Valéry Larbaud

Valéry Larbaud

1881–1957 · a vécu 75 ans FR FR

n. 1881-08-29, Vichy · m. 1957-02-02, Vichy

Carpe diem...

Cueille ce triste jour d*hiver sur la mer grise,
D’un gris doux, la terre est bleue et le ciel bas
Semble tout à la fois désespéré et tendre ;
Et vois la salle de la petite auberge
Si gaie et si bruyante en été, les dimanches,
Et où nous sommes seuls aujourd’hui, venus
De Naples, non pour voir Baies et l’entrée des Enfers,
Mais pour nous souvenir mélancoliquement.

Cueille ce triste jour d’hiver sur la mer grise...
Te souviens-tu de Marienlyst ? (Oh, sur quel rivage,
Et en quelle saison sommes-nous ? je ne sais.)
On y va d’Elseneur, en été, sur des pelouses
Pâles; il y a le tombeau d’Hamlet et un hétel
Éclairé a l’électricité, avec tout le confort moderne.
C’était 1’été du Nord, lumineux, doux voilé.
Souviens-toi : on voyait la céte suédoise, en face,
Bleue, comme ce profil lointain de l’Italie.
Oh! aimes-tu ce jour autant que moi je l’aime ?

Cueille ce triste jour d’hiver sur la mer grise...
Oh! que n’ai-je passé ma vie a Elseneur!
Le petit port danois est tranquille, prés de la gare,
Comme le port définitif des existences.
Vivre danoisement dans la douceur danoise
De cette ville où est un château avec des démes en bronze
Vert-de-grisés ; vivre dans l’innocence, oui,
De n’importe quelle petite ville, quelque part,
Ow tout le monde serait pensif et silencieux,
Et ow l’on attendrait paisiblement la mort.

Cueille ce triste jour d’hiver sur la mer grise,
Et laisse-moi cacher mes yeux dans tes mains fraîches ;
J’ai besoin de douceur et de paix, ô ma sœur.
Sois mon jeune héros, ma Pallas protectrice,
Sois mon certain refuge et ma petite ville ;
Ce soir, mi Socorro, je suis une humble femme
Qui ne sait plus qu’étre inquiète et étre aimée.

A. 0. BARNABOOTH, IL. POESIES, I. Les Borborygmes.
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Poèmes

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Carpe diem...

Cueille ce triste jour d*hiver sur la mer grise,
D’un gris doux, la terre est bleue et le ciel bas
Semble tout à la fois désespéré et tendre ;
Et vois la salle de la petite auberge
Si gaie et si bruyante en été, les dimanches,
Et où nous sommes seuls aujourd’hui, venus
De Naples, non pour voir Baies et l’entrée des Enfers,
Mais pour nous souvenir mélancoliquement.

Cueille ce triste jour d’hiver sur la mer grise...
Te souviens-tu de Marienlyst ? (Oh, sur quel rivage,
Et en quelle saison sommes-nous ? je ne sais.)
On y va d’Elseneur, en été, sur des pelouses
Pâles; il y a le tombeau d’Hamlet et un hétel
Éclairé a l’électricité, avec tout le confort moderne.
C’était 1’été du Nord, lumineux, doux voilé.
Souviens-toi : on voyait la céte suédoise, en face,
Bleue, comme ce profil lointain de l’Italie.
Oh! aimes-tu ce jour autant que moi je l’aime ?

Cueille ce triste jour d’hiver sur la mer grise...
Oh! que n’ai-je passé ma vie a Elseneur!
Le petit port danois est tranquille, prés de la gare,
Comme le port définitif des existences.
Vivre danoisement dans la douceur danoise
De cette ville où est un château avec des démes en bronze
Vert-de-grisés ; vivre dans l’innocence, oui,
De n’importe quelle petite ville, quelque part,
Ow tout le monde serait pensif et silencieux,
Et ow l’on attendrait paisiblement la mort.

Cueille ce triste jour d’hiver sur la mer grise,
Et laisse-moi cacher mes yeux dans tes mains fraîches ;
J’ai besoin de douceur et de paix, ô ma sœur.
Sois mon jeune héros, ma Pallas protectrice,
Sois mon certain refuge et ma petite ville ;
Ce soir, mi Socorro, je suis une humble femme
Qui ne sait plus qu’étre inquiète et étre aimée.

A. 0. BARNABOOTH, IL. POESIES, I. Les Borborygmes.

Le don de soi-même

Je m’offre à chacun comme sa récompense ;
Je vous la donne même avant que vous l’ayez méritée.

Il y a quelque chose en moi,
Au fond de moi, au centre de moi,
Quelque chose d’infiniment aride
Comme le sommet des plus hautes montagnes;
Quelque chose de comparable au point mort de la rétine,
Et sans écho,
Et qui pourtant voit et entend;
Un être ayant une vie propre, et qui, cependant,
Vit toute ma vie, et écoute, impassible,
Tous les bavardages de ma conscience.

Un être fait de néant, si c’est possible,
Insensible à mes souffrances physiques,
Qui ne pleure pas quand je pleure,
Qui ne rit pas quand je ris,
Qui ne rougit pas quand je commets une action honteuse,
Et qui ne gémit pas quand mon cœur est blessé ;
Qui se tient immobile et ne donne pas de conseils,
Mais semble dire éternellement :
« Je suis là, indifférent à tout. »

C’est peut-être du vide comme est le vide,
Mais si grand que le Bien et le Mal ensemble
Ne le remplissent pas.
La haine y meurt d’asphyxie,
Et le plus grand amour n’y pénètre jamais.

Prenez donc tout de moi : le sens de ces poèmes,
Non ce qu’on lit, mais ce qui paraît au travers malgré moi :
Prenez, prenez, vous n’avez rien.
Et où que j’aille, dans l’univers entier,
Je rencontre toujours,
Hors de moi comme en moi,
L’irremplissable Vide,
L’inconquérable Rien.

Ode

Prête-moi ton grand bruit, ta grande allure si douce,
Ton glissement nocturne à travers l’Europe illuminée,
Ô train de luxe! et l’angoissante musique
Qui bruit le long de tes couloirs de cuir doré,
Tandis que derrière les portes laquées, aux loquets de
cuivre lourd,
Dorment les millionnaires.
Je parcours en chantonnant tes couloirs
Et je suis ta course vers Vienne et Budapesth,
Mêlant ma voix à tes cent mille voix,
Ô Harmonika-Zug!

J’ai senti pour la première fois toute la douceur de vivre,
Dans une cabine du Nord-Express, entre Wirballen et Pskow.
On glissait à travers des prairies où des bergers,
Au pied de groupes de grands arbres pareils à des collines,
Étaient vêtus de peaux de moutons crues et sales…
(Huit heures du matin en automne, et la belle cantatrice
Aux yeux violets chantait dans la cabine à côté.)
Et vous, grandes places à travers lesquelles j’ai vu passer
la Sibérie et les monts du Samnium,
La Castille âpre et sans fleurs, et la mer de Marmara sous
une pluie tiède !

Prêtez-moi, ô Orient-Express, Sud-Brenner-Bahn, prêtez-moi
Vos miraculeux bruits sourds et
Vos vibrantes voix de chanterelle ;
Prêtez-moi la respiration légère et facile
Des locomotives hautes et minces, aux mouvements
Si aisés, les locomotives des rapides,
Précédant sans effort quatre wagons jaunes à lettres d’or
Dans les solitudes montagnardes de la Serbie,
Et, plus loin, à travers la Bulgarie pleine de roses…

Ah! il faut que ces bruits et que ce mouvement
Entrent dans mes poèmes et disent
Pour moi ma vie indicible, ma vie
D’enfant qui ne veut rien savoir, sinon
Espérer éternellement des choses vagues.

Scheveningue, morte-saison

Dans le clair petit bar aux meubles bien cirés,
Nous avons longuement bu des boissons anglaises ;
C’était intime et chaud sous les rideaux tirés.
Dehors le vent de mer faisait trembler les chaises.

On eût dit un fumoir de navire ou de train :
J’avais le cœur serré comme quand on voyage ;
J’étais tout attendri, j’étais doux et lointain ;
J’étais comme un enfant plein d’angoisse et très sage.

Cependant, tout était si calme autour de nous!
Des gens, près du comptoir, faisaient des confidences.
Oh, comme on est petit, comme on est à genoux,
Certains soirs, vous sentant si près, Ô flots immenses !

Stockholm

Cité en pierres grises, claires et nettes
Coupées d’eaux vivantes et vertes
Qu’agitent de beaux steamers blancs comme des cygnes ;
Cité des joies de l’été, aux jardins pâles,
Et ciel bleu plus pâle encore si c’est possible,
Avec tant de gaieté chaude sous les arbres des brasseries,
Et vous, beaux soldats noirs, à cols jaunes,
Au grand soleil, sur le Blasicholmshamm, sortant de mon hétel,
Ce matin d’aoat je vous salue encore!
Fillettes qui vendez les journaux, court-vêtues,
En bleu clair avec des cols marins blancs,
Vous revoilà, toujours pour moi mystérieuses.
On ne sait : vous avez entre douze et vingt ans ;
On se demande si vous avez un amoureux ;
Vous vous ressemblez non seulement de costume,
Mais de visage, beaux visages blancs, brillants,
Aux traits aimablement durs, aux yeux farouches et bleus.
Il y a quelques années, je fus amoureux de vous toutes,
Comme j’ai été amoureux des bouquetières romaines,
Des jeunes filles de l’tle de Marken, qu’on va voir d’Amsterdam,
Des paysannes de Corfou, et même aussi
D’une fausse bohémienne joueuse d’orgue de Barbarie a Londres.
Le déguisement émeut toujours ce cœur de poète,
Et votre vue me fait imaginer des aventures.

Djiirgarden, jardins près loin des longs quais de pierres
Grises d’un gris si doux, si pur et estival!
Je veux errer dans ces bocages, le long de ces théâtres,
Le cœur tout alourdi de caloric-punch glacé.
J’irai dans les jardins des restaurations
Oud des messieurs enivrés dorment sur les tables ;
J’irai entendre la les derniers airs de Berlin.
Et puis je regarderai l’étalage merveilleux

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