Épitaphe
Jean Passerat icy sommeille,
Attendant que l’Ange l’esveille :
Et croit qu’il se resveillera
Quand la trompette sonnera.
Ode
De toute amoureuse poursuite
Quelque plaisir l’on peut tirer :
Mais ce plaisir traine à sa suite
Un penser pour nous martyrer.
Qui a ce bien de voir sa dame
Son œil y prent un doux repas :
Le baiser peut rappeler l’ame
De l’amant prochain du trespas.
Le devis l’esprit reconforte,
Tant peut un gracieus propos :
Le seul penser jamais n’apporte
Aux amoureus aucun repos.
Toujours de sa griffe pointuë
Il me serre, et me pince fort :
Toujours de mille morts me tuë,
Et je renais après ma mort.
O penser, qui si fort me grefves,
Et de souci mon ame pais :
Donne moy au moins quelques trefves,
Si tu ne veus aucunes pais.
Fils d’Amour, esbranle tes ailes,
Va penser, va pour moy parler
A la plus belle des plus belles,
Puisque mon pied n’y peut aller.
Bien propre à tel message faire,
Quand là tu seras arrivé,
Di luy, fidèle secretaire,
Tout mon secret le plus privé.
Je te supplie en recompense
De ce mal dont tu me poursuis
De faire en sorte qu’elle pense
A quelques uns de mes ennuis.
Remonstre luy la peine dure,
L’angoisse amere, et le tourment
Qu’un miserable amant endure
Loing de son cœur si longuement.
Si tost que mon visage blesme
Recouvrera sa guérison,
Di qu’après toi j’yrai moy-mesme
Chercher mon cœur en sa prison.
Ode en vers saphiques et adoniques et ensemble rythmée
On demande en vain que la serve raison
Rompe pour sortir l’amoureuse prison :
Plus je veux briser le lien de Cypris,
Plus je me voy pris.
L’esprit insensé ne se paist que d’ennuis,
Plaintes et sanglots : ne repose les nuits,
Pour guarir ces maux, que l’aveugle vainqueur
Sorte de mon cœur,
Pren pitié des tiens, tire hors de mon flanc
Tant de traits lancés, enyvrés de mon sang.
Moindre soit l’ardeur de ton aspre flambeau,
Archerot oyseau.
Ou, si mon tourment renouvelle toujours,
Il me faut trancher le filet de mes jours.
Sur ce traistre Enfant je seray le plus fort
Quand je seray mort.
Prières de passerat mourant
Je souffre des douleurs qui passent toute rage,
Mais Dieu de les souffrir me preste le courage.
Il tempere l’ardeur et l’inflammation,
Quand je pense à sa mort et à sa passion.
Luy, Fils de l'Eternel, et de la Vierge mere
Mourut pour nous en Croix de douleur tres-amere,
Et monstra le chemin à ses saints bien heureux
De parvenir au Ciel par tourment douloureux.
Souvienne-toy Seigneur de la foiblesse humaine,
Modérant s’il te plaist la rigueur de ma peine.
Je suis sans ton secours de douleur surmonté.
Advienne toutefois ta sainte volonté.
Paix et repos, Seigneur je te demande,
En ma douleur, dont la force est si grande.
Quatre ans passés dans un lict attaché
Et plus encor des liens de peché.
Un plus grand mal que celuy que j’endure,
J’ai mérité : mais la peine est bien dure :
S’il ne te plaist oublier mes forfaits
Je n’en puis plus, et tombe soubs le fais.
Dieu qui as de ton sang lavé tous nos péchés,
Qui les as en mourant à ta croix attachés,
Rends mon ame, ô Seigneur, nette de toute ordure
Luy faisant avoir part au bien qui toujours dure.
Je quitte la vie humaine :
Bon espoir au ciel m’emmeine.
Je ne pense plus à rien
De mortel et terrien.
Mon ame, comme divine
Veut revoir son origine.
A Dieu amis, et ma douce patrie,
Assés content je sors de ceste vie,
Puisqu’en partant ce confort je reçois,
Que j’ay vescu, et suis mort bon François.