Je meurs, et les soucis qui sortent du martyre
Je meurs, et les soucis qui sortent du martyre
Que me donne l’absence, et les jours, et les nuicts
Font tant, qu’à tous momens je ne sçay que je suis
Si j’empire du tout ou bien si je respire.
Un chagrin survenant mille chagrins m’attire
En me cuidant aider moy-mesme je me nuis,
L’infini mouvement de mes roulants ennuis
M’emporte et je le sens, mais je ne le puis dire.
Je suis cet Acteon de ces chiens deschiré !
Et l’esclat de mon ame est si bien altéré
Qu’elle qui me devroit faire vivre me tuë :
Deux Deesses nous ont tramé tout nostre sort
Mais pour divers sujet nous trouvons mesme mort
Moy de ne la voir point, et lui de l’avoir veuë.
Les vents grondoyent en l’air, les plus sombres nuages
Les vents grondoyent en l’air, les plus sombres nuages
Nous desroboyent le jour pesle mesle entassez
Les abismes d’enfer estoyent au ciel poussez
La mer s’enfloit des monts, et le monde d’orages :
Quand je vy qu’un oyseau delaissant nos rivages
S’envole au beau milieu de ces flots courroucez,
Y pose de son nid les festus ramassez
Et rappaise soudain ses escumeuses rages.
L’amour m’en fit autant, et comme un Alcion
L’autre jour se logea dedans ma passion
Et combla de bon-heur mon ame infortunee.
Après le trouble, en fin, il me donna la paix
Mais le calme de mer n’est qu’une fois l’annee
Et celuy de mon ame y sera pour jamais.
Sonnet
Qui sont, qui sont ceux-là, dont le cœur idolâtre
Se jette aux pieds du Monde, et flatte ses honneurs,
Et qui sont ces valets, et qui sont ces Seigneurs,
Et ces âmes d’Ébène, et ces faces d’Albâtre ?
Ces masques déguisés, dont la troupe folâtre
S’amuse à caresser je ne sais quels donneurs
De fumées de Cour, et ces entrepreneurs
De vaincre encor le Ciel qu’ils ne peuvent combattre ?
Qui sont ces louvoyeurs qui s’éloignent du Port ?
Hommagers à la Vie, et félons à la Mort,
Dont l’étoile est leur Bien, le Vent leur fantaisie ?
Je vogue en même mer, et craindrais de périr
Si ce n’est que je sais que cette même vie
N’est rien que le fanal qui me guide au mourir.
Sonnet sur le mesme subject
Mortels, qui des mortels avez prins vostre vie,
Vie qui meurt encor dans le tombeau du Corps :
Vous qui rammoncelez vos thresors, des thresors
De ceux dont par la mort la vie fust ravie :
Vous qui voyant de morts leur mort entresuyvie,
N’avez point de maisons que les maisons des morts,
Et ne sentez pourtant de la mort un remors,
D’où vient qu’au souvenir son souvenir s’oublie ?
Est-ce que vostre vie adorant ses douceurs
Deteste des pensers de la mort les horreurs,
Et ne puisse envier une contraire vie ?
Mortels, chacun accuse, et j’excuse le tort
Qu’on forge en vostre oubly. Un oubly d’une mort
Vous monstre un souvenir d’une eternelle vie.
Stance de la mort
… Je te sens bien esmeu de quelque inquiétude,
Quand tu viens à songer à ceste servitude,
Mais ce songe s’estouffe au sommeil de ce corps :
Que si la voix de Dieu te frappe les oreilles,
De ce profond sommeil soudain tu te resveilles :
Mais quand elle a passé soudain tu te rendors.
Tu surmontes tantost, mais tantost tu succombes,
Tu vas tantost au Ciel, mais tantost tu retombes,
Et le Monde t’enlasse encore en ses destours :
C’est bien plus, car tu crains ce que plus tu désires,
Ton Esperance mesme a pour toy des martyres,
Et bref tu vois ton Bien, mais tu suis le rebours.
Encor ce peu de temps que tu mets à résoudre
Ton départ de la Terre, un nuage de poudre
Que tu pousses en l’air enveloppe tes pas :
J’ay bien veu sauteler les bouillons de ton zèle,
J’ay veu fendre le vent aux cerceaux de ton aisle,
Mais tu t’es rafroidy pour revoler en bas.
Helas ! que cerches tu dans ces relants abysmes,
Que tu noircis sans fin des horreurs de tes crimes?
He! que tastonnes-tu dans ceste obscureté,
Où ta clarté, du vent de Dieu mesme allumée,
Ne pousse que les flots d’une espaisse fumée,
Et contrainct à la mort son immortalité ?
Quelle plaine en l’Enfer de ces pointus encombres ?
Quel beau jour en la nuict de ces affreuses ombres ?
Quel doux largue au destroit de tant de vents battu?
Repren cœur, mon Esprit, repren nouvelle force,
Toy mouëlle d’un festu perce à travers l’escorce,
Et, vivant, fay mourir l’escorce, et le festu.
Appren mesme du Temps, que tu cerches d’estendre,
Qui coule, qui se perd, et ne te peut attendre,
Tout se haste, se perd, et coule avec ce Temps :
Où trouveras-tu donc quelque longue durée ?
Ailleurs : mais tu ne peux sans la fin musuree
De ton mal, commencer le Bien que tu pretens.
Ton mal c’est ta prison, et ta prison encore
Ce corps dont le soucy jour et nuict te dévore :
Il faut rompre, il faut rompre en fin ceste prison.
Tu seras lors au Calme, au beau jour, à la plaine,
Au lieu de tant de vents, tant de nuict, tant de geine,
Qui battent, qui noircist, qui presse ta raison.