!
J’y volerai si haut, si haut,
Que les cogs, les dindons et toute la volaille,
— J’y volerai si haut, si haut, —
S’ils veulent m’attraper en seront pour leur saut.
Si haut, si haut dans la chaleur,
J’ai peur du ciel, j’ai peur, j’ai peur... les dieux sont proches
Si haut, si haut dans la chaleur,
Qu’un éclair tout a coup me brilera le cœur.
Et, brusque, du désert vermeil,
Il vient, il vient, il vient!... Hui! l’alouette est prise!
Et, brusque, du désert vermeil,
Un aigle fou m’emportera dans le soleil.