Poèmes de ce thème
Créativité et inspiration
Alfred de Musset
Impromptu
Chasser tout souvenir et fixer la pensée,
Sur un bel axe d’or la tenir balancée,
Incertaine, inquiète, immobile pourtant ;
Éterniser peut-être un rêve d’un instant ;
Aimer le vrai, le beau, chercher leur harmonie ;
Écoûter dans son cœur l’écho de son génie ;
Chanter, rire, pleurer, seul, sans but, au hasard ;
D’un sourire, d’un mot, d’un soupir, d’un regard
Faire un travail exquis, plein de crainte et de charme ;
Faire une perle d’une larme :
Du poète ici-bas voilà la passion,
Voilà son bien, sa vie, et son ambition.
Sur un bel axe d’or la tenir balancée,
Incertaine, inquiète, immobile pourtant ;
Éterniser peut-être un rêve d’un instant ;
Aimer le vrai, le beau, chercher leur harmonie ;
Écoûter dans son cœur l’écho de son génie ;
Chanter, rire, pleurer, seul, sans but, au hasard ;
D’un sourire, d’un mot, d’un soupir, d’un regard
Faire un travail exquis, plein de crainte et de charme ;
Faire une perle d’une larme :
Du poète ici-bas voilà la passion,
Voilà son bien, sa vie, et son ambition.
Alphonse de Lamartine
L’enthousiasme
Ainsi, quand l’aigle du tonnerre
Enlevait Ganymède aux cieux,
L’enfant, s’attachant à la terre,
Luttait contre l’oiseau des dieux ;
Mais entre ses serres rapides
L’aigle pressant ses flancs timides,
L’arrachait aux champs paternels ;
Et, sourd à la voix qui l’implore,
Il le jetait, tremblant encore,
Jusques aux pieds des immortels.
Ainsi quand tu fonds sur mon âme,
Enthousiasme, aigle vainqueur,
Au bruit de tes ailes de flamme
Je frémis d’une sainte horreur ;
Je me débats sous ta puissance,
Je fuis, je crains que ta présence
N’anéantisse un cœur mortel,
Comme un feu que la foudre allume,
Qui ne s’éteint plus, et consume
Le bûcher, le temple, et l’autel.
Mais à l’essor de la pensée
L’instinct des sens s’oppose en vain ;
Sous le dieu, mon âme oppressée
Bondit, s’élance, et bat mon sein.
La foudre en mes veines circule :
Étonné du feu qui me brûle,
Je l’irrite en le combattant,
Et la lave de mon génie
Déborde en torrents d’harmonie,
Et me consume en s’échappant.
Muse, contemple ta victime !
Ce n’est plus ce front inspiré,
Ce n’est plus ce regard sublime
Qui lançait un rayon sacré :
Sous ta dévorante influence,
A peine un reste d’existence
A ma jeunesse est échappé.
Mon front, que la pâleur efface,
Ne conserve plus que la trace
De la foudre qui m’a frappé.
Heureux le poète insensible !
Son luth n’est point baigné de pleurs,
Son enthousiasme paisible
N’a point ces tragiques fureurs.
De sa veine féconde et pure
Coulent, avec nombre et mesure,
Des ruisseaux de lait et de miel ;
Et ce pusillanime Icare
Trahi par l’aile de Pindare,
Ne retombe jamais du ciel.
Mais vous, pour embraser les âmes,
Il faut brûler, il faut ravir
Au ciel jaloux ses triples flammes.
Pour tout peindre, il faut tout sentir.
Foyers brûlants de la lumière,
Nos cœurs, de la nature entière,
Doivent concentrer les rayons ;
Et l’on accuse notre vie !
Mais ce flambeau qu’on nous envie
S’allume au feu des passions.
Enlevait Ganymède aux cieux,
L’enfant, s’attachant à la terre,
Luttait contre l’oiseau des dieux ;
Mais entre ses serres rapides
L’aigle pressant ses flancs timides,
L’arrachait aux champs paternels ;
Et, sourd à la voix qui l’implore,
Il le jetait, tremblant encore,
Jusques aux pieds des immortels.
Ainsi quand tu fonds sur mon âme,
Enthousiasme, aigle vainqueur,
Au bruit de tes ailes de flamme
Je frémis d’une sainte horreur ;
Je me débats sous ta puissance,
Je fuis, je crains que ta présence
N’anéantisse un cœur mortel,
Comme un feu que la foudre allume,
Qui ne s’éteint plus, et consume
Le bûcher, le temple, et l’autel.
Mais à l’essor de la pensée
L’instinct des sens s’oppose en vain ;
Sous le dieu, mon âme oppressée
Bondit, s’élance, et bat mon sein.
La foudre en mes veines circule :
Étonné du feu qui me brûle,
Je l’irrite en le combattant,
Et la lave de mon génie
Déborde en torrents d’harmonie,
Et me consume en s’échappant.
Muse, contemple ta victime !
Ce n’est plus ce front inspiré,
Ce n’est plus ce regard sublime
Qui lançait un rayon sacré :
Sous ta dévorante influence,
A peine un reste d’existence
A ma jeunesse est échappé.
Mon front, que la pâleur efface,
Ne conserve plus que la trace
De la foudre qui m’a frappé.
Heureux le poète insensible !
Son luth n’est point baigné de pleurs,
Son enthousiasme paisible
N’a point ces tragiques fureurs.
De sa veine féconde et pure
Coulent, avec nombre et mesure,
Des ruisseaux de lait et de miel ;
Et ce pusillanime Icare
Trahi par l’aile de Pindare,
Ne retombe jamais du ciel.
Mais vous, pour embraser les âmes,
Il faut brûler, il faut ravir
Au ciel jaloux ses triples flammes.
Pour tout peindre, il faut tout sentir.
Foyers brûlants de la lumière,
Nos cœurs, de la nature entière,
Doivent concentrer les rayons ;
Et l’on accuse notre vie !
Mais ce flambeau qu’on nous envie
S’allume au feu des passions.
Jacques Prévert
Pour faire le portrait d’un oiseau
Peindre d’abord une cage
avec une porte ouverte
peindre ensuite
quelque chose de joli
quelque chose de simple
quelque chose de beau
quelque chose d’utile
pour l’oiseau
placer ensuite la toile contre un arbre
dans un jardin
dans un bois
ou dans une forêt
se cacher derrière l’arbre
sans rien dire
sans bouger.
Parfois l’oiseau arrive vite
mais il peut aussi bien mettre de longues années
avant de se décider
Ne pas se décourager
attendre
attendre s’il le faut pendant des années
la vitesse ou la lenteur de l’arrivée de l’oiseau
n’ayant aucun rapport
avec la réussite du tableau
Quand l’oiseau arrive
s’il arrive
observer le plus profond silence
attendre que l’oiseau entre dans la cage
et quand il est entré
fermer doucement la porte avec le pinceau
puis
effacer un à un tous les barreaux
en ayant soin de ne toucher aucune des plumes de l’oiseau
Faire ensuite le portrait de l’arbre
en choisissant la plus belle de ses branches
pour l’oiseau
peindre aussi le vert feuillage et la fraîcheur du vent
la poussière du soleil
et le bruit des bêtes de l’herbe dans la chaleur de l’été
et puis attendre que l’oiseau se décide à chanter
Si l’oiseau ne chante pas
c’est mauvais signe
signe que le tableau est mauvais
mais s’il chante c’est bon signe
signe que vous pouvez signer
Alors vous arrachez tout doucement
une des plumes de l’oiseau
et vous écrivez votre nom dans un coin du tableau.
avec une porte ouverte
peindre ensuite
quelque chose de joli
quelque chose de simple
quelque chose de beau
quelque chose d’utile
pour l’oiseau
placer ensuite la toile contre un arbre
dans un jardin
dans un bois
ou dans une forêt
se cacher derrière l’arbre
sans rien dire
sans bouger.
Parfois l’oiseau arrive vite
mais il peut aussi bien mettre de longues années
avant de se décider
Ne pas se décourager
attendre
attendre s’il le faut pendant des années
la vitesse ou la lenteur de l’arrivée de l’oiseau
n’ayant aucun rapport
avec la réussite du tableau
Quand l’oiseau arrive
s’il arrive
observer le plus profond silence
attendre que l’oiseau entre dans la cage
et quand il est entré
fermer doucement la porte avec le pinceau
puis
effacer un à un tous les barreaux
en ayant soin de ne toucher aucune des plumes de l’oiseau
Faire ensuite le portrait de l’arbre
en choisissant la plus belle de ses branches
pour l’oiseau
peindre aussi le vert feuillage et la fraîcheur du vent
la poussière du soleil
et le bruit des bêtes de l’herbe dans la chaleur de l’été
et puis attendre que l’oiseau se décide à chanter
Si l’oiseau ne chante pas
c’est mauvais signe
signe que le tableau est mauvais
mais s’il chante c’est bon signe
signe que vous pouvez signer
Alors vous arrachez tout doucement
une des plumes de l’oiseau
et vous écrivez votre nom dans un coin du tableau.
Joachim Du Bellay
Maintenant je pardonne à la douce fureur
Maintenant je pardonne à la douce fureur
Qui m’a fait consumer le meilleur de mon âge,
Sans tirer autre fruit de mon ingrat ouvrage,
Que le vain passetemps d’une si longue erreur.
Maintenant je pardonne à ce plaisant labeur,
Puisque seul il endort le souci qui m’outrage,
Et puisque seul il fait qu’au milieu de l’orage,
Ainsi qu’auparavant, je ne tremble de peur.
Si les vers ont été l’abus de ma jeunesse,
Les vers seront aussi l’appui de ma vieillesse :
S’ils furent ma folie, ils seront ma raison,
S’ils furent ma blessure, ils seront mon Achille,
S’ils furent mon venin, le scorpion utile
Qui sera de mon mal la seule guérison.
Qui m’a fait consumer le meilleur de mon âge,
Sans tirer autre fruit de mon ingrat ouvrage,
Que le vain passetemps d’une si longue erreur.
Maintenant je pardonne à ce plaisant labeur,
Puisque seul il endort le souci qui m’outrage,
Et puisque seul il fait qu’au milieu de l’orage,
Ainsi qu’auparavant, je ne tremble de peur.
Si les vers ont été l’abus de ma jeunesse,
Les vers seront aussi l’appui de ma vieillesse :
S’ils furent ma folie, ils seront ma raison,
S’ils furent ma blessure, ils seront mon Achille,
S’ils furent mon venin, le scorpion utile
Qui sera de mon mal la seule guérison.
Jules Supervielle
La retraite et la gloire
De MARIE NOEL (née en 1883)
Le poète est semblable d la femme qui forme
lentement un éfre vivant en l’obscur d’elle-
même, sans en connaître les éléments, selon
un plan qui lui échappe.
Le poète est semblable d la femme qui forme
lentement un éfre vivant en l’obscur d’elle-
même, sans en connaître les éléments, selon
un plan qui lui échappe.
Louis Aragon
Matisse parle
Je défais dans mes mains toutes les chevelures
Le jour a les couleurs que lui donnent mes mains
Tout ce qu’enfle un soupir dans ma chambre est voilure
Et le rêve durable est mon regard demain
Toute fleur d’être nue est semblable aux captives
Qui font trembler les doigts par leur seule beauté
J’attends je vois je songe et le ciel qui dérive
Est simple devant moi comme une robe ôtée
J’explique sans les mots le pas qui fait la ronde
J’explique le pied nu qu’a le vent effacé
J’explique sans mystère un moment de ce monde
J’explique le soleil sur l’épaule pensée
J’explique un dessin noir à la fenêtre ouverte
J’explique les oiseaux les arbres les saisons
J’explique le bonheur muet des plantes vertes
J’explique le silence étrange des maisons
J’explique infiniment l’ombre et la transparence
J’explique le toucher des femmes leur éclat
J’explique un firmament d’objets par différence
J’explique le rapport des choses que voilà
J’explique le parfum des formes passagères
J’explique ce qui fait chanter le papier blanc
J’explique ce qui fait qu’une feuille est légère
Et les branches qui sont des bras un peu plus lents
Je rends à la lumière un tribut de justice
Immobile au milieu des malheurs de ce temps
Je peins l’espoir des yeux afin qu’Henri Matisse
Témoigne à l’avenir ce que l’homme en attend
Le jour a les couleurs que lui donnent mes mains
Tout ce qu’enfle un soupir dans ma chambre est voilure
Et le rêve durable est mon regard demain
Toute fleur d’être nue est semblable aux captives
Qui font trembler les doigts par leur seule beauté
J’attends je vois je songe et le ciel qui dérive
Est simple devant moi comme une robe ôtée
J’explique sans les mots le pas qui fait la ronde
J’explique le pied nu qu’a le vent effacé
J’explique sans mystère un moment de ce monde
J’explique le soleil sur l’épaule pensée
J’explique un dessin noir à la fenêtre ouverte
J’explique les oiseaux les arbres les saisons
J’explique le bonheur muet des plantes vertes
J’explique le silence étrange des maisons
J’explique infiniment l’ombre et la transparence
J’explique le toucher des femmes leur éclat
J’explique un firmament d’objets par différence
J’explique le rapport des choses que voilà
J’explique le parfum des formes passagères
J’explique ce qui fait chanter le papier blanc
J’explique ce qui fait qu’une feuille est légère
Et les branches qui sont des bras un peu plus lents
Je rends à la lumière un tribut de justice
Immobile au milieu des malheurs de ce temps
Je peins l’espoir des yeux afin qu’Henri Matisse
Témoigne à l’avenir ce que l’homme en attend
Pierre de Ronsard
Hymne de l’automne
Le jour que je fu né, Apollon qui preside
Aux Muses, me servit en ce monde de guide,
M'anima d’un esprit subtil et vigoureux,
Et me fist de science et d’honneur amoureux.
En lieu des gratis thresors et des richesses vaines,
Qui aveuglent les yeux des personnes humaines,
Me donna pour partage une fureur d’esprit,
Et l’art de bien coucher ma verve par escrit.
Il me haussa le cœur, haussa la fantaisie,
M’inspirant dedans l’ame un don de Poësie,
Que Dieu n’a concédé qu’à l’esprit agité
Des poignans aiguillons de sa Divinité.
Quand l’homme en est touché, il devient un Prophete,
Il predit toute chose avant qu’elle soit faite,
II cognoist la nature et les secrets des Cieux,
Et d’un esprit bouillant s’eleve entre les Dieux.
Il cognoist la vertu des herbes et des pierres,
Il enferme les vents, il charme les tonnerres :
Sciences que le peuple admire, et ne sçait pas
Que Dieu les va donnant aux hommes d’ici-bas,
Quand ils ont de l’humain les ames separées,
Et qu’à telle fureur elles sont preparées
Par oraison, par jeusne et penitence aussi,
Dont aujourd’huy le monde a bien peu de souci.
Car Dieu ne communique aux hommes ses mysteres,
S’ils ne sont vertueux, devots et solitaires,
Eslongnez des tyrans, et des peuples qui ont
La malice en la main et l’impudence au front,
Brulez d’ambition et tourmentez d’envie,
Qui leur sert de bourreau tout le temps de leur vie.
Je n’avois pas quinze ans que les monts et les bois
Et les eaux me plaisoyent, plus que la Court des Rois
Et les noires forests en fueillages voutées,
Et du bec des oiseaux les roches picotées ;
Une valée, un antre, en horreur obscurci,
Un desert effroyable estoit tout mon souci,
A fin de voir au soir les Nymphes et les Fées,
Danser dessous la Lune en cotte par les prées,
Fantastique d’esprit, et de voir les Sylvains
Estre boucs par les pieds, et hommes par les mains,
Et porter sur le front des cornes en la sorte
Qu’un petit aignelet de quatre mois les porte.
J’allois apres la danse, et craintif je pressois
Mes pas dedans le trac des Nymphes, et pensois
Que pour mettre mon pied en leur trace poudreuse
J’aurois incontinent l’ame plus genereuse.
Ainsi que l’Ascrean qui gravement sonna
Quand l’une des neuf Sœurs du Laurier luy donna.
Or je ne fu trompé de ma jeune entreprise,
Car la gentille Euterpe, ayant ma dextre prise,
Pour m’oster le mortel, par neuf fois me lava
De l’eau d’une fontaine où peu de monde va,
Me charma par neuf fois, puis, d’une bouche enflée,
Ayant dessus mon chef son haleine soufflée,
Me herissa le poil de crainte et de fureur,
Et me remplist le cœur d’ingenieuse erreur,
En me disant ainsi : « Puis que tu veux nous suivre,
Heureux apres la mort, nous te ferons revivre
Par longue renommée, et ton los ennobli,
Accablé du tombeau, n’ira point en oubli.
Tu seras du vulgaire appellé frenetique,
Insensé, furieux, farouche, fantastique,
Maussade, mal-plaisant, car le peuple médit
De celuy qui de mœurs aux siennes contredit.
Mais courage, Ronsard ! les plus doctes Poëtes,
Les Sibylles, Devins, Augures et Prophetes,
Huez, siflez, moquez des peuples ont esté,
Et toutefois, Ronsard, ils disoyent verité.
N’espere d’amasser de grans biens en ce monde :
Une forest, un pré, une montaigne, une onde,
Sera ton heritage, et seras plus heureux
Que ceux qui vont cachant tant de thresors chez eux.
Tu n’auras point de peur qu’un Roy, de sa tempeste,
Te vienne en moins d’un jour escarbouiller la teste
Ou confisquer tes biens, mais, tout paisible et coy,
Tu vivras dans les bois pour la Muse et pour toy. »
Ainsi disoit la Nymphe, et de là je vins estre
Disciple de Dorat, qui long temps fut mon maistre,
M'apprist la Poësie, et me monstra comment
On doit feindre et cacher les fables proprement,
Et à bien desguiser la verité des choses
D'un fabuleux manteau, dont elles sont encloses.
. . . . . .
Aux Muses, me servit en ce monde de guide,
M'anima d’un esprit subtil et vigoureux,
Et me fist de science et d’honneur amoureux.
En lieu des gratis thresors et des richesses vaines,
Qui aveuglent les yeux des personnes humaines,
Me donna pour partage une fureur d’esprit,
Et l’art de bien coucher ma verve par escrit.
Il me haussa le cœur, haussa la fantaisie,
M’inspirant dedans l’ame un don de Poësie,
Que Dieu n’a concédé qu’à l’esprit agité
Des poignans aiguillons de sa Divinité.
Quand l’homme en est touché, il devient un Prophete,
Il predit toute chose avant qu’elle soit faite,
II cognoist la nature et les secrets des Cieux,
Et d’un esprit bouillant s’eleve entre les Dieux.
Il cognoist la vertu des herbes et des pierres,
Il enferme les vents, il charme les tonnerres :
Sciences que le peuple admire, et ne sçait pas
Que Dieu les va donnant aux hommes d’ici-bas,
Quand ils ont de l’humain les ames separées,
Et qu’à telle fureur elles sont preparées
Par oraison, par jeusne et penitence aussi,
Dont aujourd’huy le monde a bien peu de souci.
Car Dieu ne communique aux hommes ses mysteres,
S’ils ne sont vertueux, devots et solitaires,
Eslongnez des tyrans, et des peuples qui ont
La malice en la main et l’impudence au front,
Brulez d’ambition et tourmentez d’envie,
Qui leur sert de bourreau tout le temps de leur vie.
Je n’avois pas quinze ans que les monts et les bois
Et les eaux me plaisoyent, plus que la Court des Rois
Et les noires forests en fueillages voutées,
Et du bec des oiseaux les roches picotées ;
Une valée, un antre, en horreur obscurci,
Un desert effroyable estoit tout mon souci,
A fin de voir au soir les Nymphes et les Fées,
Danser dessous la Lune en cotte par les prées,
Fantastique d’esprit, et de voir les Sylvains
Estre boucs par les pieds, et hommes par les mains,
Et porter sur le front des cornes en la sorte
Qu’un petit aignelet de quatre mois les porte.
J’allois apres la danse, et craintif je pressois
Mes pas dedans le trac des Nymphes, et pensois
Que pour mettre mon pied en leur trace poudreuse
J’aurois incontinent l’ame plus genereuse.
Ainsi que l’Ascrean qui gravement sonna
Quand l’une des neuf Sœurs du Laurier luy donna.
Or je ne fu trompé de ma jeune entreprise,
Car la gentille Euterpe, ayant ma dextre prise,
Pour m’oster le mortel, par neuf fois me lava
De l’eau d’une fontaine où peu de monde va,
Me charma par neuf fois, puis, d’une bouche enflée,
Ayant dessus mon chef son haleine soufflée,
Me herissa le poil de crainte et de fureur,
Et me remplist le cœur d’ingenieuse erreur,
En me disant ainsi : « Puis que tu veux nous suivre,
Heureux apres la mort, nous te ferons revivre
Par longue renommée, et ton los ennobli,
Accablé du tombeau, n’ira point en oubli.
Tu seras du vulgaire appellé frenetique,
Insensé, furieux, farouche, fantastique,
Maussade, mal-plaisant, car le peuple médit
De celuy qui de mœurs aux siennes contredit.
Mais courage, Ronsard ! les plus doctes Poëtes,
Les Sibylles, Devins, Augures et Prophetes,
Huez, siflez, moquez des peuples ont esté,
Et toutefois, Ronsard, ils disoyent verité.
N’espere d’amasser de grans biens en ce monde :
Une forest, un pré, une montaigne, une onde,
Sera ton heritage, et seras plus heureux
Que ceux qui vont cachant tant de thresors chez eux.
Tu n’auras point de peur qu’un Roy, de sa tempeste,
Te vienne en moins d’un jour escarbouiller la teste
Ou confisquer tes biens, mais, tout paisible et coy,
Tu vivras dans les bois pour la Muse et pour toy. »
Ainsi disoit la Nymphe, et de là je vins estre
Disciple de Dorat, qui long temps fut mon maistre,
M'apprist la Poësie, et me monstra comment
On doit feindre et cacher les fables proprement,
Et à bien desguiser la verité des choses
D'un fabuleux manteau, dont elles sont encloses.
. . . . . .
Pierre de Ronsard
Ode a michel de l’hopital chancelier de france
Strophe I
Errant par les champs de la Grâce
Qui peint mes vers de ses couleurs,
Sus les bords Dirceans j’amasse
L’eslite des plus belles fleurs,
A fin qu’en pillant, je façonne
D’une laborieuse main
La rondeur de ceste couronne
Trois fois torse d’un ply Thebain,
Pour orner le haut de la gloire
Du plus heureux mignon des Dieux,
Qui ça bas ramena des Cieux
Les filles qu’enfanta Memoire.
Antistrophe
Memoire, Royne d’Eleuthere,
Par neuf baisers qu’elle receut
De Jupiter qui la fist mere,
D’un seul coup neuf filles conceut.
Mais quand la Lune vagabonde
Eut courbé douze fois en rond,
Pour r’enflamer l’obscur du monde,
La double voûte de son front,
Memoire, de douleur outrée,
Dessous Olympe se coucha,
Et criant Lucine, accoucha
De neuf filles d’une ventrée,
Épode
En qui respandit le Ciel
Une musique immortelle,
Comblant leur bouche nouvelle
Du jus d’un Attique miel,
Et à qui vrayment aussi
Les vers furent en souci,
Les vers dont flattez nous sommes,
A fin que leur doux chanter
Peust doucement enchanter
Le soin des Dieux et des hommes.
Strophe II
Aussi tost que leur petitesse,
Courant avec les pas du Temps,
Eut d’une rampante vistesse
Touché la borne de sept ans,
Un sang naturel, qui commande
De voir ses parens, vint saisir
Le cœur de ceste jeune bande,
Chatouillé d’un noble désir,
Si qu’elles, mignardant leur mere,
Neuf et neuf bras furent pliant
Autour de son col, la priant
De voir la face de leur pere.
Antistrophe
Memoire, impatiente d’aise,
Délaçant leur petite main,
L’une apres l’autre les rebaise,
Et les presse contre son sein.
Hors des poumons à lente peine
Une parole luy montoit,
De souspirs allaigrement pleine
Tant l’affection l’agitoit,
Pour avoir desja cognoissance
Combien ses filles auront d’heur,
Ayant de près veu la grandeur
Du Dieu qui planta leur naissance.
Épode
Apres avoir relié
D’un tortis de violettes
Et d’un cerne de fleurettes
L’or de leur chef délié,
Apres avoir proprement
Troussé leur accoutrement,
Marcha loin devant sa trope,
Et la hastant jour et nuit,
D’un pied dispos, la conduit
Jusqu’au rivage Æthiope.
Strophe III
Ces vierges encore nouvelles,
Et mal-apprises au labeur,
Voyant le front des eaux cruelles,
S’effroyerent d’une grand’peur,
Et toutes pencherent arriere,
Tant elles s’alloyent esmouvant,
Ainsi qu’au bord d’une riviere
Un jonc se penche sous le vent.
Mais leur mere, non estonnée
De voir leur sein qui haletoit,
Pour les asseurer les flatoit
De ceste parole empennée :
Antistrophe
« Courage, mes filles, dit-elle,
Et filles de ce Dieu puissant,
Qui seul en sa main immortelle
Soutient le foudre rougissant.
Ne craignez point les vagues creuses
De l’eau qui bruit profondement,
Sur qui vos chansons doucereuses
Auront un jour commandement ;
Mais forcez-moy ces longues rides,
Et ne vous souffrez decevoir,
Que votre pere n’alliez voir
Dessous ces Royaumes humides. »
Épode
Disant ainsi, d’un plein saut
Toute dans les eaux s’allonge,
Comme un Cygne qui se plonge
Quand il voit l’aigle d’enhaut,
Ou ainsi que l’arc des Cieux
Qui d’un grand tour spacieux
Tout d’un coup en la mer glisse,
Quand Junon haste ses pas
Pour aller porter là bas
Un message à sa nourrice.
Strophe IV
Elles adonc, voyant la trace
De leur mere, qui ja sondoit
Le creux du plus humide espace,
Qu’à coup de bras elle fendoit,
A chef baissé sont devalées,
Penchant bas la teste et les yeux
Dans le sein des plaines salées.
L’eau qui jallit jusques aux cieux,
Grondant sus elles se regorge,
Et frisant deçà et delà
Mille tortis, les avala
Dedans le goufre de sa gorge.
Antistrophe
En cent façons, de mains ouvertes
Et de pieds voutez en deux pars,
Sillonnoyent les campagnes vertes
De leurs bras vaguement espars.
Comme le plomb, dont la secousse
Traine le filet jusqu’au fond,
L’extreme desir qui les pousse,
Avalle contre-bas leur front,
Tousjours sondant ce vieil repaire
Jusques aux portes du chasteau
De l’Ocean, qui dessous l’eau
Donnoit un festin à leur pere.
Épode
De ce Palais eternel,
Brave en colonnes hautaines
Sourdoyent de mille fontaines
Le vif sourgeon perennel.
Là pendoit sous le portail
Lambrissé de verd esmail
Sa charrette vagabonde,
Qui le roule d’un grand tour,
Soit de nuict ou soit de jour,
Deux fois tout au rond du monde.
Strophe V
Là sont par la Nature encloses
Au fond de cent mille vaisseaux
Les semences de toutes choses,
Eternelles filles des eaux.
Là les Tritons chassant les fleuves,
Sous la terre les escouloyent
Aux canaux de leurs rives neuves,
Puis de rechef les r’appelloyent.
Là ceste troupe est arrivée
Desur le poinct : qu’on desservoit,
Et que desja Portonne avoit
La première nape levée.
Antistrophe
Phebus, du milieu de la table,
Pour resjouyr le front des Dieux,
Matioit sa voix delectable
A son archet melodieux,
Quand l’œil du Pere qui prend garde
Sus un chacun, se costoyant
A l’escart des autres, regarde
Ce petit troupeau flamboyant,
De qui l’honneur, le port, la grace
Qu’empreint sur le front il portoit,
Publioit assez qu’il sortoit
De l’heureux tige de sa race.
Épode
Luy qui debout se dressa,
Et de plus près les œillade
Les serrant d’une accollade
Mille fois les caressa,
Tout esgayé de voir peint
Dedans les traits de leur teint
Le naïf des graces siennes.
Puis pour son hoste esjouïr
Les chansons voulut ouïr
De ces neuf Musiciennes.
. . . . . .
Errant par les champs de la Grâce
Qui peint mes vers de ses couleurs,
Sus les bords Dirceans j’amasse
L’eslite des plus belles fleurs,
A fin qu’en pillant, je façonne
D’une laborieuse main
La rondeur de ceste couronne
Trois fois torse d’un ply Thebain,
Pour orner le haut de la gloire
Du plus heureux mignon des Dieux,
Qui ça bas ramena des Cieux
Les filles qu’enfanta Memoire.
Antistrophe
Memoire, Royne d’Eleuthere,
Par neuf baisers qu’elle receut
De Jupiter qui la fist mere,
D’un seul coup neuf filles conceut.
Mais quand la Lune vagabonde
Eut courbé douze fois en rond,
Pour r’enflamer l’obscur du monde,
La double voûte de son front,
Memoire, de douleur outrée,
Dessous Olympe se coucha,
Et criant Lucine, accoucha
De neuf filles d’une ventrée,
Épode
En qui respandit le Ciel
Une musique immortelle,
Comblant leur bouche nouvelle
Du jus d’un Attique miel,
Et à qui vrayment aussi
Les vers furent en souci,
Les vers dont flattez nous sommes,
A fin que leur doux chanter
Peust doucement enchanter
Le soin des Dieux et des hommes.
Strophe II
Aussi tost que leur petitesse,
Courant avec les pas du Temps,
Eut d’une rampante vistesse
Touché la borne de sept ans,
Un sang naturel, qui commande
De voir ses parens, vint saisir
Le cœur de ceste jeune bande,
Chatouillé d’un noble désir,
Si qu’elles, mignardant leur mere,
Neuf et neuf bras furent pliant
Autour de son col, la priant
De voir la face de leur pere.
Antistrophe
Memoire, impatiente d’aise,
Délaçant leur petite main,
L’une apres l’autre les rebaise,
Et les presse contre son sein.
Hors des poumons à lente peine
Une parole luy montoit,
De souspirs allaigrement pleine
Tant l’affection l’agitoit,
Pour avoir desja cognoissance
Combien ses filles auront d’heur,
Ayant de près veu la grandeur
Du Dieu qui planta leur naissance.
Épode
Apres avoir relié
D’un tortis de violettes
Et d’un cerne de fleurettes
L’or de leur chef délié,
Apres avoir proprement
Troussé leur accoutrement,
Marcha loin devant sa trope,
Et la hastant jour et nuit,
D’un pied dispos, la conduit
Jusqu’au rivage Æthiope.
Strophe III
Ces vierges encore nouvelles,
Et mal-apprises au labeur,
Voyant le front des eaux cruelles,
S’effroyerent d’une grand’peur,
Et toutes pencherent arriere,
Tant elles s’alloyent esmouvant,
Ainsi qu’au bord d’une riviere
Un jonc se penche sous le vent.
Mais leur mere, non estonnée
De voir leur sein qui haletoit,
Pour les asseurer les flatoit
De ceste parole empennée :
Antistrophe
« Courage, mes filles, dit-elle,
Et filles de ce Dieu puissant,
Qui seul en sa main immortelle
Soutient le foudre rougissant.
Ne craignez point les vagues creuses
De l’eau qui bruit profondement,
Sur qui vos chansons doucereuses
Auront un jour commandement ;
Mais forcez-moy ces longues rides,
Et ne vous souffrez decevoir,
Que votre pere n’alliez voir
Dessous ces Royaumes humides. »
Épode
Disant ainsi, d’un plein saut
Toute dans les eaux s’allonge,
Comme un Cygne qui se plonge
Quand il voit l’aigle d’enhaut,
Ou ainsi que l’arc des Cieux
Qui d’un grand tour spacieux
Tout d’un coup en la mer glisse,
Quand Junon haste ses pas
Pour aller porter là bas
Un message à sa nourrice.
Strophe IV
Elles adonc, voyant la trace
De leur mere, qui ja sondoit
Le creux du plus humide espace,
Qu’à coup de bras elle fendoit,
A chef baissé sont devalées,
Penchant bas la teste et les yeux
Dans le sein des plaines salées.
L’eau qui jallit jusques aux cieux,
Grondant sus elles se regorge,
Et frisant deçà et delà
Mille tortis, les avala
Dedans le goufre de sa gorge.
Antistrophe
En cent façons, de mains ouvertes
Et de pieds voutez en deux pars,
Sillonnoyent les campagnes vertes
De leurs bras vaguement espars.
Comme le plomb, dont la secousse
Traine le filet jusqu’au fond,
L’extreme desir qui les pousse,
Avalle contre-bas leur front,
Tousjours sondant ce vieil repaire
Jusques aux portes du chasteau
De l’Ocean, qui dessous l’eau
Donnoit un festin à leur pere.
Épode
De ce Palais eternel,
Brave en colonnes hautaines
Sourdoyent de mille fontaines
Le vif sourgeon perennel.
Là pendoit sous le portail
Lambrissé de verd esmail
Sa charrette vagabonde,
Qui le roule d’un grand tour,
Soit de nuict ou soit de jour,
Deux fois tout au rond du monde.
Strophe V
Là sont par la Nature encloses
Au fond de cent mille vaisseaux
Les semences de toutes choses,
Eternelles filles des eaux.
Là les Tritons chassant les fleuves,
Sous la terre les escouloyent
Aux canaux de leurs rives neuves,
Puis de rechef les r’appelloyent.
Là ceste troupe est arrivée
Desur le poinct : qu’on desservoit,
Et que desja Portonne avoit
La première nape levée.
Antistrophe
Phebus, du milieu de la table,
Pour resjouyr le front des Dieux,
Matioit sa voix delectable
A son archet melodieux,
Quand l’œil du Pere qui prend garde
Sus un chacun, se costoyant
A l’escart des autres, regarde
Ce petit troupeau flamboyant,
De qui l’honneur, le port, la grace
Qu’empreint sur le front il portoit,
Publioit assez qu’il sortoit
De l’heureux tige de sa race.
Épode
Luy qui debout se dressa,
Et de plus près les œillade
Les serrant d’une accollade
Mille fois les caressa,
Tout esgayé de voir peint
Dedans les traits de leur teint
Le naïf des graces siennes.
Puis pour son hoste esjouïr
Les chansons voulut ouïr
De ces neuf Musiciennes.
. . . . . .
Stéphane Mallarmé
Don du poème
Je t’apporte l’enfant d’une nuit d’Idumée !
Noire, à l’aile saignante et pâle, déplumée,
Par le verre brûlé d’aromates et d’or,
Par les carreaux glacés, hélas ! mornes encor,
L’aurore se jeta sur la lampe angélique,
Palmes ! et quand elle a montré cette relique
À ce père essayant un sourire ennemi,
La solitude bleue et stérile a frémi.
O la berceuse, avec ta fille et l’innocence
De vos pieds froids, accueille une horrible naissance
Et ta voix rappelant viole et clavecin,
Avec le doigt fané presseras-tu le sein
Par qui coule en blancheur sibylline la femme
Pour les lèvres que l’air du vierge azur affame ?
Noire, à l’aile saignante et pâle, déplumée,
Par le verre brûlé d’aromates et d’or,
Par les carreaux glacés, hélas ! mornes encor,
L’aurore se jeta sur la lampe angélique,
Palmes ! et quand elle a montré cette relique
À ce père essayant un sourire ennemi,
La solitude bleue et stérile a frémi.
O la berceuse, avec ta fille et l’innocence
De vos pieds froids, accueille une horrible naissance
Et ta voix rappelant viole et clavecin,
Avec le doigt fané presseras-tu le sein
Par qui coule en blancheur sibylline la femme
Pour les lèvres que l’air du vierge azur affame ?
Victor Hugo
Ce siècle avait deux ans…
… Si parfois de mon sein s’envolent mes pensées,
Mes chansons par le monde en lambeaux dispersées ;
S’il me plaît de cacher l’amour et la douleur
Dans le coin d’un roman ironique et railleur ;
Si j’ébranle la scène avec ma fantaisie,
Si j’entre-choque aux yeux d’une foule choisie
D’autres hommes comme eux, vivant tous à la fois
De mon souffle et parlant au peuple avec ma voix ;
Si ma tête, fournaise où mon esprit s’allume,
Jette le vers d’airain qui bouillonne et qui fume
Dans le rythme profond, moule mystérieux
D’où sort la strophe ouvrant ses ailes dans les cieux ;
C’est que l’amour, la tombe, et la gloire, et la vie,
L’onde qui fuit, par l’onde incessamment suivie,
Tout souffle, tout rayon, ou propice ou fatal,
Fait reluire et vibrer mon âme de cristal,
Mon âme aux mille voix, que le Dieu que j’adore
Mit au centre de tout comme un écho sonore !…
Mes chansons par le monde en lambeaux dispersées ;
S’il me plaît de cacher l’amour et la douleur
Dans le coin d’un roman ironique et railleur ;
Si j’ébranle la scène avec ma fantaisie,
Si j’entre-choque aux yeux d’une foule choisie
D’autres hommes comme eux, vivant tous à la fois
De mon souffle et parlant au peuple avec ma voix ;
Si ma tête, fournaise où mon esprit s’allume,
Jette le vers d’airain qui bouillonne et qui fume
Dans le rythme profond, moule mystérieux
D’où sort la strophe ouvrant ses ailes dans les cieux ;
C’est que l’amour, la tombe, et la gloire, et la vie,
L’onde qui fuit, par l’onde incessamment suivie,
Tout souffle, tout rayon, ou propice ou fatal,
Fait reluire et vibrer mon âme de cristal,
Mon âme aux mille voix, que le Dieu que j’adore
Mit au centre de tout comme un écho sonore !…
Victor Hugo
Je suis fait d’ombre et de marbre…
Je suis fait d’ombre et de marbre.
Comme les pieds noirs de l’arbre,
Je m’enfonce dans la nuit.
J’écoute; je suis sous terre;
D’en bas je dis au tonnerre:
Attends! ne fais pas de bruit.
Moi qu’on nomme le poète,
Je suis dans la nuit muette
L’escalier mystérieux;
Je suis l’escalier Ténèbres;
Dans mes spirales funèbres
L’ombre ouvre ses vagues yeux.
Les flambeaux deviendront cierges.
Respectez mes degrés vierges,
Passez, les joyeux du jour!
Mes marches ne sont pas faites
Pour les pieds ailés des fêtes,
Pour les pieds nus de l’amour.
Devant ma profondeur blême
Tout tremble, les spectres même
Ont des gouttes de sueur.
Je viens de la tombe morte;
J’aboutis à cette porte
Par où passe une lueur.
Le banquet rit et flamboie.
Les maîtres sont dans la joie
Sur leur trône ensanglanté;
Tout les sert, tout les encense;
Et la femme à leur puissance
Mesure sa nudité
Laissez la clef et le pène.
Je suis l’escalier; la peine
Médite; l’heure viendra;
Quelqu’un qu’entourent les ombres
Montera mes marches sombres,
Et quelqu’un les descendra.
Comme les pieds noirs de l’arbre,
Je m’enfonce dans la nuit.
J’écoute; je suis sous terre;
D’en bas je dis au tonnerre:
Attends! ne fais pas de bruit.
Moi qu’on nomme le poète,
Je suis dans la nuit muette
L’escalier mystérieux;
Je suis l’escalier Ténèbres;
Dans mes spirales funèbres
L’ombre ouvre ses vagues yeux.
Les flambeaux deviendront cierges.
Respectez mes degrés vierges,
Passez, les joyeux du jour!
Mes marches ne sont pas faites
Pour les pieds ailés des fêtes,
Pour les pieds nus de l’amour.
Devant ma profondeur blême
Tout tremble, les spectres même
Ont des gouttes de sueur.
Je viens de la tombe morte;
J’aboutis à cette porte
Par où passe une lueur.
Le banquet rit et flamboie.
Les maîtres sont dans la joie
Sur leur trône ensanglanté;
Tout les sert, tout les encense;
Et la femme à leur puissance
Mesure sa nudité
Laissez la clef et le pène.
Je suis l’escalier; la peine
Médite; l’heure viendra;
Quelqu’un qu’entourent les ombres
Montera mes marches sombres,
Et quelqu’un les descendra.