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Poèmes de ce thème

Mère et maternité

Tristan Corbière

Tristan Corbière

Mère taillée à coups de hache

Mère taillée à coups de hache,
Tout cœur de chêne dur et bon ;
Sous l’or de ta robe se cache
L’âme en pièce d’un franc-Breton
*
— Vieille verte à face usée
Comme la pierre du torrent,
Par des larmes d’amour creusée,
Séchée avec des pleurs de sang…
*
— O toi qui recouvrais la cendre,
Qui filais comme on fait chez nous,
Quand le soir venait à descendre,
Tenant l’ENFANT sur tes genoux ;
*
Toi qui fus là, seule pour faire
Son maillot neuf à Bethléem,
Et là, pour coudre son suaire
Douloureux, à Jérusalem !…
*
Des croix profondes sont tes rides,
Tes cheveux sont blancs comme fils…
— Préserve des regards arides
Le berceau de nos petits-fils !
*
Fais venir et conserve en joie
Ceux à naître et ceux qui sont nés.
Et verse, sans que Dieu te voie,
L’eau de tes yeux sur les damnés !
*
Reprends dans leur chemise blanche
Les petits qui sont en langueur…
Rappelle à l’éternel Dimanche
Les vieux qui traînent en longueur.
*
— Dragon-gardien de la Vierge,
Garde la crèche sous ton ail.
Que, près de toi, Joseph-concierge
Garde la propreté du seuil !
*
Prends pitié de la fille-mère,
Du petit au bord du chemin…
Si quelqu’un leur jette la pierre,
Que la pierre se change en pain !
*
— Dame bonne en mer et sur terre,
Montre-nous le ciel et le port,
Dans la tempête ou dans la guerre…
O Fanal de la bonne mort !
*
Humble : à tes pieds n’a point d’étoile,
Humble… et brave four protéger !
Dans la nue apparaît ton voile,
Pâle auréole du danger.
*
— Aux perdus dont la vie est grise,
(— Sauf respect – perdus de boisson)
Montre le clocher de l’église
Et le chemin de la maison.
*
Prête ta douce et chaste flamme
Aux chrétiens qui sont ici…
Ton remède de bonne femme
Pour les bêtes-à-corne aussi !
*
Montre à nos femmes et servantes
L’ouvrage et la fécondité…
— Le bonjour aux âmes parentes
Qui sont bien dans l’éternité !
*
Nous mettrons un cordon de cire,
De cire-vierge jaune, autour
De ta chapelle ; et ferons dire
Ta messe basse au point du jour.
*
— Préserve notre cheminée
Des sorts et du monde malin…
À Pâques te sera donnée
Une quenouille avec du lin.
*
Si nos corps sont puants sur terre,
Ta grâce est un bain de santé ;
Répands sur nous, au cimetière,
Ta bonne odeur-de-sainteté.
*
— À l’an prochain ! — Voici ton cierge :
(C’est deux livres qu’il a coûté)
… Respects à Madame la Vierge,
Sans oublier la Trinité.
Vénus Khoury-Ghata

Vénus Khoury-Ghata

Pleure comme si la rivière était entrée en toi

Pleure comme si la rivière était entrée en toi
disent les gens de l’eau
Et laisse ta voix derrière toi pour mieux t’écouter par temps de pluie

les gens de l’eau ont leurs codes pris au premier saule
ils parlent la bouche remplie d’abeilles
le caillou blanc sur la langue signe la paix

les gens de l’eau dans leur vieille vieillesse
se laissent escalader par les jeunes pousses
le chemin partira sans eux
leur feu grandira seul

assis sur la cendre des braises
les vieux de vieillesse soufflent sur les nuages étrangers
ceux qui retombent sur leurs pieds appelés brouillard bienveillant

Un sac de rires pour le garçon qui porte une coccinelle sur l’épaule
une calebasse à quatre nœuds pour celle qui arrache un ruisseau à la terre pour laver le sang menstruel du grenadier

les femmes des gens de l’eau dessinent leur visage de nuit avec la suie de leur marmite
trèfle à quatre feuilles leur empreinte sur les reins de l’homme qui dort à plat ventre sur sa fatigue
Un lance-pierre en jonc pour l’enfant né entre chien et loup
une herbe rouge sur la paume de la fille pubère
sa mère lui apprendra à épiler les arbres femelles et plumer la volaille vivante

y a-t-il d’autres mères de l’autre côté de l’horizon se demandent les mères à chaque crépuscule
essorent-elles leurs murs après la pluie
leur feu transi fait-il bouillir leur marmite

Peau de zébu et linge humide sèchent côte à côte
sera pendu à la corde de sa mère celui qui a percé la fille verte et l’écorce du jeune bouleau

un chevreau de l’année pour l’homme qui a enjambé la colline sans faire sursauter les cailloux

dépecé à mains nues
ses os nourriront ceux qui mangent avec leurs orteils
front entre les genoux
ainsi

Les femmes des gens de l’eau donnent à manger dans leur main au tigre
mais chassent à coups de bâton la fourmi sous l’oreiller

les nuages qui pleurent par beau temps est leur ombre inversée
leur noir arc-en-ciel
c’est lui qui marie la huppe avec le lézard
l’ange avec la mésange
lui qui s’affale sur leur seuil au coup de feu du chasseur
avec un accroc au cœur
Victoire Babois

Victoire Babois

Deuxième élégie

En vain toujours errante, et toujours inquiète,
Je crois fuir ma douleur en fuyant ma retraite.
Ici pour mes yeux seuls la nature est en deuil,
Et tout semble avec moi gémir sur un cercueil.
Malgré moi-même, hélas ! de ma fille expirante
Je retrouve en tous lieux l’image déchirante ;
Je sens encor ses maux, je la revois en pleurs,
Tour à tour résistant, succombant aux douleurs,
S’attacher à mon sein, et d’une main débile
Sur ce sein malheureux se chercher un asile.
Le nom de mère, hélas ! qui fit tout mon bonheur,
Ses accents douloureux l’ont gravé dans mon cœur.
Par un dernier effort où survit sa tendresse,
Je la vois surmonter ses tourments, sa faiblesse ;
Ses yeux cherchent mes yeux, sa main cherche ma main ;
Elle m’appelle encore, et tombe sur mon sein…
Dieu puissant, Dieu cruel, tu combles ma misère ;
C’en est fait, elle expire, et je ne suis plus mère !
Ses yeux, ses yeux si doux sont fermés pour toujours.
Ma fille !… Non, le sort n’a pas tranché tes jours ;
Me séparer de toi n’est pas en sa puissance :
La preuve de ta vie est dans mon existence.
Oh ! reste dans mes bras ; pour combattre tes maux
J’inventerai des soins et des secours nouveaux ;
Tout deviendra possible au transport qui m’inspire :
Ma fille, tu vivras, puisqu’enfin je respire.
Accusant, menaçant, implorant tous les dieux,
J’invoquerai pour toi les enfers et les cieux ;
Palpitante d’effroi ta mère infortunée
Ose te disputer à la Mort étonnée ;
Entends, entends mes cris… Tu ne me réponds plus…
Ô trop aveugle espoir ! ô tourments inconnus !…
Dieu, rends-moi mon erreur et ce transport funeste ;
Mon délire est, hélas ! le seul bien qui me reste.