Marceline Desbordes-Valmore

Marceline Desbordes-Valmore

1786–1859 · a vécu 73 ans FR FR

n. 1786-06-20, Douai · m. 1859-07-23, Paris

Bonsoir

Il a demandé l’heure ; oh ! le triste présage !
Autrefois j’étais seule attentive à ce soin.
Qui peut avant le soir l’appeler au village ?
Hélas ! pour me répondre, il est déjà si loin !

Je l’ai suivi des yeux pour rencontrer sa vue,
Et sans me regarder il a doublé ses pas.
Il n’a donc pas senti ma douleur imprévue ?
Je le devinais mieux quand il souffrait tout bas !

Eh bien, je ne veux pas lui dire que je l’aime ;
Je ne l’aimerai plus, j’en aurai le pouvoir ;
Je l’ai déjà ; déjà, je ne suis plus la même…
Ah ! pour le lui prouver, que je voudrais le voir !

Non, qu’il ne vienne pas ! il prévient mon envie.
Bonsoir… pourquoi mes pleurs tombent-ils sur ma main ?
Il m’a repris son cœur, je lui reprends ma vie…
Mais, si je le pensais, vivrais-je encor demain !
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Poèmes

13

Rêve intermittent d’une nuit triste

. . . . . .
Vers vos nids chanteurs laissez-les donc aller :
L’enfant sait déjà qu’ils naissent pour voler.

Déjà son esprit, prenant goût au silence,
Monte où sans appui l’alouette s’élance,

Et s’isole et nage au fond du lac d’azur
Et puis redescend le gosier plein d’air pur.

Que de l’oiseau gris l’hymne haute et pieuse
Rende à tout jamais son âme harmonieuse !

Que vos ruisseaux clairs, dont les bruits m’ont parlé,
Humectent sa voix d’un long rythme perlé !

Avant de gagner sa couche de fougère,
Laissez-la courir, curieuse et légère,

Au bois où la lune épanche ses lueurs
Dans l’arbre qui tremble inondé de ses pleurs,

Afin qu’en dormant sous vos images vertes
Ses grâces d’enfant en soient toutes couvertes.
. . . . . .

Souvenir

Quand il pâlit un soir, et que sa voix tremblante
S’éteignit tout à coup dans un mot commencé;
Quand ses yeux, soulevant leur paupière brûlante,
Me blessèrent d’un mal dont je le crus blessé;
Quand ses traits plus touchants, éclairés d’une flamme
Qui ne s’éteint jamais,
S’imprimèrent vivants dans le fond de mon âme,
Il n’aimait pas, j’aimais!

Une lettre de femme

Les femmes, je le sais, ne doivent pas écrire ;
J’écris pourtant,
Afin que dans mon cœur au loin tu puisses lire
Comme en partant.

Je ne tracerai rien qui ne soit dans toi-même
Beaucoup plus beau :
Mais le mot cent fois dit, venant de ce qu’on aime,
Semble nouveau.

Qu’il te porte au bonheur ! Moi, je reste à l’attendre,
Bien que, là-bas,
Je sens que je m’en vais, pour voir et pour entendre
Errer tes pas.

Ne te détourne point s’il passe une hirondelle
Par le chemin,
Car je crois que c’est moi qui passerai, fidèle,
Toucher ta main.

Tu t’en vas, tout s’en va ! Tout se met en voyage,
Lumière et fleurs,
Le bel été te suit, me laissant à l’orage,
Lourde de pleurs.

Mais si l’on ne vit plus que d’espoir et d’alarmes,
Cessant de voir,
Partageons pour le mieux : moi, je retiens les larmes,
Garde l’espoir.

Non, je ne voudrais pas, tant je te suis unie,
Te voir souffrir :
Souhaiter la douleur à sa moitié bénie,
C’est se haïr.

Livres

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