Georges Schehadé

Georges Schehadé

1905–1989 · a vécu 83 ans LB LB

n. 1905-11-02, Alexandria · m. 1989-01-17, Paris

Poèmes

12

Cage d’oiseau

Je suis une cage d’oiseau
Une cage d’os
Avec un oiseau

L’oiseau dans sa cage d’os

Il y à des jardins...

Il y a des jardins qui n’ont plus de pays
Et qui sont seuls avec l’eau
Des colombes les traversent bleues et sans nids
Mais la lune est un cristal de bonheur
Et l’enfant se souvient d’un grand désordre clair.

LES POESIES, Poésies IT. 1948.

Ils ne savent pas...

Ils ne savent pas qu’ils ne vont plus revoir
Les vergers d’exil et les plages familières
Les étoiles qui voyagent avec des jambes de sel
Quand la nuit est triste de plusieurs beautés
Ils oublient qu’ils ne vont plus entendre
Le vent de la grille et le chien des images
L’eau qui dort sur la couleur des pierres
La nuit avec des violons de pluie

Tant de magie pour rien!
Si ce n’était ce souvenir d’un autre monde
Avec des oiseaux de chair dans la prairie
Avec des montagnes comme des granges
O mon enfance ô ma folie!
LES POESIES, Poésies I. 1949.

J’écoute la chanson trés vague du ruisseau

J’écoute la chanson trés vague du ruisseau,
Et celle aussi que fait dans le bois gris, la brise,
La chanson qu’au ciel bleu chante la nuit surprise
De se trouver si tendre à frdler les roseaux.

J’écoute la chanson bien triste de mon Ame
Effrayée a se voir aussi prête à amour,
Et de ne trouver pas, quoique cherchant toujours,
A son embrassement quelque rêve... une femme.

Je m’endormirai volontiers jeune femme...

Je m’endormirai volontiers jeune femme
N’éblouissez pas l’oiseau qui me regarde
Les couleurs naissent dans les sommeils
Cette semaine les fleurs sont irrespirables
Et c’est un effort vers ta bouche que je perds.
Maintenant que je suis a l’état limpide de pierre
Hors des saisons comme une essence
La bouche mal gardée comme la grille de la route
La nuit jette nos lampes dans les arbres.

LES POESIES, Poésies I. 1938.

Je marche a cété d’une joie

Je marche a cété d’une joie
D’une joie qui n’est pas a moi
D’une joie à moi que je ne puis pas prendre

Je marche à cété de moi en joie
J’entends mon pas en joie qui marche a cété de moi
Mais je ne puis changer de place sur le trottoir
Je ne puis pas mettre mes pieds dans ces pas-la

Ma solitude n’à pas été bonne

Ma solitude au bord de la nuit
N’a pas été bonne
Ma solitude n’a pas été tendre
A la fin de la journée au bord de la nuit
Comme une Ame qu’on a suivie sans plus attendre
L’ayant reconnue pour sœur.

Ma solitude n’a pas été bonne
Comme celle qu’on a suivie
Sans plus attendre choisie
Comme une épouse inébranlable
Pour la maison de notre vie
Et le cercueil de notre mort
Gardien de nos os silencieux
Dont notre Ame se détache.

Ma solitude au bord de la nuit
N’a pas été cette amie
L’accompagnement de cette gardienne
La profondeur claire de ce puits
Le lieu retrait de notre amour
Ow notre cœur se noue et se dénoue
Au centre de notre attente.
Elle nous est venue comme une folie par surprise
Comme une eau qui monte
Et s’infiltre au-dedans
Par les fissures de notre carcasse
Par tous les trous de notre architecture
Mal recouverte de chair
Et que laissent ouverte
Les vers de notre putréfaction.

Elle est venue une infidélité
Comme une fille de mauvaise vie
Qu’on a suivie
Pour s’en aller
Elle est venue pour nous ravir et pour nous lâcher.
Dans le cercle de notre lâcheté
Elle est venue pour nous voler
Et nous laisser désemparé
Elle est venue pour nous séparer

Alors l’Ame en peine la-bas
C’est nous qu’on ne rejoint pas
C’est moi que j’ai déserté
C’est mon Ame qui fait cette promenade cruelle
Toute nue au froid désert
Durant que je me livre a cet arrêt tout seul
A cette solitude fermée
Pour ne pas prendre part au terrible jeu
A l’exigence de toutes ces petites
Secondes irremplagables,

Et quelle ombre au bord du parvis
Quelle ombre lumineuse amie
Attend les pas de nos déroutes
Que nulle pitié n’a suivie
Ni la nétre.

POESIES COMPLETES.

On a décidé de faire la nuit

On a décidé de faire la nuit
Pour une petite étoile problématique
A-t-on le droit de faire la nuit
Nuit sur le monde et sur notre cœur
Pour une étincelle
Luira-t-elle
Dans le ciel immense désert

On a décidé de faire la nuit
Pour sa part
De lâcher la nuit sur la terre
Quand on sait ce que c’est
Quelle bête c’est
Quand on a connu quel désert
Elle fait à nos yeux sur son passage

On a décidé de lâcher la nuit sur la terre
Quand on sait ce que c’est
Et de prendre sa faction solitaire
Pour une étoile encore qui n’est pas sire
Qui sera peut-étre une étoile filante
Ou bien le faux éclair d’une illusion
Dans la caverne que creusent en nous
Nos avides prunelles.

POESIES COMPLETES.

Sombrer

Ah! cette volupté sans bornes de périr
De sombrer dans la mer de la désespérance,
Dans un océan noir de morbide souffrance
Od la raison s’enlise et se comprend mourir!

Sentir, sentir, qu’on disparaît dans l’ombre immense
Et puis, sombrer toujours, ne pas se retenir,
Entendre au fond de soi quelque chose frémir,
Croire que c’est la mort peut-étre qui commence...

Le navire a frappé quelqu’invisible écueil :
Penché dessus le gouffre noir comme un cercueil,
Il frémit dans la nuit qui l’environne : il sombre...

Le capitaine est la, superbe sur le pont :
Il n’a pas voulu fuir. Ivre, de son cil sombre,
Il regarde monter les abîmes sans fond!

Sous un feuillage indifférent...

Sous un feuillage indifférent à l’oiseau salarié
Je dis que les pommes sont justes et belles
Dans la tristesse du matin
Je parle d’une rose plus précieuse
Que les rides du jardinier

Parce que les livres sont dans les chambres
Parce qu’il y a de l’eau dans le corps des amants.

LES POESIES, Poésies III. 1949.

Livres

2

Commentaires (0)

Partager
Se connecter pour publier un commentaire.

Pas encore de commentaires. Soyez le premier à commenter.