Victoire Babois

Victoire Babois

1760–1839 · a vécu 78 ans FR FR

n. 1760-10-06, Versalhes · m. 1839-03-18, Paris

Agnès. Romance

D’où vient ce tourment plein de charmes,
Qui trouble mon cœur abattu ?
Je cherche, et je n’ai rien perdu ;
Mais pour qui donc coulent mes larmes ?
Douleur que j’aime est avec moi ;
Hélas ! dites-moi donc pourquoi.

Le murmure des eaux m’attire
Au bord des ruisseaux gémissants.
Je fuis les jeux, les feux brillants,
Pour Philomèle qui soupire :
Elle se plaint tout comme moi ;
Hélas ! dites-moi donc pourquoi.

Je crains l’éclatante harmonie
De nos belliqueuses chansons ;
J’aime et je retiens tous les sons
De la douce Mélancolie :
Elle soupire comme moi ;
Hélas ! dites-moi donc pourquoi.

Assise seule au pied d’un chêne,
Mon front s’incline sur ma main,
Puis je sens se gonfler mon sein ;
Mes nœuds, mon voile, tout me gêne :
En vain je demande pourquoi ;
Le savez-vous ? dites-le-moi.

Si j’aime une grotte bien sombre,
Si je cherche un obscur sentier,
Si je veux fuir le monde entier,
Ah ! voyez-vous, c’est que dans l’ombre
Ma douleur est mieux avec moi ;
Hélas ! dites-moi donc pourquoi.

Le soir, je me plais en silence
À contempler un ciel d’azur.
Ah ! comme lui mon cœur est pur ;
Mais quelle est donc cette souffrance,
Que j’aime et qui me fait languir ?
Dites-le-moi, dois-je en mourir ?
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Poèmes

3

Agnès. Romance

D’où vient ce tourment plein de charmes,
Qui trouble mon cœur abattu ?
Je cherche, et je n’ai rien perdu ;
Mais pour qui donc coulent mes larmes ?
Douleur que j’aime est avec moi ;
Hélas ! dites-moi donc pourquoi.

Le murmure des eaux m’attire
Au bord des ruisseaux gémissants.
Je fuis les jeux, les feux brillants,
Pour Philomèle qui soupire :
Elle se plaint tout comme moi ;
Hélas ! dites-moi donc pourquoi.

Je crains l’éclatante harmonie
De nos belliqueuses chansons ;
J’aime et je retiens tous les sons
De la douce Mélancolie :
Elle soupire comme moi ;
Hélas ! dites-moi donc pourquoi.

Assise seule au pied d’un chêne,
Mon front s’incline sur ma main,
Puis je sens se gonfler mon sein ;
Mes nœuds, mon voile, tout me gêne :
En vain je demande pourquoi ;
Le savez-vous ? dites-le-moi.

Si j’aime une grotte bien sombre,
Si je cherche un obscur sentier,
Si je veux fuir le monde entier,
Ah ! voyez-vous, c’est que dans l’ombre
Ma douleur est mieux avec moi ;
Hélas ! dites-moi donc pourquoi.

Le soir, je me plais en silence
À contempler un ciel d’azur.
Ah ! comme lui mon cœur est pur ;
Mais quelle est donc cette souffrance,
Que j’aime et qui me fait languir ?
Dites-le-moi, dois-je en mourir ?

Deuxième élégie

En vain toujours errante, et toujours inquiète,
Je crois fuir ma douleur en fuyant ma retraite.
Ici pour mes yeux seuls la nature est en deuil,
Et tout semble avec moi gémir sur un cercueil.
Malgré moi-même, hélas ! de ma fille expirante
Je retrouve en tous lieux l’image déchirante ;
Je sens encor ses maux, je la revois en pleurs,
Tour à tour résistant, succombant aux douleurs,
S’attacher à mon sein, et d’une main débile
Sur ce sein malheureux se chercher un asile.
Le nom de mère, hélas ! qui fit tout mon bonheur,
Ses accents douloureux l’ont gravé dans mon cœur.
Par un dernier effort où survit sa tendresse,
Je la vois surmonter ses tourments, sa faiblesse ;
Ses yeux cherchent mes yeux, sa main cherche ma main ;
Elle m’appelle encore, et tombe sur mon sein…
Dieu puissant, Dieu cruel, tu combles ma misère ;
C’en est fait, elle expire, et je ne suis plus mère !
Ses yeux, ses yeux si doux sont fermés pour toujours.
Ma fille !… Non, le sort n’a pas tranché tes jours ;
Me séparer de toi n’est pas en sa puissance :
La preuve de ta vie est dans mon existence.
Oh ! reste dans mes bras ; pour combattre tes maux
J’inventerai des soins et des secours nouveaux ;
Tout deviendra possible au transport qui m’inspire :
Ma fille, tu vivras, puisqu’enfin je respire.
Accusant, menaçant, implorant tous les dieux,
J’invoquerai pour toi les enfers et les cieux ;
Palpitante d’effroi ta mère infortunée
Ose te disputer à la Mort étonnée ;
Entends, entends mes cris… Tu ne me réponds plus…
Ô trop aveugle espoir ! ô tourments inconnus !…
Dieu, rends-moi mon erreur et ce transport funeste ;
Mon délire est, hélas ! le seul bien qui me reste.

Mon sexe, dites-vous…

Mon sexe, dites-vous, déshérité des cieux,
Ne sait juger ni vers ni prose.
Un style clair et pur, obscur ou vicieux ;
Du bon ou du mauvais : c’est pour lui même chose.
Jamais de l’analyse il ne prit le compas,
Enfin de l’art d’écrire il ne se doute pas.
Hé bien, passe pour l’art d’écrire :
Mais il faut nous permettre au moins de savoir lire.
Si vous tenez rigueur, si vous n’accordez rien,
Nous lirons malgré vous, et nous lirons très bien.
On a vu, grâce à la sottise,
On voit et l’on verra pédants lourds et diffus
Écrire sans s’entendre et sans être entendus,
Et s’admirer surtout quoi que la raison dise.
Mais femme en l’art des mots est beaucoup moins apprise :
De la clarté du sens elle fait plus de cas,
Et n’admire jamais ce qu’elle n’entend pas.
Bien il est vrai pourtant que l’austère analyse
Ne procède pas à sa guise.
Elle s’en va décomposant,
Recomposant et détruisant,
Sur l’avenir, sur le présent,
La douce illusion que la nature a mise.
Cette méthode exacte a pour nous peu d’appas ;
Messieurs, ne vous en fâchez pas :
On peut être, je crois, sans vous faire une injure,
Du même avis que la nature.
Et puis, la vérité qui marche pas à pas,
Bientôt nous conduirait peut-être
À vouloir juger notre maître ;
Et quel serait votre embarras,
Si nous allions vous bien connaître !
En vous analysant sans nous laisser charmer,
Le résultat bien net d’une telle science
Ne nous offrirait pas, je pense,
Trop de raisons pour vous aimer.

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