Poèmes de ce thème
Société et monde
Agénor Altaroche
L’impôt du pauvre
Le percepteur trouve qu’on tarde ;
Il veut être payé ce soir.
— J’ai quelques sous, mais je les garde
Pour vous acheter du pain noir.
Si je n’en porte à votre mère,
Enfants, la soupe manquera !…
— Va payer l’impôt, pauvre père ;
Nous mangerons… quand Dieu voudra.
Le travail, toute la semaine,
Charge mes membres harassés ;
Eh bien ! que m’importe la peine,
Lorsque pour vous je gagne assez !
Le soir, en me couchant, j’espère
Qu’un meilleur jour demain luira…
— Va payer l’impôt, pauvre père ;
Nous mangerons… quand Dieu voudra.
— La faim !… par les miens endurée !…
— À l’État il faut de l’argent,
Et c’est pour nourrir sa livrée
Que le fisc se montre exigeant.
Le budget qu’on nous délibère
À plus d’un milliard montera.
Va payer l’impôt, pauvre père ;
Nous mangerons… quand Dieu voudra.
— Quoi ! pas de pain pour ma famille !
— Le trône a besoin de splendeur.
On veut que tout courtisan brille ;
Au pays cela fait honneur.
Tout l’hiver, chaque ministère
Par ordre de jours recevra.
Va payer l’impôt, pauvre père ;
Nous mangerons… quand Dieu voudra.
— Pour engraisser leur politique
Faudra-t-il vendre nos haillons !
— À nos vieux amis d’Amérique
On a payé vingt-cinq millions.
Le czar présente avec colère
Un vieux compte… on le réglera.
Va payer l’impôt, pauvre père ;
Nous mangerons… quand Dieu voudra.
— Ma bourse et mon buffet sont vides…
— Paris de merveilles s’emplit,
On bâtit des palais splendides,
Versailles même s’embellit.
Tribut d’une terre étrangère,
L’obélisque se dressera.
Va payer l’impôt, pauvre père ;
Nous mangerons… quand Dieu voudra.
— Avoir faim ! Ô pensée affreuse !
— On a faim dans tous les pays.
Des pauvres la race est nombreuse ;
Ils en ont cent mille à Paris.
Gras de luxe et de bonne chère,
Jack au fond d’an palais vivra.
Va payer l’impôt, pauvre père ;
Nous mangerons… quand Dieu voudra.
— Chers enfants ! souffrir à votre âge !
— L’argent du fisc est bien placé.
Il fallait un pont au village,
C’est un chemin qu’on a tracé.
Le préfet possède une terre,
Tout près la route passera.
Va payer l’impôt, pauvre père ;
Nous mangerons… quand Dieu voudra.
— Payer, quand chez moi la disette…
— C’est là notre rôle éternel ;
Nous payons pour notre piquette,
Pour notre hutte et notre sel.
Ces taxes, incurable ulcère,
Le riche seul les votera…
Va payer l’impôt, pauvre père ;
Nous mangerons… quand Dieu voudra.
— Enfants, le besoin vous dévore ;
Je dois garder mes derniers sous !
— Qui dort dîne… Il nous reste encore
Un seul lit pour nous coucher tous.
Paie… ou ce grabat de misère
Le recors demain le vendra.
Va payer l’impôt, pauvre père ;
Nous mangerons… quand Dieu voudra.
Il veut être payé ce soir.
— J’ai quelques sous, mais je les garde
Pour vous acheter du pain noir.
Si je n’en porte à votre mère,
Enfants, la soupe manquera !…
— Va payer l’impôt, pauvre père ;
Nous mangerons… quand Dieu voudra.
Le travail, toute la semaine,
Charge mes membres harassés ;
Eh bien ! que m’importe la peine,
Lorsque pour vous je gagne assez !
Le soir, en me couchant, j’espère
Qu’un meilleur jour demain luira…
— Va payer l’impôt, pauvre père ;
Nous mangerons… quand Dieu voudra.
— La faim !… par les miens endurée !…
— À l’État il faut de l’argent,
Et c’est pour nourrir sa livrée
Que le fisc se montre exigeant.
Le budget qu’on nous délibère
À plus d’un milliard montera.
Va payer l’impôt, pauvre père ;
Nous mangerons… quand Dieu voudra.
— Quoi ! pas de pain pour ma famille !
— Le trône a besoin de splendeur.
On veut que tout courtisan brille ;
Au pays cela fait honneur.
Tout l’hiver, chaque ministère
Par ordre de jours recevra.
Va payer l’impôt, pauvre père ;
Nous mangerons… quand Dieu voudra.
— Pour engraisser leur politique
Faudra-t-il vendre nos haillons !
— À nos vieux amis d’Amérique
On a payé vingt-cinq millions.
Le czar présente avec colère
Un vieux compte… on le réglera.
Va payer l’impôt, pauvre père ;
Nous mangerons… quand Dieu voudra.
— Ma bourse et mon buffet sont vides…
— Paris de merveilles s’emplit,
On bâtit des palais splendides,
Versailles même s’embellit.
Tribut d’une terre étrangère,
L’obélisque se dressera.
Va payer l’impôt, pauvre père ;
Nous mangerons… quand Dieu voudra.
— Avoir faim ! Ô pensée affreuse !
— On a faim dans tous les pays.
Des pauvres la race est nombreuse ;
Ils en ont cent mille à Paris.
Gras de luxe et de bonne chère,
Jack au fond d’an palais vivra.
Va payer l’impôt, pauvre père ;
Nous mangerons… quand Dieu voudra.
— Chers enfants ! souffrir à votre âge !
— L’argent du fisc est bien placé.
Il fallait un pont au village,
C’est un chemin qu’on a tracé.
Le préfet possède une terre,
Tout près la route passera.
Va payer l’impôt, pauvre père ;
Nous mangerons… quand Dieu voudra.
— Payer, quand chez moi la disette…
— C’est là notre rôle éternel ;
Nous payons pour notre piquette,
Pour notre hutte et notre sel.
Ces taxes, incurable ulcère,
Le riche seul les votera…
Va payer l’impôt, pauvre père ;
Nous mangerons… quand Dieu voudra.
— Enfants, le besoin vous dévore ;
Je dois garder mes derniers sous !
— Qui dort dîne… Il nous reste encore
Un seul lit pour nous coucher tous.
Paie… ou ce grabat de misère
Le recors demain le vendra.
Va payer l’impôt, pauvre père ;
Nous mangerons… quand Dieu voudra.
Agénor Altaroche
Quel froid !
Sans feu Paris ne peut plus vivre ;
Il court, tout crispé de frissons,
Secouant sa barbe de givre
Et son lourd manteau de glaçons.
Sous la laine où le vent pénètre,
Chaque nez rouge que l’on voit
Dit encor mieux qu’un thermomètre :
Quel froid ! quel froid !
Dans sa mansarde crevassée,
Ouverte aux injures du temps,
Le pauvre sous la paille usée
Cache ses membres grelottants.
Trop faible, en vain sa voix appelle
Le pain qui manque… À son vieux toit
Un seul hôte reste fidèle :
Le froid ! le froid !
Le monarque, en dix-huit cent trente,
Sur ses pas amassait toujours
La foule enthousiaste, ardente,
Sous le chaud soleil des trois jours.
Mais quand sur le quai la cour passe,
Aujourd’hui, Seine et peuple, on voit
Tout immobile, tout de glace…
Quel froid ! quel froid !
Toujours la gauche dynastique,
Éprise de programmes creux,
Poursuit sa futile tactique
De demi-pas, de demi-vœux.
Son éloquence en vain s’agite
Et tourne dans un cercle étroit ;
Le peuple dit en passant vite :
C’est froid ! c’est froid !
Chaque matin, près de Lisette,
Mon voisin, adroit séducteur,
Sans feu, dans une humble chambrette,
De sa flamme exprime l’ardeur.
Mais lorsqu’après l’amour en fraude,
L’amour conjugal le reçoit,
Quoique la chambre soit bien chaude,
Quel froid ! quel froid !
En dépit des calorifères,
Le froid pénètre un peu partout,
Dans les salons des ministères,
Et même dans plus d’un grand raout.
À l’Institut où l’on sommeille,
Aux Cours où sans peine on s’asseoit,
Aux Français où l’art se réveille,
Quel froid ! quel froid !
Mais je sens, malgré ma douillette,
Qu’en mon corps le froid s’est glissé,
Car le feu sacré du poète
Est lui-même au froid exposé,
Je n’ai plus la force d’écrire
Et la plume échappe à mon doigt…
Cessons, car vous pourriez me dire :
C’est froid ! c’est froid !
Il court, tout crispé de frissons,
Secouant sa barbe de givre
Et son lourd manteau de glaçons.
Sous la laine où le vent pénètre,
Chaque nez rouge que l’on voit
Dit encor mieux qu’un thermomètre :
Quel froid ! quel froid !
Dans sa mansarde crevassée,
Ouverte aux injures du temps,
Le pauvre sous la paille usée
Cache ses membres grelottants.
Trop faible, en vain sa voix appelle
Le pain qui manque… À son vieux toit
Un seul hôte reste fidèle :
Le froid ! le froid !
Le monarque, en dix-huit cent trente,
Sur ses pas amassait toujours
La foule enthousiaste, ardente,
Sous le chaud soleil des trois jours.
Mais quand sur le quai la cour passe,
Aujourd’hui, Seine et peuple, on voit
Tout immobile, tout de glace…
Quel froid ! quel froid !
Toujours la gauche dynastique,
Éprise de programmes creux,
Poursuit sa futile tactique
De demi-pas, de demi-vœux.
Son éloquence en vain s’agite
Et tourne dans un cercle étroit ;
Le peuple dit en passant vite :
C’est froid ! c’est froid !
Chaque matin, près de Lisette,
Mon voisin, adroit séducteur,
Sans feu, dans une humble chambrette,
De sa flamme exprime l’ardeur.
Mais lorsqu’après l’amour en fraude,
L’amour conjugal le reçoit,
Quoique la chambre soit bien chaude,
Quel froid ! quel froid !
En dépit des calorifères,
Le froid pénètre un peu partout,
Dans les salons des ministères,
Et même dans plus d’un grand raout.
À l’Institut où l’on sommeille,
Aux Cours où sans peine on s’asseoit,
Aux Français où l’art se réveille,
Quel froid ! quel froid !
Mais je sens, malgré ma douillette,
Qu’en mon corps le froid s’est glissé,
Car le feu sacré du poète
Est lui-même au froid exposé,
Je n’ai plus la force d’écrire
Et la plume échappe à mon doigt…
Cessons, car vous pourriez me dire :
C’est froid ! c’est froid !
Agrippa d'Aubigné
Ouy, mais ainsi qu’on voit en la guerre civile
Ouy, mais ainsi qu’on voit en la guerre civile
Les débats des plus grands, du foible et du vainqueur
De leur doubteux combat laisser tout le malheur
Au corps mort du païs, aux cendres d’une ville,
Je suis le champ sanglant où la fureur hostile
Vomit le meurtre rouge, et la scytique horreur
Qui saccage le sang, richesse de mon cœur,
Et en se débattant font leur terre stérile.
Amour, fortune, hélas! appaisez tant de traicts,
Et touchez dans la main d’une amiable paix ;
Je suis celuy pour qui vous faictes tant la guerre.
Assiste, amour, tous jours à mon cruel tourment!
Fortune, appaise toy d’un heureux changement,
Ou vous n’aurez bientost ny dispute, ny terre.
Les débats des plus grands, du foible et du vainqueur
De leur doubteux combat laisser tout le malheur
Au corps mort du païs, aux cendres d’une ville,
Je suis le champ sanglant où la fureur hostile
Vomit le meurtre rouge, et la scytique horreur
Qui saccage le sang, richesse de mon cœur,
Et en se débattant font leur terre stérile.
Amour, fortune, hélas! appaisez tant de traicts,
Et touchez dans la main d’une amiable paix ;
Je suis celuy pour qui vous faictes tant la guerre.
Assiste, amour, tous jours à mon cruel tourment!
Fortune, appaise toy d’un heureux changement,
Ou vous n’aurez bientost ny dispute, ny terre.
Agrippa d'Aubigné
Si quelqu’un me reprend que mes vers eschauffez
. . . . . .
Si quelqu’un me reprend que mes vers eschauffez
Ne sont rien que de meurtre et de sang estoffez,
Qu’on n’y lit que fureur, que massacre, que rage,
Qu’horreur, malheur, poison, trahison et carnage ;
Je lui respons : Ami, ces mots que tu reprens ;
Sont les vocables d’art de ce que j’entreprens ;
Les flatteurs de l’amour ne chantent que leurs vices,
Que vocables choisis à peindre les delices,
Que miel, que ris, que jeux, amours et passe-temps,
Une heureuse folie à consommer son temps.
Quand j’estois fol heureux (si cet heur est folie,
De rire, aiant sur soi sa maison demolie ;
Si c’est heur d’appliquer son fol entendement
Au doux, laissant l’utile estre sans sentiment,
Lepreux de la cervelle, et rire des misères
Qui accablent le col du païs et des frères),
Je fleurissois comm’ eux de ces mesmes propos,
Quand par l’oisiveté je perdois le repos.
Ce siècle, autre en ses mœurs, demande un autre style.
Cueillons des fruicts amers desquels il est fertile.
Non, il n’est plus permis sa veine desguiser :
La main peut s’endormir, non l’ame reposer.
. . . . . .
Fuyez, Loths, de Sodome et Gomorre bruslantes
N'ensevelissez pas vos ames innocentes
Avec ces reprouvez : car combien que vos yeux
Ne froncent le sourcil encontre les hauts cieux,
Combien qu’avec les rois vous ne hochiez la teste
Contre le Ciel esmeu, armé de la tempeste,
Pource que des tyrans le support vous tirez,
Pource qu’ils sont de vous, comme dieux, adorez,
Lorsqu’ils veullent au pauvre et au juste mesfaire,
Vous estes compagnons du mesfaict pour vous taire.
Lorsque le fils de Dieu, vengeur de son mespris,
Viendra pour vendanger de ces rois les esprits,
De sa verge de fer brisant, espouvantable,
Ces petits dieux enflez en la terre habitable,
Vous y serez compris. Comme, lors que l’esclat
D'un foudre exterminant vient renverser à plat
Les chesnes resistans et les cèdres superbes,
Vous verrez là-dessous les plus petites herbes,
La fleur qui craint le vent, le naissant arbrisseau,
En son nid l’escurieu, en son aire l’oyseau,
Sous ce daix qui changeoit les gresles en rosée,
La bauge du sanglier, du cerf la reposée,
La ruche de l’abeille et la loge au berger,
Avoir eu part à l’ombre, avoir part au danger.
. . . . . .
Si quelqu’un me reprend que mes vers eschauffez
Ne sont rien que de meurtre et de sang estoffez,
Qu’on n’y lit que fureur, que massacre, que rage,
Qu’horreur, malheur, poison, trahison et carnage ;
Je lui respons : Ami, ces mots que tu reprens ;
Sont les vocables d’art de ce que j’entreprens ;
Les flatteurs de l’amour ne chantent que leurs vices,
Que vocables choisis à peindre les delices,
Que miel, que ris, que jeux, amours et passe-temps,
Une heureuse folie à consommer son temps.
Quand j’estois fol heureux (si cet heur est folie,
De rire, aiant sur soi sa maison demolie ;
Si c’est heur d’appliquer son fol entendement
Au doux, laissant l’utile estre sans sentiment,
Lepreux de la cervelle, et rire des misères
Qui accablent le col du païs et des frères),
Je fleurissois comm’ eux de ces mesmes propos,
Quand par l’oisiveté je perdois le repos.
Ce siècle, autre en ses mœurs, demande un autre style.
Cueillons des fruicts amers desquels il est fertile.
Non, il n’est plus permis sa veine desguiser :
La main peut s’endormir, non l’ame reposer.
. . . . . .
Fuyez, Loths, de Sodome et Gomorre bruslantes
N'ensevelissez pas vos ames innocentes
Avec ces reprouvez : car combien que vos yeux
Ne froncent le sourcil encontre les hauts cieux,
Combien qu’avec les rois vous ne hochiez la teste
Contre le Ciel esmeu, armé de la tempeste,
Pource que des tyrans le support vous tirez,
Pource qu’ils sont de vous, comme dieux, adorez,
Lorsqu’ils veullent au pauvre et au juste mesfaire,
Vous estes compagnons du mesfaict pour vous taire.
Lorsque le fils de Dieu, vengeur de son mespris,
Viendra pour vendanger de ces rois les esprits,
De sa verge de fer brisant, espouvantable,
Ces petits dieux enflez en la terre habitable,
Vous y serez compris. Comme, lors que l’esclat
D'un foudre exterminant vient renverser à plat
Les chesnes resistans et les cèdres superbes,
Vous verrez là-dessous les plus petites herbes,
La fleur qui craint le vent, le naissant arbrisseau,
En son nid l’escurieu, en son aire l’oyseau,
Sous ce daix qui changeoit les gresles en rosée,
La bauge du sanglier, du cerf la reposée,
La ruche de l’abeille et la loge au berger,
Avoir eu part à l’ombre, avoir part au danger.
. . . . . .
Agrippa d'Aubigné
Stances
Liberté douce et gratieuse,
Des petis animaux le plus riche trésor,
Ha liberté, combien tu es plus precieuse
Ni que les perles ni que l’or !
Suivant par les bois à la chasse
Les escureux sautans, moy qui estois captif,
Envieux de leur bien, leur malheur je prochasse,
Et en pris un entier et vif.
J’en fis present à ma mignonne
Qui lui tressa de soie un cordon pour prison ;
Mais les frians appas du sucre qu’on luy donne
Luy sont plus mortelz que poison.
Les mains de neige qui le lient,
Les attraians regars qui le vont decepvant
Plustot obstinement à la mort le convient
Qu’estre prisonnier et vivant.
Las ! comment ne suis-je semblable
Au petit escurieu qui estant arresté
Meurt de regretz sans fin et n’a si agréable
Sa vie que sa liberté.
O douce fin de triste vie
De ce cueur qui choisist sa mort pour les malheurs,
Qui pour les surmonter sacrifie sa vie
Au regret des champs et des fleurs !
Ainsi apres mille batailles,
Vengeans leur liberté on a veu les Romains
Planter leurs chauds poignards en leurs vives entrailles,
Se guerir pour estre inhumains.
Mais tant s’en fault que je ruine
Ma vie et ma prison qu’elle me plaist si fort,
Qu’en riant je gazouille, ainsi que fait le cigne,
Les douces chansons de ma mort.
Des petis animaux le plus riche trésor,
Ha liberté, combien tu es plus precieuse
Ni que les perles ni que l’or !
Suivant par les bois à la chasse
Les escureux sautans, moy qui estois captif,
Envieux de leur bien, leur malheur je prochasse,
Et en pris un entier et vif.
J’en fis present à ma mignonne
Qui lui tressa de soie un cordon pour prison ;
Mais les frians appas du sucre qu’on luy donne
Luy sont plus mortelz que poison.
Les mains de neige qui le lient,
Les attraians regars qui le vont decepvant
Plustot obstinement à la mort le convient
Qu’estre prisonnier et vivant.
Las ! comment ne suis-je semblable
Au petit escurieu qui estant arresté
Meurt de regretz sans fin et n’a si agréable
Sa vie que sa liberté.
O douce fin de triste vie
De ce cueur qui choisist sa mort pour les malheurs,
Qui pour les surmonter sacrifie sa vie
Au regret des champs et des fleurs !
Ainsi apres mille batailles,
Vengeans leur liberté on a veu les Romains
Planter leurs chauds poignards en leurs vives entrailles,
Se guerir pour estre inhumains.
Mais tant s’en fault que je ruine
Ma vie et ma prison qu’elle me plaist si fort,
Qu’en riant je gazouille, ainsi que fait le cigne,
Les douces chansons de ma mort.
Aimé Césaire
Depuis Akkad depuis Elam depuis Sumer
Eveilleur, arracheur,
Souffle souffert, souffle accoureur
Maître des trois chemins, tu as en face de toi un homme qui
a beaucoup marché.
Depuis
Elam.
Depuis
Akkad.
Depuis
Sumer.
Maître des trois chemins, tu as en face de toi un homme qui a beaucoup porté.
Depuis
Elam.
Depuis
Akkad.
Depuis
Sumer.
J'ai porté le corps du commandant.
J'ai porté le chemin de fer du commandant.
J'ai porté la locomotive du commandant, le coton du commandant.
J'ai porté sur ma tête laineuse qui se passe si bien de coussinet
Dieu, la machine, la route - le
Dieu du commandant.
Maître des trois chemins j'ai porté sous le soleil, j'ai porté dans le brouillard j'ai porté sur les tessons de braise des fourmis manians.
J'ai porté le parasol j'ai porté l'explosif j'ai porté le carcan.
Depuis
Akkad.
Depuis
Elam.
Depuis
Sumer.
Maître des trois chemins,
Maître des trois rigoles, plaise que pour une fois - la première depuis
Akkad depuis
Elam depuis
Sumer - le museau plus tanné apparemment que le cal de mes pieds mais en réalité plus doux que le bec minutieux du corbeau et comme drapé, des plis amers que me fait ma
grise peau d'emprunt (livrée que les hommes m'imposent chaque hiver) j'avance à travers les feuilles mortes de mon petit pas sorcier
vers là où menace triomphalement l'inépuisable injonction des hommes jetés aux ricanements noueux de l'ouragan.
Depuis
Elam depuis
Akkad depuis
Sumer.
Souffle souffert, souffle accoureur
Maître des trois chemins, tu as en face de toi un homme qui
a beaucoup marché.
Depuis
Elam.
Depuis
Akkad.
Depuis
Sumer.
Maître des trois chemins, tu as en face de toi un homme qui a beaucoup porté.
Depuis
Elam.
Depuis
Akkad.
Depuis
Sumer.
J'ai porté le corps du commandant.
J'ai porté le chemin de fer du commandant.
J'ai porté la locomotive du commandant, le coton du commandant.
J'ai porté sur ma tête laineuse qui se passe si bien de coussinet
Dieu, la machine, la route - le
Dieu du commandant.
Maître des trois chemins j'ai porté sous le soleil, j'ai porté dans le brouillard j'ai porté sur les tessons de braise des fourmis manians.
J'ai porté le parasol j'ai porté l'explosif j'ai porté le carcan.
Depuis
Akkad.
Depuis
Elam.
Depuis
Sumer.
Maître des trois chemins,
Maître des trois rigoles, plaise que pour une fois - la première depuis
Akkad depuis
Elam depuis
Sumer - le museau plus tanné apparemment que le cal de mes pieds mais en réalité plus doux que le bec minutieux du corbeau et comme drapé, des plis amers que me fait ma
grise peau d'emprunt (livrée que les hommes m'imposent chaque hiver) j'avance à travers les feuilles mortes de mon petit pas sorcier
vers là où menace triomphalement l'inépuisable injonction des hommes jetés aux ricanements noueux de l'ouragan.
Depuis
Elam depuis
Akkad depuis
Sumer.
Albert Mérat
La cathédrale
La haute cathédrale est grise, presque noire,
Et découpe un profil austère sur les cieux.
Une voix vague sort des blocs silencieux :
Dans leur langue gothique ils nous disent de croire.
C’est le reflet et c’est la vivante mémoire
Des âges d’autrefois sauvages et pieux.
On sent qu’en ce grand corps est l’âme des aïeux,
Et cela vous émeut comme une vieille histoire.
Avez-vous remarqué cette forme des tours,
Qui montent, et qui vont diminuant toujours,
Pour porter le plus haut possible la prière ?
Que vous croyiez ou non, vous ne souriez pas
De voir ces murs géants, semblables à des bras,
Tendre vers le Seigneur leurs sombres mains de pierre.
Et découpe un profil austère sur les cieux.
Une voix vague sort des blocs silencieux :
Dans leur langue gothique ils nous disent de croire.
C’est le reflet et c’est la vivante mémoire
Des âges d’autrefois sauvages et pieux.
On sent qu’en ce grand corps est l’âme des aïeux,
Et cela vous émeut comme une vieille histoire.
Avez-vous remarqué cette forme des tours,
Qui montent, et qui vont diminuant toujours,
Pour porter le plus haut possible la prière ?
Que vous croyiez ou non, vous ne souriez pas
De voir ces murs géants, semblables à des bras,
Tendre vers le Seigneur leurs sombres mains de pierre.
Alfred de Vigny
Paris
— Prends ma main, Voyageur, et montons sur la Tour. —
Regarde tout en bas, et regarde à l’entour.
Regarde jusqu’au bout de l’horizon, regarde
Du nord au sud. Partout où ton œil se hasarde,
Qu’il s’attache avec feu, comme l’œil du serpent
Qui pompe du regard ce qu’il suit en rampant,
Tourne sur le donjon qu’un parapet prolonge,
D’où la vue à loisir sur tous les points se plonge
Et règne, du zénith, sur un monde mouvant,
Comme l’éclair, l’oiseau, le nuage et le vent.
Que vois-tu dans la nuit, à nos pieds, dans l’espace,
Et partout où mon doigt tourne, passe et repasse ?
«Je vois un cercle noir, si large et si profond
Que je n’en aperçois ni le bout ni le fond.
Des collines, au loin, me semblent sa ceinture,
Et pourtant je ne vois nulle part la Nature,
Mais partout la main d’homme et l’angle que sa main
Impose à la matière en tout travail humain.
Je vois ces angles noirs et luisants qui, dans l’ombre,
L’un sur l’autre entassés, sans ordre ni sans nombre,
Coupent des murs blanchis pareils à des tombeaux.
— Je vois fumer, brûler, éclater des flambeaux,
Brillant, sur cet abîme où l’air pénètre à peine,
Comme des diamants incrustés dans l’ébène.
— Un fleuve y dort sans bruit, replié dans son cours,
Comme dans un buisson la couleuvre aux cent tours.
Des ombres de palais, de dômes et d’aiguilles,
De tours et de donjons, de clochers, de bastilles,
De châteaux forts, de kiosks et d’aigus minarets ;
Des formes de remparts, de jardins, de forêts,
De spirales, d’arceaux, de parcs, de colonnades,
D’obélisques, de ponts, de portes et d’arcades :
Tout fourmille et grandit, se ccramponne en montant,
Se courbe, se replie, ou se creuse, ou s’étend.
— Dans un brouillard de feu je crois voir ce grand rêve.
La Tour où nous voilà dans le cercle s’élève.
En le traçant jadis, c’est ici, n’est-ce pas,
Que Dieu même a posé le centre du compas?
Le vertige m’enivre, et sur mes yeux il pèse.
Vois-je une Roue ardente, ou bien une Fournaise ? »…
Regarde tout en bas, et regarde à l’entour.
Regarde jusqu’au bout de l’horizon, regarde
Du nord au sud. Partout où ton œil se hasarde,
Qu’il s’attache avec feu, comme l’œil du serpent
Qui pompe du regard ce qu’il suit en rampant,
Tourne sur le donjon qu’un parapet prolonge,
D’où la vue à loisir sur tous les points se plonge
Et règne, du zénith, sur un monde mouvant,
Comme l’éclair, l’oiseau, le nuage et le vent.
Que vois-tu dans la nuit, à nos pieds, dans l’espace,
Et partout où mon doigt tourne, passe et repasse ?
«Je vois un cercle noir, si large et si profond
Que je n’en aperçois ni le bout ni le fond.
Des collines, au loin, me semblent sa ceinture,
Et pourtant je ne vois nulle part la Nature,
Mais partout la main d’homme et l’angle que sa main
Impose à la matière en tout travail humain.
Je vois ces angles noirs et luisants qui, dans l’ombre,
L’un sur l’autre entassés, sans ordre ni sans nombre,
Coupent des murs blanchis pareils à des tombeaux.
— Je vois fumer, brûler, éclater des flambeaux,
Brillant, sur cet abîme où l’air pénètre à peine,
Comme des diamants incrustés dans l’ébène.
— Un fleuve y dort sans bruit, replié dans son cours,
Comme dans un buisson la couleuvre aux cent tours.
Des ombres de palais, de dômes et d’aiguilles,
De tours et de donjons, de clochers, de bastilles,
De châteaux forts, de kiosks et d’aigus minarets ;
Des formes de remparts, de jardins, de forêts,
De spirales, d’arceaux, de parcs, de colonnades,
D’obélisques, de ponts, de portes et d’arcades :
Tout fourmille et grandit, se ccramponne en montant,
Se courbe, se replie, ou se creuse, ou s’étend.
— Dans un brouillard de feu je crois voir ce grand rêve.
La Tour où nous voilà dans le cercle s’élève.
En le traçant jadis, c’est ici, n’est-ce pas,
Que Dieu même a posé le centre du compas?
Le vertige m’enivre, et sur mes yeux il pèse.
Vois-je une Roue ardente, ou bien une Fournaise ? »…
Alfred Jarry
Ode à charles fourier
En ce temps-la je ne te connaissais que de vue
Je ne sais même plus comment tu es habillé
Dans le genre neutre sans doute on ne fait pas mieux
Mais on ne saurait trop complimenter les édiles
De t’avoir fait surgir à la proue des boulevards extérieurs
C’est ta place aux heures de fort tangage
Quand la ville se soulève
Je ne sais même plus comment tu es habillé
Dans le genre neutre sans doute on ne fait pas mieux
Mais on ne saurait trop complimenter les édiles
De t’avoir fait surgir à la proue des boulevards extérieurs
C’est ta place aux heures de fort tangage
Quand la ville se soulève
André Chénier
Ode à Marie-Anne-Charlotte Corday
Quoi ! tandis que partout, ou sincères ou feintes,
Des lâches, des pervers, les larmes et les plaintes
Consacrent leur Marat parmi les immortels ;
Et que, prêtre orgueilleux de cette idole vile,
Des fanges du Parnasse un impudent reptile
Vomit un hymne infâme au pied de ses autels ;
La Vérité se tait ! Dans sa bouche glacée,
Des liens de la peur sa langue embarrassée
Dérobe un juste hommage aux exploits glorieux !
Vivre est-il donc si doux ? De quel prix est la vie,
Quand, sous un joug honteux la pensée asservie,
Tremblante, au fond du cœur se cache à tous les yeux ?
Non, non, je ne veux point t’’honorer en silence,
Toi qui crus par ta mort ressusciter la France,
Et dévouas tes jours à punir des forfaits.
Le glaive arma ton bras, fille grande et sublime,
Pour faire honte aux Dieux, pour réparer leur crime,
Quand d’un homme à ce monstre ils donnèrent les traits.
Le noir serpent, sorti de sa caverne impure,
A donc vu rompre enfin sous ta main ferme et sûre
Le venimeux tissu de ses jours abhorrés !
Aux entrailles du tigre, à ses dents homicides,
Tu vins redemander et les membres livides,
Et le sang des humains qu’il avait dévorés !…
… Belle, jeune, brillante, aux bourreaux amenée,
Tu semblais t’avancer sur le char d’hyménée,
Ton front resta paisible, et ton regard serein.
Calme sur l’échafaud, tu méprisas la rage
D’un peuple abject, servile, et fécond en outrage,
Et qui se croit alors et libre et souverain.
La vertu seule est libre. Honneur de notre histoire,
Notre immortel opprobre y vit avec ta gloire.
Seule tu fus un homme, et vengeas les humains.
Et nous, eunuques vils, troupeau lâche et sans âme,
Nous savons répéter quelques plaintes de femme,
Mais le fer pèserait à nos débiles mains.
Des lâches, des pervers, les larmes et les plaintes
Consacrent leur Marat parmi les immortels ;
Et que, prêtre orgueilleux de cette idole vile,
Des fanges du Parnasse un impudent reptile
Vomit un hymne infâme au pied de ses autels ;
La Vérité se tait ! Dans sa bouche glacée,
Des liens de la peur sa langue embarrassée
Dérobe un juste hommage aux exploits glorieux !
Vivre est-il donc si doux ? De quel prix est la vie,
Quand, sous un joug honteux la pensée asservie,
Tremblante, au fond du cœur se cache à tous les yeux ?
Non, non, je ne veux point t’’honorer en silence,
Toi qui crus par ta mort ressusciter la France,
Et dévouas tes jours à punir des forfaits.
Le glaive arma ton bras, fille grande et sublime,
Pour faire honte aux Dieux, pour réparer leur crime,
Quand d’un homme à ce monstre ils donnèrent les traits.
Le noir serpent, sorti de sa caverne impure,
A donc vu rompre enfin sous ta main ferme et sûre
Le venimeux tissu de ses jours abhorrés !
Aux entrailles du tigre, à ses dents homicides,
Tu vins redemander et les membres livides,
Et le sang des humains qu’il avait dévorés !…
… Belle, jeune, brillante, aux bourreaux amenée,
Tu semblais t’avancer sur le char d’hyménée,
Ton front resta paisible, et ton regard serein.
Calme sur l’échafaud, tu méprisas la rage
D’un peuple abject, servile, et fécond en outrage,
Et qui se croit alors et libre et souverain.
La vertu seule est libre. Honneur de notre histoire,
Notre immortel opprobre y vit avec ta gloire.
Seule tu fus un homme, et vengeas les humains.
Et nous, eunuques vils, troupeau lâche et sans âme,
Nous savons répéter quelques plaintes de femme,
Mais le fer pèserait à nos débiles mains.
André Hardellet
Chanson
pour Pierre Mac Orlan.
C’est une chanson des bords de la Seine
Des quais de Grenelle à ceux de Bercy
Elle s’abandonne à l’eau qui la mène
Parmi le brouillard ou les éclaircies.
Il faut l’écouter, qui glisse et s’efface
Au fil du courant, sous l’arche d’un pont,
Tandis que l’écho rasant la surface
Porte vers l’aval un peu de l’amont.
C’est une comptine autour des marelles
Dans un matin pur, à Ménilmontant,
La complainte des fillettes rebelles
Dans le château du roi des Bons-Enfants.
Et chaque saison reprend le poème
Qui joint l’enchanteur du pont Mirabeau
A deux amoureux penchés sur eux-mêmes,
A des vagabonds dormant près de l’eau.
Sur un air venu du temps des sirènes
Un vieux limonaire en moud le refrain
— Et c’est la chanson de Paris sur Seine
Qui s’enlace au jour limpide et serein.
Puis, quand les sommeils vont à la dérive
Par la ville sourde étouffant ses bruits
— Ô dernier passant, veilleur de la rive,
C’est une chanson des bords de la nuit.
C’est une chanson des bords de la Seine
Des quais de Grenelle à ceux de Bercy
Elle s’abandonne à l’eau qui la mène
Parmi le brouillard ou les éclaircies.
Il faut l’écouter, qui glisse et s’efface
Au fil du courant, sous l’arche d’un pont,
Tandis que l’écho rasant la surface
Porte vers l’aval un peu de l’amont.
C’est une comptine autour des marelles
Dans un matin pur, à Ménilmontant,
La complainte des fillettes rebelles
Dans le château du roi des Bons-Enfants.
Et chaque saison reprend le poème
Qui joint l’enchanteur du pont Mirabeau
A deux amoureux penchés sur eux-mêmes,
A des vagabonds dormant près de l’eau.
Sur un air venu du temps des sirènes
Un vieux limonaire en moud le refrain
— Et c’est la chanson de Paris sur Seine
Qui s’enlace au jour limpide et serein.
Puis, quand les sommeils vont à la dérive
Par la ville sourde étouffant ses bruits
— Ô dernier passant, veilleur de la rive,
C’est une chanson des bords de la nuit.
Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul
Le chien et le loup
Un Loup, des plus gloutons, ravageait la prairie,
Et dépeuplait la bergerie ;
Mais le voleur, à la course léger,
Se dérobait au chien comme au berger,
Quand par hasard Fidèle, au retour de la chasse,
Rencontre le larron dont il cherchait la trace :
— Vous voilà, dit le Chien, et j’en suis enchanté ;
Suspendons entre nous la guerre,
Comme deux bons amis causons en liberté.
— Trève, répond le Loup, j’y consens. — Eh bien ! frère,
Repart le Chien, avec tant de valeur,
Et portant une âme intrépide,
Pourquoi vous adresser à l’espèce timide ?
De vos exploits quel est l’honneur ?
Que vos dents trouveraient un plus noble adversaire
Près du sanglier, du lion !
Est-il digne de vous de combattre un mouton,
Ou bien le jeune agneau qui tète encor sa mère ?
Le lâche peut avoir semblable cruauté
Mais un grand cœur a plus d’humanité.
— Ami, répond le Loup, si tu te mets en peine
De cette gent qui porte laine,
Tu peux trouver en pareil cas
Le moyen d’exercer ta langue ;
Va trouver l’homme de ce pas,
Et lui débite ta harangue ;
Attendris-le par tes discours touchants,
Ton éloquence alors sera bien plus utile ;
Contre un mouton par nous mangé de temps en temps,
L’homme en dévore plus de mille.
Et dépeuplait la bergerie ;
Mais le voleur, à la course léger,
Se dérobait au chien comme au berger,
Quand par hasard Fidèle, au retour de la chasse,
Rencontre le larron dont il cherchait la trace :
— Vous voilà, dit le Chien, et j’en suis enchanté ;
Suspendons entre nous la guerre,
Comme deux bons amis causons en liberté.
— Trève, répond le Loup, j’y consens. — Eh bien ! frère,
Repart le Chien, avec tant de valeur,
Et portant une âme intrépide,
Pourquoi vous adresser à l’espèce timide ?
De vos exploits quel est l’honneur ?
Que vos dents trouveraient un plus noble adversaire
Près du sanglier, du lion !
Est-il digne de vous de combattre un mouton,
Ou bien le jeune agneau qui tète encor sa mère ?
Le lâche peut avoir semblable cruauté
Mais un grand cœur a plus d’humanité.
— Ami, répond le Loup, si tu te mets en peine
De cette gent qui porte laine,
Tu peux trouver en pareil cas
Le moyen d’exercer ta langue ;
Va trouver l’homme de ce pas,
Et lui débite ta harangue ;
Attendris-le par tes discours touchants,
Ton éloquence alors sera bien plus utile ;
Contre un mouton par nous mangé de temps en temps,
L’homme en dévore plus de mille.
Ariane Dreyfus
Kosovo xx siècle
Le camion accélère
Par grand désir d’écraser cet enfant.
Je ne crois pas que j’écris
Mon encre ne peut pas s’appuyer sur ces corps, ils ont moins de place qu’un seul de mes mots ici. La folie ne peut pas rentrer dans les livres.
On les bouscule, ils se bousculent
Ainsi s’élargit la tombe déjà ouverte –
L’homme lève les bras en même temps qu’en pleurant.
Et vous, si on vous comptait, si après on vous mettait dans une colonne ?
Avec des larmes pour ne rien changer à la boue.
Les femmes jeunes glissent
Le sexe enfoncé se tord dans la tête. Si elles reviennent, ont perdu les mots comme on perd ses dents.
On a beau déguiser la petite en grand-mère
Ils l’attraperont en fille par la jupe
Puis, l’exaspération, jusqu’à trouer, devant l’indéchiffrable clarté d’un flanc, seulement enracinée dans sa douceur. Tout à l’heure.
Par grand désir d’écraser cet enfant.
Je ne crois pas que j’écris
Mon encre ne peut pas s’appuyer sur ces corps, ils ont moins de place qu’un seul de mes mots ici. La folie ne peut pas rentrer dans les livres.
On les bouscule, ils se bousculent
Ainsi s’élargit la tombe déjà ouverte –
L’homme lève les bras en même temps qu’en pleurant.
Et vous, si on vous comptait, si après on vous mettait dans une colonne ?
Avec des larmes pour ne rien changer à la boue.
Les femmes jeunes glissent
Le sexe enfoncé se tord dans la tête. Si elles reviennent, ont perdu les mots comme on perd ses dents.
On a beau déguiser la petite en grand-mère
Ils l’attraperont en fille par la jupe
Puis, l’exaspération, jusqu’à trouer, devant l’indéchiffrable clarté d’un flanc, seulement enracinée dans sa douceur. Tout à l’heure.
Armand Gatti
Jardin des oliviers chaque nuit
Jardin des oliviers chaque nuit
recommencé : la prison de Fresnes,
le meurtre avait lieu hors les murs,
mais pas l’agonie et ses sentences.
I
Sa mort, il parlait avec elle
depuis cent vingt-cinq jours.
Arrestation, baignoire,
poignets sciés par les menottes,
tessons de verre dans les genoux,
froid glacial des cellules qui
paralyse mots et attitudes
étaient autant de jalons.
Sous le regard fermé des gardiens,
celui grandiloquent des miradors,
à travers les géographies illimitées
des murs de Haute Surveillance,
il portait les derniers instants
d’une vie à peine commencée,
comme le sang séché de la torture
sur la chemise et le tricot.
Sa seule idée, tenir jusqu’au
jour limite de ses dix-huit ans.
Bon anniversaire, mon grand,
aurait écrit le père.
Nous t’embrassons, mon Roger,
aurait ajouté la mère.
De lettre, il n’y eut que la sienne
pour dire adieu, et souvenez-vous…
Il fut exécuté la veille.
recommencé : la prison de Fresnes,
le meurtre avait lieu hors les murs,
mais pas l’agonie et ses sentences.
I
Sa mort, il parlait avec elle
depuis cent vingt-cinq jours.
Arrestation, baignoire,
poignets sciés par les menottes,
tessons de verre dans les genoux,
froid glacial des cellules qui
paralyse mots et attitudes
étaient autant de jalons.
Sous le regard fermé des gardiens,
celui grandiloquent des miradors,
à travers les géographies illimitées
des murs de Haute Surveillance,
il portait les derniers instants
d’une vie à peine commencée,
comme le sang séché de la torture
sur la chemise et le tricot.
Sa seule idée, tenir jusqu’au
jour limite de ses dix-huit ans.
Bon anniversaire, mon grand,
aurait écrit le père.
Nous t’embrassons, mon Roger,
aurait ajouté la mère.
De lettre, il n’y eut que la sienne
pour dire adieu, et souvenez-vous…
Il fut exécuté la veille.
Armand Gatti
Notre guerre civile
Notre guerre civile
n’a plus de palais d’Hiver à prendre,
n’a plus de Poste dublinoise
où pouvoir résister,
plus de Butte où abandonner ses canons,
plus de Banque de France à investir,
plus de majuscules devant qui mourir,
plus de points cardinaux en sécession
qui Nord ou Sud s’affrontent.
Conflits de volumes,
de directions graphiques,
d’angles à opposer.
Conflits de profondeurs,
de masses,
de couleurs,
d’intensités de lumière,
de spectres,
d’arc-en-terre.
Conflits entre un objet
et ses dimensions,
entre un événement
et sa durée.
Notre guerre civile recommence chaque jour
le combat de l’échelle
contre
le ciel.
n’a plus de palais d’Hiver à prendre,
n’a plus de Poste dublinoise
où pouvoir résister,
plus de Butte où abandonner ses canons,
plus de Banque de France à investir,
plus de majuscules devant qui mourir,
plus de points cardinaux en sécession
qui Nord ou Sud s’affrontent.
Conflits de volumes,
de directions graphiques,
d’angles à opposer.
Conflits de profondeurs,
de masses,
de couleurs,
d’intensités de lumière,
de spectres,
d’arc-en-terre.
Conflits entre un objet
et ses dimensions,
entre un événement
et sa durée.
Notre guerre civile recommence chaque jour
le combat de l’échelle
contre
le ciel.
Arthur Rimbaud
A la Musique
Sur la place taillée en mesquines pelouses,
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.
– L’orchestre militaire, au milieu du jardin,
Balance ses schakos dans la Valse des fifres:
– Autour, aux premiers rangs, parade le gandin;
Le notaire pend à ses breloques à chiffres.
Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs:
Les gros bureaux bouffis traînent leurs grosses dames
Auprès desquelles vont, officieux cornacs,
Celles dont les volants ont des airs de réclames;
Sur les bancs verts, des clubs d’épiciers retraités
Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
Fort sérieusement discutent les traités,
Puis prisent en argent, et reprennent: “En somme!…”
Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins,
Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
Savoure son onnaing d’où le tabac par brins
Déborde – vous savez, c’est de la contrebande;–
Le long des gazons verts ricanent les voyous;
Et, rendus amoureux par le chant des trombones,
Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious
Caressent les bébés pour enjôler les bonnes…
– Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,
Sous les marronniers verts les alertes fillettes:
Elles le savent bien; et tournent en riant,
Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.
Je ne dis pas un mot: je regarde toujours
La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles:
Je suis, sous le corsage et les frêles atours,
Le dos divin après la courbe des épaules.
J’ai bientôt déniché la bottine, le bas…
– Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres.
Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas…
– Et mess désirs brutaux s’accrochent à leurs lèvres…
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.
– L’orchestre militaire, au milieu du jardin,
Balance ses schakos dans la Valse des fifres:
– Autour, aux premiers rangs, parade le gandin;
Le notaire pend à ses breloques à chiffres.
Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs:
Les gros bureaux bouffis traînent leurs grosses dames
Auprès desquelles vont, officieux cornacs,
Celles dont les volants ont des airs de réclames;
Sur les bancs verts, des clubs d’épiciers retraités
Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
Fort sérieusement discutent les traités,
Puis prisent en argent, et reprennent: “En somme!…”
Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins,
Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
Savoure son onnaing d’où le tabac par brins
Déborde – vous savez, c’est de la contrebande;–
Le long des gazons verts ricanent les voyous;
Et, rendus amoureux par le chant des trombones,
Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious
Caressent les bébés pour enjôler les bonnes…
– Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,
Sous les marronniers verts les alertes fillettes:
Elles le savent bien; et tournent en riant,
Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.
Je ne dis pas un mot: je regarde toujours
La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles:
Je suis, sous le corsage et les frêles atours,
Le dos divin après la courbe des épaules.
J’ai bientôt déniché la bottine, le bas…
– Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres.
Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas…
– Et mess désirs brutaux s’accrochent à leurs lèvres…
Arthur Rimbaud
Les pauvres à l’église
Parqués entre des bancs de chêne, aux coins d’église
Qu’attiédit puamment leur souffle, tous leurs yeux
Vers le chœur ruisselant d’orrie et la maîtrise
Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux ;
Comme un parfum de pain humant l’odeur de cire,
Heureux, humiliés comme des chiens battus,
Les Pauvres au bon Dieu, le patron et le sire,
Tendent leurs oremus risibles et têtus.
Aux femmes, c’est bien bon de faire des bancs lisses,
Après les six jours noirs ou Dieu les fait souffrir !
Elles bercent, tordus dans d’étranges pelisses,
Des espèces d’enfants qui pleurent à mourir.
Leurs seins crasseux dehors, ces mangeuses de soupe,
Une prière aux yeux et ne priant jamais,
Regardent parader mauvaisement un groupe
De gamines avec leurs chapeaux déformés.
Dehors, le froid, la faim, l’homme en ribotte :
C’est bon. Encore une heure ; après, les maux sans noms !
— Cependant, alentour, geint, nasille, chuchote
Une collection de vieilles à fanons :
Ces effarés y sont et ces épileptiques
Dont on se détournait hier aux carrefours ;
Et, fringalant du nez dans des missels antiques,
Ces aveugles qu’un chien introduit dans les cours.
Et tous, bavant la foi mendiante et stupide,
Récitent la complainte infinie à Jésus
Qui rêve en haut, jauni par le vitrail livide,
Loin des maigres mauvais et des méchants pansus,
Loin des senteurs de viande et d’étoffes moisies,
Farce prostrée et sombre aux gestes repoussants ;
— Et l’oraison fleurit d’expressions choisies,
Et les mysticités prennent des tons pressants,
Quand, des nefs où périt le soleil, plis de soie
Banals, sourires verts, les Dames des quartiers
Distingués, – ô Jésus ! – les malades du foie
Font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers.
Qu’attiédit puamment leur souffle, tous leurs yeux
Vers le chœur ruisselant d’orrie et la maîtrise
Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux ;
Comme un parfum de pain humant l’odeur de cire,
Heureux, humiliés comme des chiens battus,
Les Pauvres au bon Dieu, le patron et le sire,
Tendent leurs oremus risibles et têtus.
Aux femmes, c’est bien bon de faire des bancs lisses,
Après les six jours noirs ou Dieu les fait souffrir !
Elles bercent, tordus dans d’étranges pelisses,
Des espèces d’enfants qui pleurent à mourir.
Leurs seins crasseux dehors, ces mangeuses de soupe,
Une prière aux yeux et ne priant jamais,
Regardent parader mauvaisement un groupe
De gamines avec leurs chapeaux déformés.
Dehors, le froid, la faim, l’homme en ribotte :
C’est bon. Encore une heure ; après, les maux sans noms !
— Cependant, alentour, geint, nasille, chuchote
Une collection de vieilles à fanons :
Ces effarés y sont et ces épileptiques
Dont on se détournait hier aux carrefours ;
Et, fringalant du nez dans des missels antiques,
Ces aveugles qu’un chien introduit dans les cours.
Et tous, bavant la foi mendiante et stupide,
Récitent la complainte infinie à Jésus
Qui rêve en haut, jauni par le vitrail livide,
Loin des maigres mauvais et des méchants pansus,
Loin des senteurs de viande et d’étoffes moisies,
Farce prostrée et sombre aux gestes repoussants ;
— Et l’oraison fleurit d’expressions choisies,
Et les mysticités prennent des tons pressants,
Quand, des nefs où périt le soleil, plis de soie
Banals, sourires verts, les Dames des quartiers
Distingués, – ô Jésus ! – les malades du foie
Font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers.
Arthur Rimbaud
Ma Bohème
Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !
Mon unique culotte avait un large trou.
— Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
— Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !
Mon unique culotte avait un large trou.
— Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
— Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !
Arthur Rimbaud
O pâle Ophélia ! belle comme la neige !
O pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
— C’est que les vents tombant des grands monts de Norwège
T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté ;
C’est qu’un souffle, tordant ta grande chevelure,
À ton esprit rêveur portait d’étranges bruits ;
Que ton cœur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits ;
C’est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux ;
C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux !
Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
— Et l’Infini terrible effara ton œil bleu !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
— C’est que les vents tombant des grands monts de Norwège
T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté ;
C’est qu’un souffle, tordant ta grande chevelure,
À ton esprit rêveur portait d’étranges bruits ;
Que ton cœur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits ;
C’est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux ;
C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux !
Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
— Et l’Infini terrible effara ton œil bleu !
Auguste Barbier
C’est la vierge fougueuse, enfant de la Bastille
C’est la vierge fougueuse, enfant de la Bastille,
Qui jadis, lorsqu’elle apparut
Avec son air hardi, ses allures de fille,
Cinq ans mit tout le peuple en rut ;
Qui, plus tard, entonnant une marche guerrière,
Lasse de ses premiers amants,
Jeta là son bonnet, et devint vivandière
D’un capitaine de vingt ans :
C’est cette femme, enfin, qui, toujours belle et nue,
Avec l’écharpe aux trois couleurs
Dans nos murs mitraillés tout à coup reparue,
Vient de sécher nos yeux en pleurs,
De remettre en trois jours une haute couronne
Aux mains des Français soulevés,
D’écraser une armée et de broyer un trône
Avec quelques tas de pavés.
. . . . . .
Qui jadis, lorsqu’elle apparut
Avec son air hardi, ses allures de fille,
Cinq ans mit tout le peuple en rut ;
Qui, plus tard, entonnant une marche guerrière,
Lasse de ses premiers amants,
Jeta là son bonnet, et devint vivandière
D’un capitaine de vingt ans :
C’est cette femme, enfin, qui, toujours belle et nue,
Avec l’écharpe aux trois couleurs
Dans nos murs mitraillés tout à coup reparue,
Vient de sécher nos yeux en pleurs,
De remettre en trois jours une haute couronne
Aux mains des Français soulevés,
D’écraser une armée et de broyer un trône
Avec quelques tas de pavés.
. . . . . .
Auguste Barbier
C’est que la Liberté n’est pas une comtesse
C’est que la Liberté n’est pas une comtesse
Du noble faubourg Saint-Germain.
Une femme qu’un cri fait tomber en faiblesse,
Qui met du blanc et du carmin :
C’est une forte femme aux puissantes mamelles,
A la voix rauque, aux durs appas,
Qui, du brun sur la peau, du feu dans les prunelles,
Agile et marchant à grands pas,
Se plaît aux cris du peuple, aux sanglantes mêlées,
Aux longs roulements des tambours,
A l’odeur de la poudre, aux lointaines volées
Des cloches et des canons sourds ;
Qui ne prend ses amours que dans la populace ;
Qui ne prête son large flanc
Qu’à des gens forts comme elle, et qui veut qu’on l’embrasse
Avec des bras rouges de sang.
Du noble faubourg Saint-Germain.
Une femme qu’un cri fait tomber en faiblesse,
Qui met du blanc et du carmin :
C’est une forte femme aux puissantes mamelles,
A la voix rauque, aux durs appas,
Qui, du brun sur la peau, du feu dans les prunelles,
Agile et marchant à grands pas,
Se plaît aux cris du peuple, aux sanglantes mêlées,
Aux longs roulements des tambours,
A l’odeur de la poudre, aux lointaines volées
Des cloches et des canons sourds ;
Qui ne prend ses amours que dans la populace ;
Qui ne prête son large flanc
Qu’à des gens forts comme elle, et qui veut qu’on l’embrasse
Avec des bras rouges de sang.
Auguste Barbier
L’idole
O Corse à cheveux plats ! que ta France était belle
Au grand soleil de messidor !
C’était une cavale indomptable et rebelle,
Sans frein d’acier ni rênes d’or ;
Une jument sauvage à la croupe rustique,
Fumante eneor du sang des rois,
Mais fière, et d’un pied fort heurtant le sol antique,
Libre pour la première fois.
Jamais aucune main n’avait passé sur elle
Pour la flétrir et l’outrager ;
Jamais ses larges flancs n’avaient porté la selle
Et le harnais de l’étranger ;
Tout son poil était vierge, et, belle vagabonde,
L’œil haut, la croupe en mouvement,
Sur ses jarrets dressée, elle effrayait le monde
Du bruit de son hennissement.
Tu parus, et sitôt que tu vis son allure,
Ses reins si souples et dispos,
Dompteur audacieux, tu pris sa chevelure,
Tu montas botté sur son dos.
Alors, comme elle aimait les rumeurs de la guerre,
La poudre, les tambours battants,
Pour champ de course, alors tu lui donnas la terre
Et des combats pour passe-temps :
Alors, plus de repos, plus de nuits, plus de sommes,
Toujours l’air, toujours le travail.
Toujours comme du sable écraser des corps d’hommes,
Toujours du sang jusqu’au poitrail.
Quinze ans son dur sabot, dans sa course rapide,
Broya les générations ;
Quinze ans elle passa, fumante, à toute bride,
Sur le ventre des nations ;
Enfin, lasse d’aller sans finir sa carrière,
D’aller sans user son chemin,
De pétrir l’univers, et comme une poussière
De soulever le genre humain ;
Les jarrets épuisés, haletante, sans force
Et fléchissant à chaque pas,
Elle demanda grâce à son cavalier corse ;
Mais, bourreau, tu n’écoutas pas !
Tu la pressas plus fort de ta cuisse nerveuse,
Pour étouffer ses cris ardents,
Tu retournas le mors dans sa bouche baveuse,
De fureur tu brisas ses dents ;
Elle se releva : mais un jour de bataille,
Ne pouvant plus mordre ses freins,
Mourante, elle tomba sur un lit de mitraille
Et du coup te cassa les reins.
Au grand soleil de messidor !
C’était une cavale indomptable et rebelle,
Sans frein d’acier ni rênes d’or ;
Une jument sauvage à la croupe rustique,
Fumante eneor du sang des rois,
Mais fière, et d’un pied fort heurtant le sol antique,
Libre pour la première fois.
Jamais aucune main n’avait passé sur elle
Pour la flétrir et l’outrager ;
Jamais ses larges flancs n’avaient porté la selle
Et le harnais de l’étranger ;
Tout son poil était vierge, et, belle vagabonde,
L’œil haut, la croupe en mouvement,
Sur ses jarrets dressée, elle effrayait le monde
Du bruit de son hennissement.
Tu parus, et sitôt que tu vis son allure,
Ses reins si souples et dispos,
Dompteur audacieux, tu pris sa chevelure,
Tu montas botté sur son dos.
Alors, comme elle aimait les rumeurs de la guerre,
La poudre, les tambours battants,
Pour champ de course, alors tu lui donnas la terre
Et des combats pour passe-temps :
Alors, plus de repos, plus de nuits, plus de sommes,
Toujours l’air, toujours le travail.
Toujours comme du sable écraser des corps d’hommes,
Toujours du sang jusqu’au poitrail.
Quinze ans son dur sabot, dans sa course rapide,
Broya les générations ;
Quinze ans elle passa, fumante, à toute bride,
Sur le ventre des nations ;
Enfin, lasse d’aller sans finir sa carrière,
D’aller sans user son chemin,
De pétrir l’univers, et comme une poussière
De soulever le genre humain ;
Les jarrets épuisés, haletante, sans force
Et fléchissant à chaque pas,
Elle demanda grâce à son cavalier corse ;
Mais, bourreau, tu n’écoutas pas !
Tu la pressas plus fort de ta cuisse nerveuse,
Pour étouffer ses cris ardents,
Tu retournas le mors dans sa bouche baveuse,
De fureur tu brisas ses dents ;
Elle se releva : mais un jour de bataille,
Ne pouvant plus mordre ses freins,
Mourante, elle tomba sur un lit de mitraille
Et du coup te cassa les reins.
Augustine-Malvina Blanchecotte
À Victor Hugo
Comptons-nous ! il n’est plus permis d’être en arrière !
Comptons-nous ! ce temps sombre a besoin de lumière !
Ceux qui sont nés les chefs, les maîtres, les premiers,
Doivent secours au faible, aide et force aux derniers.
Nous vaincrons ! la justice est immortelle et sûre,
Et la cause est gagnée à présent qu’elle est pure.
En avant ! au danger ! que tous, nous nous prouvions !
Pratiquons aujourd’hui ce qu’hier nous rêvions !
Le fier préservatif au moment du naufrage
C’est, à travers la balle et l’obus, le courage !
Offrons-nous d’un cœur ferme et d’un front indompté ;
Opposons aux clameurs la calme volonté.
Et quand, d’un grand effort, dégageant la Patrie,
Nous aurons reconquis notre France envahie,
Encor plus ! encor plus ! redirons-nous en chœur !
C’est de soi désormais qu’il faut être vainqueur !
Ce qu’il reste à sauver dans la crise suprême
C’est plus que le pays, c’est l’humanité même !
Le monde est à refaire et nous le referons :
Nous dirons le chemin à suivre et nous irons !
Ce n’est pas la colère et jamais la vengeance
En aucun temps humain qui sont l’intelligence.
Quand le canon aura tonné ses derniers coups
Ceux-là qui survivront se redresseront tous ;
Et jetant aux fossés leurs armes meurtrières,
Scelleront d’un serment la dernière des guerres.
La Patrie a vaincu, le sang est arrêté,
Vive la Paix, enfin, vive la Charité !
Vive l’universelle et sainte confiance
De la Fraternité, notre Arche d’alliance !
Après tant de douleurs, après tant d’abandons,
Sur tant de pauvres morts déjà nous demandons
— Au nom d’un tel passé fait de tant de victimes –
Un avenir clément fait de cœurs magnanimes !
Vive notre arc-en-ciel ! Et, se tendant la main,
Vive l’humanité meilleure de demain !
La mort n’est plus ! la mort a clos sa rouge histoire,
Recommençons d’aimer, recommençons de croire,
Recommençons d’agir et redoublons d’ardeur !
Nous aurons nos moissons, nous qui n’avons point peur !
Après l’hiver terrible ayant l’été superbe,
La Vérité – ce pain de vie – est notre gerbe !
Comptons-nous ! ce temps sombre a besoin de lumière !
Ceux qui sont nés les chefs, les maîtres, les premiers,
Doivent secours au faible, aide et force aux derniers.
Nous vaincrons ! la justice est immortelle et sûre,
Et la cause est gagnée à présent qu’elle est pure.
En avant ! au danger ! que tous, nous nous prouvions !
Pratiquons aujourd’hui ce qu’hier nous rêvions !
Le fier préservatif au moment du naufrage
C’est, à travers la balle et l’obus, le courage !
Offrons-nous d’un cœur ferme et d’un front indompté ;
Opposons aux clameurs la calme volonté.
Et quand, d’un grand effort, dégageant la Patrie,
Nous aurons reconquis notre France envahie,
Encor plus ! encor plus ! redirons-nous en chœur !
C’est de soi désormais qu’il faut être vainqueur !
Ce qu’il reste à sauver dans la crise suprême
C’est plus que le pays, c’est l’humanité même !
Le monde est à refaire et nous le referons :
Nous dirons le chemin à suivre et nous irons !
Ce n’est pas la colère et jamais la vengeance
En aucun temps humain qui sont l’intelligence.
Quand le canon aura tonné ses derniers coups
Ceux-là qui survivront se redresseront tous ;
Et jetant aux fossés leurs armes meurtrières,
Scelleront d’un serment la dernière des guerres.
La Patrie a vaincu, le sang est arrêté,
Vive la Paix, enfin, vive la Charité !
Vive l’universelle et sainte confiance
De la Fraternité, notre Arche d’alliance !
Après tant de douleurs, après tant d’abandons,
Sur tant de pauvres morts déjà nous demandons
— Au nom d’un tel passé fait de tant de victimes –
Un avenir clément fait de cœurs magnanimes !
Vive notre arc-en-ciel ! Et, se tendant la main,
Vive l’humanité meilleure de demain !
La mort n’est plus ! la mort a clos sa rouge histoire,
Recommençons d’aimer, recommençons de croire,
Recommençons d’agir et redoublons d’ardeur !
Nous aurons nos moissons, nous qui n’avons point peur !
Après l’hiver terrible ayant l’été superbe,
La Vérité – ce pain de vie – est notre gerbe !
Benjamin Péret
Hymne des anciens combattants patriotes
Regardez comme je suis beau
J’ai chassé la taupe dans les Ardennes
pêché la sardine sur la côte belge
Je suis un ancien combattant
Si la Marne se jette dans la Seine
c’est parce que j’ai gagné la Marne
S’il y a du vin en Champagne
c’est parce que j’y ai pissé
J’ai jeté ma crosse en l’air
mais les tauben m’ont craché sur la gueule
c’est comme ça que j’ai été décoré
Vive la république
J’ai reçu des pattes de lapin dans le cul
j’ai été aveuglé par des crottes de bique
asphyxié par le fumier de mon cheval
alors on m’a donné la croix d’honneur
Mais maintenant je ne suis plus militaire
les grenades me pètent au nez
et les citrons éclatent dans ma main
Et pourtant je suis un ancien combattant
Pour rappeler mon ruban
je me suis peint le nez en rouge
et j’ai du persil dans le nez
pour la croix de guerre
Je suis un ancien combattant
regardez comme je suis beau
J’ai chassé la taupe dans les Ardennes
pêché la sardine sur la côte belge
Je suis un ancien combattant
Si la Marne se jette dans la Seine
c’est parce que j’ai gagné la Marne
S’il y a du vin en Champagne
c’est parce que j’y ai pissé
J’ai jeté ma crosse en l’air
mais les tauben m’ont craché sur la gueule
c’est comme ça que j’ai été décoré
Vive la république
J’ai reçu des pattes de lapin dans le cul
j’ai été aveuglé par des crottes de bique
asphyxié par le fumier de mon cheval
alors on m’a donné la croix d’honneur
Mais maintenant je ne suis plus militaire
les grenades me pètent au nez
et les citrons éclatent dans ma main
Et pourtant je suis un ancien combattant
Pour rappeler mon ruban
je me suis peint le nez en rouge
et j’ai du persil dans le nez
pour la croix de guerre
Je suis un ancien combattant
regardez comme je suis beau
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